Je me souviens...

Le défilé du 14 juillet 1963
Alain BROCHARD – 63/1 – Technicien radio – Base Aérienne 167

Malgré la distance nous séparant de Paris, malgré notre position géographique dans cette immensité des sables du désert, bien que l’Algérie ait obtenu son indépendance l’année précédente, la base de Reggan était encore territoire français et sur la place d’armes le drapeau bleu, blanc et rouge nous le rappelait !
Le 14 juillet, alors que les troupes descendaient les Champs-Élysées, nous étions nous-mêmes à 11 heures tapantes, en train de faire la même chose sur la place d’armes de Reggan-Plateau.
L’effectif de la BA 167, désigné pour la cérémonie, se préparait à cette participation dans le plus beau désordre possible. Bien sûr les « gonfleurs d’hélices », dont je faisais partie, n’avaient pas cru bon de répéter et cette difficile mise en rang, promettait, un défilé des plus remarquables.
Les classes étaient depuis trois mois derrière nous et le sens de la manœuvre aussi. Bref nous n’étions ni motivés, ni dans le coup.
La section qui s’était regroupée à hauteur du cinéma, face aux « Filliod » de la BA 167, allait se mettre en marche, direction la place d’armes.
Le départ fut donné et déjà, si la troupe essayait de s’animer au mieux, le constat fut que les chefs étaient encore plus loin de l’art du défilé militaire que nous.
En arrivant cahin-caha à la place d’armes, il fut forcé de constater que la bande de troufions qui arrivait, ressemblait plus à un serpent de mer qu’à une unité de soldats dignes de ce nom et de la commémoration en question. C’était la « cata » il n’y a pas d’autre expression.
Alors que de l’autre côté de la place, la Légion Étrangère musique en tête, les différents corps de l’armée de terre, de la marine arrivaient dans un alignement impeccable, se mettant en place au centimètre près, nous, dans notre précipitation à ne pas nous faire remarquer, faisions le spectacle de tous.
À notre décharge, (je plaisante) nous n’avions pas la musique. Comme les ordres donnés nous paraissaient très loin de ce que l’on nous avait appris, le résultat était plus ou moins incertain. Mais l’histoire de toutes façons dirait nous concernant, « responsables mais pas coupables ».
Le lieutenant-colonel ROULLIE commandant la BA 167, du haut de son « perchoir », n’avait pas perdu une miette de « cette magnifique démonstration ».
La cérémonie se termina au mieux et nous n’étions pas de retour au casernement, que nous apprenions avoir été la honte du défilé (on s’en doutait) et que en conséquence il y aurait « bagotage » pour les troupes de la BA 167, chefs en tête, tous les samedi matin sur le tarmac. L’endroit était choisi à l’écart de tout, car je l’imagine, dans certains cas « il vaut mieux éviter que le ridicule ne tue ! ».
Bien sûr nous ne nous étions pas réjoui d’une telle mesure, mais le pire fût qu’une partie de l’encadrement n’entendait pas les choses de la même oreille. Sans le montrer ouvertement, ces messieurs, en voulurent à la troupe, qui par le fait se retrouva avec un privilège, celui des « classes » prolongées façon Sahara.
Je participais « de mon mieux » à cette aventure, mais au bout de trois séances, je fus sauvé par le « gong » de la technique !...

... Colonel en partance

Vu la prestation fournie pour le 14 juillet, il y avait donc une sérieuse remise à niveau à faire. Réapprendre les bases : alignements, pas cadencé, demi-tour marche, enfin tout ce qu’il était nécessaire de garder en mémoire, au cas où le hasard vous choisirait pour un quelconque défilé.
Dans l’armée de l’air, à l’époque, la manipulation d’armes se faisait la plupart du temps avec le pistolet mitrailleur « MAT 49 », du moins c’est ce que j’avais connu pendant les classes, mais là, l’histoire avait voulu que le célèbre fusil « MAS 36 », ressorti de derrière les fagots, soit utilisé pour cette formation au pied levé.
Comme la plupart des « bagoteurs » du moment, je ne m’étais servi de cette arme que pour deux ou trois tirs au cours des deux mois de classes. Le souci à l’époque, lors de l’utilisation de ce fusil, étant pour nous, plus d’éviter de prendre des gifles que de viser la cible. Pour les résultats, nous étions malgré tout tranquilles, car comme « çà tirait dans tous les coins », la probabilité de ne pas avoir de balle dans sa cible était très faible.
À Reggan, au cours de ce « remake », la manipulation du « MAS 36 », fut grandiose au grand dam de l’encadrement. Au fait l’encadrement sortait de je ne sais où, personne ne les connaissait, en plus, soit ils avaient révisé, soit les grands chefs, avaient emprunté de vrais guerriers aux autres corps d’armée, les déguisant en « gonfleurs d’hélice », non je plaisante ! Toujours est-il que de l’adjudant au sergent, ils étaient remontés comme des pendules et à travers les dents serrées (pour ne pas lâcher le poignard je suppose !), les ordres fusaient de toutes parts.
Han, Dé, Han, Dé et en plus sans musique. Je n’ose même pas parler des demi-tours marche, ou une bonne moitié perdait le sens de l’histoire, enfin c’était les classes retrouvées, fini le « Club Med » sur la plage de Reggan, au fait la mer est encore loin ?
Nous en étions donc à la manipulation du fusil ! Arme sur l’épaule… droite ! En avant marche, han, dé, han, dé, bien sûr chacun faisait de son mieux, surtout pour ne pas se faire repérer par les « longs couteaux » qui dirigeaient la manœuvre.
Le plus cocasse, fût le « présentez armes ! », suivi du « reposez armes ! », j’avais déjà dit qu’il n’y avait pas de musique, pourtant les castagnettes étaient bien là, pour ce « flamenco » endiablé. En effet, il était possible de compter toutes les crosses arrivant au sol, les unes après les autres. Eh oui, c’est un métier !
Il fallut donc mettre les bouchées doubles et « je ne veux entendre qu’un seul son », retentit tellement de fois qu’à la fin, ce fut le cas. Je ne vous dis pas si c’était à refaire, il faudrait au minimum une équipe de secouristes avec oxygène et défibrillateur, pour éviter les crises d’apoplexie de l’encadrement, il faut bien en rire et aujourd’hui nous ne risquons plus rien !
Le samedi 3 août, troisième séance de bagotage. Un VIP repartait ce jour-là de Reggan et comme nous étions sur place, nous devions présenter les armes à son départ, face à une section de la Légion, car tenez-vous bien il s’agissait d’un colonel de la Légion.
Il ne s’agissait pas de se louper car si l’affaire tournait mal, à la sortie c’était le trou assuré. Et à Reggan le trou, il valait mieux éviter !
A priori tout dû se passer dans les règles car aucun commentaire ne fut formulé, certains d’entre nous, disant : « Ils ne nous ont même pas félicité ! »
Le colonel embarqué, le bagotage reprit sans autre forme de procès.
Le DC3, se présentait en bout de piste et tout le monde attendait l’envol, y compris nous au son de : han, dé, etc.
Point fixe, puis rien de plus ne se passait, l’avion ne décollait toujours pas, han, dé, han, dé. Le temps s’écoulait, la section de légionnaires attendait le décollage pour plier bagage, mais rien !
Puis l’avion revint vers le parking, tranquillement, quand un sous-officier de la vigie, (tour de contrôle), accoura vers notre groupe, demandant que je rejoigne la tour au plus vite. Comment m’avait-il retrouvé ?
Je le fis, vous pensez bien, sans rechigner, tendant mon fusil au sergent qui m’avait intimé l’ordre de sortir du rang. Catastrophe ce dernier se mit à hurler m’intimant de lui lancer le fusil et non de le lui donner, j’avais appris quelque chose ce jour-là, car j’ignorais totalement cette façon de procéder.
Ce qui fut dit, fut fait et je rejoignis la tour au pas de gymnastique, car le colonel devait commencer à s’impatienter.
Mon passage à la vigie, me permit de constater, que les télécommandes des émetteurs, ne fonctionnaient plus et que sans l’ordre de la tour, suivant la procédure en place, l’avion ne pouvait pas décoller.
La panne était toute simple : le chargeur de batterie, alimentant les télécommandes, n’avait pas été mis en route et comme pour toute batterie au bout d’un temps certain d’utilisation sans recharge, elle est à plat et c’est la panne, tout le monde sait çà !
La réparation fut immédiate et quelques minutes plus tard, notre colonel prenait son envol à la satisfaction de tous.
La fin de l’histoire voulut que grâce à ce rapide dépannage (tourner un contacteur vous pensez !), je fus exempté de tout bagotage jusqu’à la fin de mon séjour à Reggan.
La conclusion de cette anecdote, serait peut-être de dire qu’il ne faut sans doute pas mélanger « hélices et fusils », allez savoir !
Cette histoire vécue il y a 45 ans bientôt, n’est qu’un clin d’œil, sur l’apprentissage que nous avions de la vie militaire à cette époque, au fin fond de ce désert.