LA HYÈNE ET LE MOUTON

 

Cette histoire racontée par Jean de La Fontaine aurait certainement eu une chute différente…

Mais là, il s’agit véritablement de faits dont je fus témoin dans le grand Sud Saharien.

Nous étions à Bordj Pérez depuis quelques temps et notre rôle était malgré tout, la surveillance du territoire sur lequel nous étions. À ce jeu-là, Titus Polidori notre Adjudant, qui  commandait le peloton, était expert. En effet il avait une parfaite connaissance du désert et aidé de ses guides Châamba, nous pouvions voyager en toute quiétude dans ces immensités des plus désertiques où ne pouvaient circuler, hors périodes chaudes, que les initiés, tribus locales et autres…

Un jour Titus décida d’une patrouille vers l’oued Tamanrasset. Notre troupe part donc faire cette reconnaissance, « fleur au fusil » comme à l’habitude, mais toujours avec le souci de notre sécurité. Il faut se rappeler qu’à cette époque tout était possible et le climat d’insécurité était omniprésent même dans ces territoires du Sud. Bien sûr il ne fallait pas s’inquiéter outre mesure, mais les consignes étaient toujours là et le « tourisme » serait sans doute pour plus tard.

Nous voilà donc en route, observant çà et là ce paysage désertique qui malgré tout nous interpellait, quand soudain au détour de la piste, nous apercevons un jeune gamin, un jeune targui tout juste d’une dizaine d’années, qui cheminait à pied tout seul dans ce secteur !

Le convoi s’arrête à sa hauteur et la première question est : Mais où vas-tu ?

Le gamin sans se troubler tout en continuant sa route, nous répond dans un français impeccable : Je vais rejoindre mon campement qui se trouve un peu plus loin !

Étonnement de tous sur la réponse du môme, qui parlait mieux français que certains d’entre nous !

Titus lui demande s’il souhaite monter dans un Dodge, la réponse ne se fait pas attendre et c’est bien entendu : Oui !

De plus il nous dit qu’il va nous conduire à son campement. À le voir, déjà son langage, son attitude nous semble différente des enfants Touaregs rencontrés à d’autres reprises et qui s’exprimaient difficilement en français.

Arrivés près du camp, nous constatons que c’est la fête et que les Touaregs, sans doute pour améliorer l’ordinaire étaient en train de « faire effectivement la fête » à une espèce de bœuf qui lui ne voyait pas les choses de la même façon. Mais le « bestiau » devait succomber par rapport au nombre, c’était l’irrémédiable loi de la nature quand le « ventre de l’homme » crie « famine » !

Titus avait fait stopper la patrouille à l’écart et il était allé rejoindre les Touaregs avec le petit.

Un peu plus tard, Titus revenait seul portant quelques nouvelles.

Il avait rencontré le chef qui s’était plaint de la présence de hyènes aux alentours, les prédateurs ne se privant pas de prélever régulièrement chèvres ou moutons suivant l’envie du moment, contribuant ainsi à la désolation des Touaregs bien embarrassés de cette situation à laquelle il ne savait pas quoi faire.

Il est vrai que sans fusil, courir après ces « bestioles » même à plusieurs, « coutelas ou sabres au clair » vous voyez le tableau d’ici… Bref, Titus décide « in fine » de bivouaquer sur place.

Et pendant que nous nous installons, il nous explique que le gamin que nous avions ramené au camp était le fruit d’un père ancien méhariste français et d’une jeune targuie avec laquelle il vivait. Nous avions donc ainsi l’explication concernant le gamin. Le père n’ayant pas souhaité rencontrer Titus, nous en sommes restés là. Sans doute avait-il « coupé les ponts » avec sa vie d’avant, ayant eu la préférence d’une vie nomade à l’écart d’une civilisation qui sans doute ne lui correspondait plus…

La nuit se passe sans incident, avec malgré tout, les tours de garde incontournables…

Le lendemain matin Titus décide de repartir vers Bordj Pérez pour rejoindre le reste du peloton resté sur place… C’est alors que sur le retour, le hasard faisant bien les choses, un Châamba aperçoit une hyène. C’est aussitôt la course poursuite, toujours prêts à l’emploi, les fusils sortent comme par enchantement et bientôt la « bête » succombe sous un tir nourri !

Titus, ayant toujours une bonne idée derrière la tête, fait charger la « bestiole » dans un des camions et « vogue la galère », nous voilà reparti vers le Bordj.

Arrivés sur place, les Châamba dépouillent la hyène proprement, découpant et grattant la peau pour Titus qui souhaitait la conserver. La peau est mise à l’écart, accrochée aux rouleaux de barbelés de l’enceinte pour qu’elle puisse sécher !

Mais là, l’odeur nauséabonde qui se dégageait de cette peau aurait fait fuir toute la « compagnie » alentours. Et au grand désespoir de Titus il fallut se résigner à enterrer le trophée. L’Adjudant devrait se passer de sa descente de lit en peau de hyène, qui quelque part s’était vengée de son tragique destin !

La suite fut que le chef Touareg apprit que « sa hyène » avait succombé sous les balles de la patrouille (sans doute le téléphone Arabe ??). Le destin funèbre de la hyène ne pouvait être pour lui qu’une bonne nouvelle.

Il remercia Titus en lui offrant un de ses plus beaux moutons, un mouton d’un blanc immaculé. Lorsque finalement l’ovin fit son entrée à Bordj Pérez, ce fut pour lui pacage et autres « friandises » sous la bienveillance de Titus qui surveillait ça de près.

Plus tard, l’Adjudant reprit la piste, une patrouille de plus pour cet amoureux du désert, chercheur également de pierres rares de pointes de flèches, de ce qui avait été cette région bien avant notre ère.

Pendant ce temps, ses compatriotes restés sur place avaient eu la consigne de bien « s’occuper » du mouton ! Mais que voulait dire « s’occuper » du mouton, lorsque chaque jour venant, dès que leurs regards se portaient sur celui qui avait réchappé de la hyène, l’odeur trop lointaine d’un méchoui leur revenait en tête, les faisant saliver au plus. De plus Titus n’en finissait pas d’arriver, alors quoi penser d’une telle situation ?

Entre le retour de Titus et l’odeur du méchoui qui ne les lâchait pas, le mouton fut bientôt égorgé, se retrouvant sur la broche avant même d’avoir pu s’en apercevoir.

La « fiesta » s’était transportée au Bordj à l’image du bœuf que les estomacs touareg avaient déjà oublié. La délectation fut telle que tous ici présent avaient totalement oublié de garder une part du festin pour le chef !!!

Le mouton à peine digéré Titus arriva et là…

Pleurs et grincements de dents, mon mouton où est passé mon mouton criait l’Adjudant, bref personne n’osa lui dire que c’était une hyène qui s’était vengée.

Nous arrivons ici au fin mot de cette histoire, La Fontaine aurait sans doute écrit :

« Rien ne sert de courir, il faut MANGER à point ! »

Et puis quelques temps plus tard ce fut le départ vers d’autres aventures offertes par le désert que chaque matin saluait d’immenses levers de soleil dont notre mémoire n’a jamais oublié la beauté.


Louis Masclet