Sources :



LES AMIS DU SAHARA
Bulletin Trimestriel n°9
Octobre 1933

       Si le tourisme saharien en automobile est maintenant une chose courante, presque banale, encore que peu diffusée, il n’en est pas tout à fait de même du tourisme à motocyclette qui, jusqu’à présent du moins, ne semble guère avoir tenté... ou satisfait les amateurs de voyages sur deux ou trois roues. Cette lacune fut d’ailleurs notre point de départ, lorsque mon camarade DESOMBRE et moi cherchions à entreprendre une randonnée d’un style encore nouveau.
       Les renseignements reçus, disons-le, n’étaient guère encourageants, car, même au sein des organisations qu’on pourrait croire les mieux qualifiées, règne à l’égard du Sahara une méfiance désormais périmée pourtant.
       Les plus grosses difficultés allaient, sans doute, venir de notre incompétence à peu près totale en matière de mécanique, et de notre complète inexpérience des engins que nous comptions utiliser ; mais, partant avec l’intention bien arrêtée de rechercher des sensations neuves, tranchant sur la banalité de la quotidienne existence, et décidés, en outre, à supporter tout avec bonne humeur, nous ne craignions pas, au contraire, d’affronter certains obstacles.
       Nous ne voudrions pas raconter ici par le menu les détails du voyage : la place manquerait du reste pour faire tenir en si peu de lignes une relation complète de nos vicissitudes, et le lecteur le plus indulgent se lasserait vite d’un récit où la clef anglaise, la dissolution, et le « Viandox » tiennent une bien grande place. Qu’il nous soit seulement permis de noter les réactions d’un motocycliste devant les difficultés d’un parcours connu de la plupart de ceux qui liront ces lignes.
       Il est bien certain tout d’abord que les motocyclettes de série, si robustes soient-elles, n’ont pas été conçues pour fournir un effort analogue à celui que nous leur demandions, moins en ce qui concerne le moteur, que pour les questions de carrosserie, ce que l’on appelle en jargon motocycliste la partie « cycle ». La meilleure preuve en est que plusieurs équipes, moins heureuses que nous, parties vers la même époque sur un itinéraire semblable, ont dû rapidement abandonner ayant tout brisé dès les premiers kilomètres.
       De plus, la très faible hauteur des organes devait être, vu l’état des pistes, la plus grave source d’ennuis. Peu après Ghardaïa, un joint d’alimentation d’huile cassait sur des effleurements rocheux, tandis qu’un montant du side-car, ayant buté contre une pierre tenace, se faussait au point de le faire complètement piquer du nez. Inutile d’ajouter qu’ayant été sérieusement échaudés cette fois là, nous devions nous montrer par la suite beaucoup plus attentifs à éviter les moindres obstacles, lorsque la piste n’atteignait pas une viabilité suffisante.
       Un autre inconvénient dont nous eûmes à souffrir vint de l’usure immodérée des pneumatiques et des multiples crevaisons dues aux épines pendant la traversée des oueds. Certains jours, il nous fallut réparer jusqu’à douze fois en une seule étape, et Dieu sait si, pour une motocyclette, cette opération est fastidieuse, pénible même, surtout par 40° à l’ombre… sans ombre.
       Ayant pris des side-cars, nous eûmes la possibilité d’y placer tout l’équipement désirable : ravitaillement en eau (50 litres), essence (50 litres) et vivres (pour 8 jours), par tête, plus le matériel de campement, les appareils de photo et de cinéma, la pharmacie, le phonographe, les pièces de rechange, etc. Soit environ 200 kg de charge par moto, ce qui commençait à être respectable.
       Partis d’Alger le 20 mars, nous atteignions Laghouat d’une seule traite, sans aucune difficulté. Mais à ce moment commencèrent nos ennuis ; le mauvais état de la piste, mettant les pneus à une dure épreuve, nous obligea à une série de réparations qui, supportées cependant avec bonne humeur, ne nous parurent pas moins largement superflues. Faut-il ajouter que n’ayant jamais pratiqué la moto jusqu’alors, notre premier démontage se fit en plein bled, et que notre inexpérience fut certainement pour une bonne part responsable de nos malheurs : c’est ainsi que regonflant insuffisamment les pneus après chaque réparation, nous rendions les crevaisons, par là même, plus faciles, et, roulant au retour avec des pneus gonflés à bloc, sur cette même piste, nous ne devions plus y crever une seule fois. Par ailleurs, à l’aller, nous hésitions, en bons novices, à prendre les variantes, qui, de Laghouat à Tilrempt, sont, en général, meilleures que la piste elle-même.
       Ghardaïa nous fit une bien meilleure impression que Laghouat dont le faux air de petite sous-préfecture, et le mauvais goût de certains de ses monuments nous avaient quelque peu déçu. Ghardaïa, au contraire, a beaucoup mieux conservé son caractère propre, et l’ambiance y est d’une couleur locale infiniment plus sincère. Mais que dire des deux énormes placards publicitaires, dont les couleurs violentes, offusquant les yeux, viennent déparer désastreusement le panorama de la
ville ?
       En allant sur El-Goléa, nous eûmes encore pendant cent kilomètres quelques déboires dus à l’état de la piste, que nous devions d’ailleurs retrouver très améliorée, et en voie de complète réfection, au retour. Nous y subîmes en plus notre première tempête de sable qui, redoublant de violence après le coucher du soleil, arracha la tente, et nous fit passer une nuit blanche, plutôt sinistre, sous ses plis affaissés, au milieu d’un fouillis invraisemblable de couvertures, chaussures, disques, conserves et autres.
       Mais aussi quel enchantement, lorsqu’après les kilomètres interminables de sable et de cailloux apparaît enfin, parmi les palmiers, la luxuriante oasis d’El-Goléa. Quand on se reporte par la pensée au Paris sombre et pluvieux quitté la semaine précédente, on bénit le ciel qui a créé dans ce désert aride un tel lieu de repos et de délices, où le parfum capiteux des roses se mêle aux douces effluves des mimosas, à l’ombre des bois de palmiers, qu’égayent les eaux vives. Tout y est un plaisir pour les yeux, depuis les jardins lumineux jusqu’aux dunes roses qui moutonnent à l’horizon, par delà les lacs miroitants ou s’ébattent les flamands. Nous montons au vieux ksar abandonné, cette colline rouge brique, où s’étagent des gourbis croulants. Au milieu des pierres amoncelées et des vestiges de maisons, de mystérieuses excavations mènent par des couloirs sombres mi-comblés vers des abris creuses à même le roc. Les traces calcinées de foyers éteints rappellent seules la vie qui s’est arrêtée dans ces ruines. Puis, soudain, c’est une salle voûtée, soutenue par des colonnades de pierre. Par les étroites meurtrières, on aperçoit la palmeraie, éclatante et baignée de lumière, contrastant avec la pénombre qui nous entoure.
       Le temps presse, et sans nous attarder davantage en cet Eden de verdure et de fraîcheur, nous repartons vers In-Salah. La piste est devenue facile, monotone sur le Tademaït aux cailloux gris, mais combien reposante après les fondrières caillouteuses des étapes récentes.
       En descendant vers la plaine de sable et de reg fin qui entoure In-Salah et le précède sur une centaine de kilomètres, nous rencontrons une tempête de sable terrible. Du haut de la falaise de poudingue qui termine le Tademaït, nous apercevons les longues traînées grises courir au ras du sol et se terminer en tourbillons ascendants ; puis, le vent augmentant de violence à mesure, nous sommes obligés de mettre les chèches, enroulés autour du visage, ne laissant qu’un orifice étroit pour les yeux, où viennent s’appliquer les lunettes. Le sable grésille contre la carrosserie des sides, arrachant l’émail, tandis que les manettes commencent à se manœuvrer difficilement. Nous avons la gorge sèche, et sur nos lèvres boueuses, le sable, en s’infiltrant, vient s’agglomérer. Il pénètre d’ailleurs partout, emplissant nos poches, arrêtant les montres, et grinçant sous les dents.
       Puis vinrent les ensablements, d’autant plus pénibles que nous n’en avions aucune habitude, et plus angoissants que nous ne savions si nos machines pourraient passer. Il nous fallait par surcroît pousser les motos au milieu d’un brouillard aveuglant, soufflant sans répit sur nous ses minces particules de sable brûlant. Et surtout nous étions torturés par la crainte de voir s’épuiser notre provision d’huile, l’écrou d’alimentation s’étant à nouveau brisé sur les pierres, et laissant s’échapper à une cadence impressionnante le contenu du réservoir. Toutes ces misères conjuguées auxquelles vinrent s’ajouter deux éclatements de chambres, dues à un dégonflage immodéré, firent si bien qu’en arrivant à In-Salah, selon la propre expression de nos hôtes, « nous n’avions plus figure humaine ».
       De tous les bleds traversés, In-Salah fut certes le plus sympathique. L’accueil cordial des officiers, leur empressement à nous être agréables, l’ambiance aimable qui règne en cette oasis ensoleillée en firent une halte reposante dont le souvenir est resté vivant en nous. Nous eûmes la chance d’assister à des réjouissances indigènes extrêmement pittoresques, danses des fusils et chœurs populaires, au clair de lune. Qu’il nous soit permis de remercier ici le lieutenant PEPONNET, le médecin-capitaine, et l’interprète LESOURD qui, en l’absence du Chef d’Annexe, nous ont fait, avec autant de bonne grâce, les honneurs de leur bled, sans oublier M. JONIS, le plus aimable des postiers, dont la complaisance et l’aménité ont fait du bureau de poste d’In-Salah le dernier salon on l’on cause.
       La sortie d’In-Salah est un peu mouvante à notre gré, mais à condition de ne pas ralentir dans le sable, de passer les vitesses au moment opportun, et de repérer les endroits favorables où l’on puisse reprendre de l’élan, les quelques cinquante kilomètres sont franchis sans encombre.
       Puis la piste devient excellente : dans le Tidikelt c’est même un véritable autostrade. Sur la plaine d’argile durcie, craquelée comme un puzzle immense par les rayons ardents du soleil, les motos filent à toute allure, soulevant derrière elles un nuage de poussière jaune. Au loin, vers l’horizon, s’estompent dans une brume légère les profils bleutés des montagnes du Hoggar, où nous allons bientôt pénétrer.
       Près de notre campement, au matin, nous découvrons au flanc d’un rocher de curieuses inscriptions touaregs : les contours: de naïles, accompagnés de signes mystérieux.
       Puis des gorges sauvages déroulent devant nos yeux paysages escarpés, hauts sommets stratifiés, donjons inexpugnables, habités par les aigles. La chaleur, longtemps accumulée entre ces parois brûlantes, devient réellement pénible.-Parfois, dans une immense clairière de sable blanc, couverte de végétation, galopent des gazelles, par troupeaux nombreux, fuyant cent mètres et s’arrêtant, poussées par une dangereuse et souvent mortelle curiosité. Après le bordj d’Arak, décoré intérieurement d’une multitude de petits drapeaux tricolores, et celui d’In-Ekker, si bien tenu par le ménage HAMELIN, dont l’hospitalité, là-bas, est légendaire, voici Tamanrasset, au pied de la haute falaise sombre qui l’écrase de sa masse formidable.
       L’accueil y est plutôt froid : le gérant de l’hôtel prétextant qu’il ne peut rien nous servir à l’heure de la sieste, nous invite poliment à manger nos propres conserves, et nous trouvons assez saumâtre d’avoir fait 800 kilomètres pénibles pour en arriver là — nous espérions mieux. Puis, il nous conte sur le pays les plus invraisemblables histoires, assurant qu’il n’y a rien à y faire, rien à y voir, que personne d’ailleurs n’y vient jamais, et autres propos de ce genre. Nous sommes à ce point dégoûtés que nous n’avons qu’une hâte : repartir au plus vite, le soir même s’il le faut, pour ne pas rester une minute de plus dans un bled aussi inhospitalier. Le capitaine LUCCHETTI vient à temps heureusement pour remonter notre moral, et nous mettre au courant des nombreuses possibilités touristiques du Hoggar, riche en paysages grandioses, et peuplé de nomades étranges, aux pittoresques coutumes. Et Tamanrasset n’est-il pas surtout le lieu des souvenirs vivants encore qu’y a laissés le Père DE FOUCAULD, dont le nom domine l’histoire du Sahara ?
       Le retour fut cependant pour nous plus pénible que l’aller : la fatigue commence à se faire sentir, et, le soir, notre lassitude est telle que nous ne dressons plus la tente, préférant les nuits sur la dure à l ennui d’une manœuvre fastidieuse. Le repas de midi est presque chaque fois supprimé, celui du soir se réduisant le plus souvent à une boîte de conserve, absorbée crue, à même le récipient, sans cuisson ni assaisonnement. D., qui a confondu le Hoggar avec Juan-les-Pins, se repent amèrement d’un désastreux essai de brunissage car, en fait, il a le dos, les épaules et les bras couverts de plaies cuisantes, et d’ailleurs peu esthétiques. Bientôt il grelotte de fièvre.


Entre Fort Miribel et El-Goléa.
La moto devant les dunes


L’arrivée à In-Salah


 

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« Le Saharien », revue trimestrielle fondée en 1963,
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