LE PROBLÈME DE L’EAU
conditionne l’essor saharien

JUSQU’À ces dernières années la recherche des ressources aquifères au Sahara n’avait eu qu’un double but : pourvoir à l’alimentation des hommes et des animaux et irriguer les cultures. Actuellement elle doit en envisager un troisième qui risque de devenir prépondérant : l’alimentation des centres industriels et des chantiers miniers ou pétroliers. Ce nouveau problème est assez différent du précédent. Autrefois, en effet, le géologue et l’ingénieur se bornaient à rechercher l’endroit le plus favorable à la venue de l’eau : lorsque celle-ci jaillissait, les cultures et les centres de vie s’installaient tout autour. C’est ainsi que sont nées les grandes palmeraies de l’Oued Rhir et, plus récemment, en plein désert, l’oasis de Zelfana. Maintenant il en est tout autrement. La localisation du pétrole ou de la mine impose le lieu ou l’eau doit être consommée et limite à une étroite zone géographique l’aire des recherches de l’hygr0géologue. En d’autres termes, si l’agriculture peut, dans une certaine mesure, suivre l’eau, c’est cette dernière qui devra suivre le sondage ou la mine.

Alimentation humaine

    Rappelons tout d’abord qu’en Europe les besoins d’une petite ville sont estimés à 100 l d’eau par habitant et par jour, et ceux d’un grand centre urbain à 150 ou 200 l. On admettra que, dans le pays chaud et sec qu’est le Sahara, ces valeurs puissent être largement dépassées.
    Pour un méhariste, 20 à 30 l d’eau, contenus dans sa guerba, constituent une provision suffisante pour lui permettre de subsister pendant plusieurs jours. Il n’y a pas si longtemps, les Européens des petits postes sahariens n’étaient pas beaucoup plus gourmands. Les conditions ont bien changé. Avec les nouveaux sédentaires européens, les besoins deviennent plus considérables, surtout lorsqu’apparaît le robinet à eau courante et, à sa suite, la salle de bain et la chasse d’eau. Leurs exigences et leur nombre croissant d’année en année entraînent une consommation de plus en plus importante. Il ne faut cependant pas oublier que les ressources aquifères locales sont déjà atteintes en bien des points. Nous en avons un bon exemple au Hoggar, à Tamanrasset. Jadis, le général Laperrine y avait trouvé 42 habitants sédentaires vivant misérablement. Vers 1918, les habitants étaient passés à 15o. En 19 38, ils atteignaient 68o ; en 1957, 2 000 environ. Actuellement, la population européenne s’accroît constamment par suite de l’installation d’activités nouvelles, organes divers de recherches minières, infrastructure aéronautique, etc. Or les alluvions de l’oued, seules ressources possibles, n’ont pas varié. Elles donnent toujours 21,5 l/s. Force est donc de reconnaître que Tamanrasset a largement atteint, sinon dépassé, l’importance que lui permettent ses possibilités naturelles.



Une borne-fontaine à Khanga-Sidi-Nagi

 

Besoins agricoles

    Le chiffre théorique de 5 000 m3 d’eau à l’hectare et par récolte est largement dépassé au Sahara, l’évaporation y étant considérable et le lessivage des sols salés une nécessité. Les pertes de toutes sortes amènent ainsi, pour le palmier dattier, à des consommations de 26 000 m3 par an et par hectare dans l’Oued Rhir, ce qui représente un 7 débit de 0,75 l/s pour 120 palmiers. Et nous sommes là dans une région du Sahara du Nord où l’aridité est moindre que dans les plaines centrales. Les pasteurs sont moins exigeants, mais une utilisat1on plus rationnelle des pâturages à moutons demanderait un réseau de puits espacés d’une quinzaine de kilomètres au maximum, Si l’on ne veut pas exiger des ovidés, pour s’abreuver, un parcours abusif. Et encore faut-il que ces puits ne dépassent pas une profondeur de 60 à 70 m et que leurs débits atteignent 40 à 50 m3 par jour pour qu’ils soient normalement utilisables.

Besoins industriels

    Les chantiers de forage consomment des quantités d’eau assez importantes. Bien qu’il soit difficile de donner un chiffre moyen tant ceux-ci sont variables suivant les terrains rencontrés, on peut avancer celui de 50 à 60 m3 par jour. Cette eau doit être amenée parfois de fort loin. C’est ainsi que lors du forage de Bidon V, en 1942, qui était destiné à rechercher une nappe aquifère, on dut amener l’eau par camions citernes de Tessalit, à 275 km plus au Sud. Il est évident que l’acheminement journalier de plusieurs dizaines de tonnes d’eau sur des distances considérables et des pistes rudimentaires grève lourdement le prix de revient des sondages.
    Actuellement, l’exécution d’un important réseau routier exige, pour le compactage des matériaux, des ressources capables de fournir de 10 à 2o m3 d’eau à l’heure, échelonnées tous les 50 km. De tels débits sont considérables au Sahara et posent de sérieux problèmes.
    Les besoins industriels demandent des chiffres encore plus élevés. C’est ainsi que pour le « Combinat de Colomb-Béchar », on avait avancé jadis le chiffre de 30 000 m3 par jour, ramené à 20 000 puis à 15 000, alors que les possibilités aquifères ne paraissent pas dépasser 10 000 m3 par jour, si l’on ne fait pas un emprunt au barrage en projet sur le Guir.
    Le Sahara possède-t-il des ressources en eau suffisantes pour faire face à cette énorme demande ?

Les pluies au Sahara

CRUE REMARQUABLE DE I.’OUED SAOURA


Cette photographie prise le 6 octobre 1950 par Guinet fournit un exemple frappant de ce que peut être la crue exceptionnelle d’un oued en plein Sahara. Il s’agit ici de l’Oued Saoura, en aval de Foum el Krenig, et on remarquera la violence du courant. On se trouve ici pourtant dans la partie terminale du cours de l'0ued, soit à plus de 700 kilomètres de sa source. Un tel écoulement est excessivement rare et ne se produit en moyenne avec cette intensité qu’une fois tous les dix à douze ans.

    À moins de croire au miracle, il faut bien admettre que toutes les eaux utilisables au Sahara proviennent en définitive des précipitations tombées sur celui-ci et sur les régions limitrophes. Elles représentent la faible partie des pluies qui a pu soit humidifier suffisamment le sol pour donner naissance à un développement local de la végétation, soit ruisseler à sa surface et se concentrer dans les maaders ou les sebkra, soit enfin alimenter les nappes profondes du sous-sol. Réduire les pertes naturelles, éviter le gaspillage par les usagers, et essayer d’augmenter le volume des précipitations par des méthodes de pluie provoquée, si la chose se révèle possible, telles sont les tâches primordiales auxquelles on doit s’attaquer si l’on veut promouvoir un développement économique du Sahara qui ne soit pas un leurre.
    Les pluies sont évidemment rares au Sahara, même dans la partie la moins désertique que constitue le territoire français, sinon ce ne serait pas un désert. Il ne faudrait toutefois pas tomber dans l’excès contraire et penser qu’elles sont toujours exceptionnelles. S’il en était ainsi il n’y aurait pas de nomadisme possible ; or celui-ci existe et s’étend certaines années à l’ensemble de notre Sahara. Les moyennes établies sur 25 à 50 ans montrent qu’il tombe annuellement de 50 à 100 mm d’eau sur les régions périphériques et les hauts sommets des montagnes centrales, et un peu moins de 20 mm dans les plaines du cœur du Sahara. Ce sont là des quantités bien faibles puisqu’elles représentent respectivement le quarantième et le centième des possibilités d’évaporation de l’atmosphère saharienne.
    Mais une moyenne de pluie nous renseigne incomplètement sur la pluviosité d’une région, surtout en zone aride, et il importe tout autant de connaître les fréquences des précipitations individuelles, de leurs intensités, de leurs durées, de leurs étendues et de leurs répétitions. Sans entrer dans un détail qui nous entraînerait trop loin, nous dirons que les pluies sahariennes sont de faible importance quantitative ; les précipitations torrentielles sont rates, les « déluges » exceptionnels. Leur vitesse de chute est généralement assez notable, mais leur durée est très courte, de une à trois heures en moyenne. Leur étendue par contre est beaucoup plus importante qu’on le pensait jadis et leurs répétitions peu fréquentes. De plus, et c’est là une chose importante à ne pas perdre de vue, les « années pluvieuses », au sens saharien du terme, sont généralement groupées ; il y a des séries d’années de pluie séparées par des séries d’années de sécheresse.
    Quelles sont les plus longues périodes de sécheresse que l’on peut rencontrer au Sahara ? Ici il faut bien s’entendre: si l’on se place au point de vue purement météorologique, celles-ci ne dépassent pas 4 ans au maximum et sont en général de deux années. Pour le pasteur, par exemple, le point de vue est tout autre : pour lui il y aura sécheresse lorsqu’il ne tombera pas de pluie donnant un effet utile, en l’occurrence un renouveau de la végétation. Si nous décidons, un peu arbitrairement, que les pluies utiles doivent être supérieures à 5 mm en 24 heures, les périodes de sécheresse maximum dépassent toujours 1 an et peuvent atteindre 6 à 7 ans dans les plaines du Sahara central. On comprend dans ces conditions que la population nomade se rencontre principalement dans les régions périphériques et en montagne et que seuls de « grands nomades », comme les Reguibats, soient capables d’utiliser les ressources végétales des régions les plus arides. Il découle aussi de ces constatations que la vie nomade n’est possible que si elle peut disposer d’une très grande liberté d’action. Toute limitation due à une frontière territoriale ou administrative peut contraindre le pasteur saharien à la misère et peut-être à sa perte.

LE PUITS ARTÉSIEN DE SIDI KHALED


C’est le plus profond puits artésien du monde, qui exploite l’eau vers 2 150 m de profondeur.
Sur cette photographie, il coule seulement depuis quelques heures avec une abondance telle
que le canal d’évacuation déborde. La foule fête le « miracle de l’eau ».

 

Rôle du ruissellement au Sahara

    Comment des précipitations aussi faibles, aussi espacées et ayant des durées aussi courtes, peuvent-elles avoir une action bénéfique sur la végétation saharienne, amener des écoulements d’oueds et, finalement, alimenter des nappes aquifères sahariennes ? C’est là qu’apparaît le rôle essentiel du ruissellement. Sans lui, aucune vie ne serait possible au Sahara, sans lui, ce dernier aurait été au cours de siècles un no man’s land, une barrière absolue entre la Méditerranée et le Soudan. Les précipitations, en effet, même dans les cas les plus favorables où elles peuvent directement s’infiltrer dans le sol sans trop de pertes, ne pourront humidifier qu’une épaisseur très restreinte de celui-ci et ne donneront naissance qu’à une végétation très éphémère, « l’acheb » des nomades, grâce d’ailleurs à l’extraordinaire résistance des graines sahariennes. Par contre, dès qu’un ruissellement apparaîtra, si petit soit-il, il y aura concentration sur des surfaces restreintes d’une fraction notable des pluies. Un « pâturage saharien » typique apparaîtra alors.
    Mais une question se pose. À partir de quelle hauteur de pluie y a-t-il apparition d’un ruissellement ? Il est assez difficile de donner une réponse ayant une portée générale, ce phénomène dépendant non seulement de la hauteur d’eau, mais aussi de la vitesse de chute de la pluie et, naturellement, de la nature de la surface de réception. On peut cependant admettre qu’il se produit, en général, dès que la chute de pluie dépasse 5 à 8 mm.

L’écoulement des oueds

    Ce phénomène du ruissellement peut encore être assez grand dans les zones montagneuses du Sahara pour amener des écoulements d’oueds étonnants. Au Sahara, une crue peut se propager exceptionnellement sur plus de 800 km (cas de la Saoura), trois peuvent atteindre ou dépasser les 5oo km, six les 4oo km, treize les 300 km, trente-trois les 200 km. Un pareil tableau est surprenant en un pays réputé comme l’un des plus désertiques du monde ! Près de la moitié des crues exceptionnelles s’étendant sur 200 km sont originaires du Massif Central Saharien et presque toutes les autres des versants méridionaux du Grand Atlas marocain, de l’Atlas saharien, de l’Aurès et de leurs piedmonts. Les fréquences des crues varient évidemment avec leur distance à l’origine. Leur nombre doit dépasser la centaine en un siècle, dans tous les oueds descendants de la bordure montagneuse du Sahara septentrional et au Mzab. Par contre, les crues sont beaucoup plus rares dans le Massif Central Saharien où elles ne dépassent la centaine que dans l’oued Tamanrasset, à hauteur du centre du même nom. Bien entendu, dans ces chiffres, il est tenu compte de tous les écoulements observés, qu’ils se soient produits à des intervalles de quelques jours ou de plusieurs années.

 

De l’utilité des crues

    Ces eaux de crue sont-elles utilisables ou coulent-elles en pure perte ? Telle est la question que l’on peut se poser. Les réponses sont extrêmement divergentes. En réalité, il est très difficile de donner un avis valable dans tous les cas. Il est bien évident que les eaux atteignant des sebkras ou des chotts n’ont plus aucune valeur utilitaire et leur action sur l’humidification de l’air est très faible ou nulle. Par contre, celles se concentrant dans les vastes zones alluvionnaires que sont les maaders sont bénéfiques, surtout pour le nomade. De plus, il est raisonnable de penser qu’au cours de leur stagnation dans ces derniers, une certaine fraction d’entre elles pourront s’infiltrer profondément et alimenter les nappes souterraines. C’est aussi cette destination qu’une fraction des eaux pourra avoir lorsque, durant leurs parcours, elles rencontreront des terrains favorables. C’est pourquoi l’on peut dire que l’alimentation des nappes aquifères profondes du Sahara dépend en grande partie, sinon en totalité, des écoulements intermittents des oueds. Il apparaît en effet, de plus en plus, que le rôle des ergs en cette affaire est moins important qu’on ne le pensait. Ces derniers ne sont, en grande partie, que de vastes éponges capables d’absorber l’eau tombant à leur surface et de la restituer lentement à l’atmosphère ou aux plantes.
    Les eaux des crues sont aussi utilisées par les Sahariens lors de leurs cultures temporaires dans les maaders et les graaras et, parfois, dans le lit même des oueds.



Forage artésien de Guerrara

Évaluation du ruissellement au Sahara

    Le problème capital du développement économique du Sahara réside au fond dans l’évaluation la plus exacte possible de l’actif du bilan hydrologique de ce pays et celui-ci, nous venons de le voir, dépend en grande partie du volume annuel des eaux du ruissellement. On peut estimer à 30 milliards de mètres cubes la quantité d’eau qui peut s’écouler sur l’ensemble du Sahara. Bien entendu, une grande partie de ces eaux va être perdue pour l’alimentation des nappes profondes. Quelle peut être la fraction atteignant ces dernières ? C’est ce que nous ne savons pas encore de façon certaine. Il est raisonnable de penser cependant qu’elle peut être évaluée à un nombre respectable de millions de mètres cubes.
    En définitive, c’est dans la résolution de ce calcul, difficile et complexe, de la quantité d’eau qui peut s’écouler au Sahara que dépendra l’orientation à donner à son développement économique. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il demandera encore beaucoup d’observations et un réseau pluviométrique beaucoup plus resserré que celui qui est actuellement en place.

La pluie provoquée au Sahara

    Augmenter la quantité d’eau de pluie tombant sur le Sahara serait évidemment la solution idéale pour promouvoir un pays fertile. Dans l’état actuel de la technique de la « pluie provoquée », il est difficile de se faire une opinion valable. Pour les uns les résultats sont certains, pour les autres ils restent contestables ou du domaine de l’utopie. Ce qui nous paraît le plus sur, c’est qu’il n’est pas possible, actuellement, de créer la pluie si la situation météorologique n’est pas favorable ; autrement dit, certains nuages peuvent donner des précipitations, d’autres non. Par contre, il n’est peut-être pas impossible d’augmenter la quantité de pluie, lorsque celle-ci commence à se produire, ou est sur le point de le faire.
    Au Sahara s’ajoute une difficulté nouvelle. Elle est due à la grande sécheresse et à la température des basses couches de l’atmosphère qui sont capables d’absorber une partie importante des précipitations durant leurs chutes. Il était donc prudent en ce pays de ne tenter des expériences que dans les régions les plus-favorables, c’est-à-dire en hautes montagnes. C’est la solution à laquelle semble s’être ralliée « l’Association pour l’Étude de la Pluie provoquée », en choisissant le Hoggar comme terrain de ses premières expériences. Mais si l’on veut avoir des résultats incontestables, il faut être certain que l’augmentation que l’on pourra peut-être constater est bien le fait de l’expérience tentée et non celui de la variabilité bien connue des pluies sahariennes. Ceci suppose, avant toutes choses, l’établissement ’un réseau pluviométrique extrêmement serré et des observations réparties sur une période de temps suffisante.
    Il n’en reste pas moins qu’il y a là une solution d’aven1r au problème du développement économique du Sahara.



Un des puits artésiens de Zelfana

 

Les barrages réservoirs

    Le volume parfois énorme des crues qui parcourent sporadiquement le lit de certains oueds donne idée d’emmagasiner ces eaux derrière un barrage de retenue pour les distribuer ensuite rationnellement au cours des saisons selon les besoins des cultures irriguées établies en aval. Un certain nombre de barrages réservoirs ont été ainsi construits en Afrique du Nord (en Algérie, en particulier), où ils « régularisent » les oueds des versants méditerranéens et atlantiques.
    Le même procédé paraît, a priori, applicable aux oueds sahariens ; il faut souligner pourtant un certain nombre de particularités qui leur sont propres :
    – les crues des oueds sahariens, contrairement à celles des cours d’eau rejoignant la mer, ne sont pas totalement perdues : une partie s’infiltre pour enrichir des nappes souterraines alimentant puits et forages artésiens, nous venons de le voir ;
    – les oueds qui ont des crues assez abondantes pour justifier une tentative de régularisation sont liés à l’existence d’un massif montagneux (précipitations plus abondantes, ruissellement rapide), d’où la localisation des emplacements de barrages de retenue au pied sud de l’Atlas saharien et, éventuellement, au Hoggar ;
    – les grandes crues ne sont pas toujours annuelles et il faudrait, pour bien faire, prévoir une régularisation interannuelle (capacité de retenue du barrage égale à la consommation de deux années au moins) ou se contenter de cultures supportant de temps en temps sans perte catastrophique une année d’irrigation restreinte ou nulle ;
    – l’évaporat1on, énorme au Sahara, consomme en pure perte, au cours de l’année, une grosse partie de la réserve ; le rendement des barrages réservoirs est donc diminué d’autant, la concentration en sels dangereusement augmentée.
    Malgré ces éléments défavorables, un important barrage a été construit à Foum el Guerza au nord-est de Biskra pour régulariser l’oued el Abiod et alimenter en eau l’oasis de Sidi Okba.
    À l’autre extrémité de l’Atlas Saharien, vers la frontière marocaine, un barrage est à l’étude sur l’oued Guir ; il retiendra 800 millions de mètres cubes d’eau utilisés en partie pour mettre en valeur 15 000 à 20 000 ha de bonnes terres alluviales situés en aval, en partie pour alimenter en eau le centre de Colomb-Béchar.

Barrages d’épandage de crues

    De tout temps les crues ont été utilisées à la culture des céréales d’hiver en aidant à l’épandage par de petits ouvrages de dérivation, le plus souvent enlevés par le gros des crues après avoir rempli momentanément leur rôle. À de tels barrages temporaires la technique européenne a apporté un sérieux appoint en substituant aux ouvrages fragiles en terre ou en pierres sèches des ouvrages plus résistants en gabions, parfois en maçonnerie. Le barrage d’El Fatha, en aval de Laghouat, permet ainsi l’irrigation d’un millier d’hectares.
    Plus à l’Est, celui des Ouleds Djellal permet d’utiliser les eaux des crues à l’irrigation d’une importante palmeraie, le reliquat (pouvant éventuellement servir à cultiver des céréales d’hiver.

Les eaux souterraines

    Dans une grande partie du Sahara, le sous-sol contient heureusement des couches perméables, parfois épaisses de quelques centaines de mètres et souvent continues sur plusieurs centaines de kilomètres. Ces couches perméables, lorsqu’elles affleurent largement dans des régions particulièrement arrosées, ont leurs pores ou leurs fissures remplies d’eau et constituent d’importantes nappes aquifères.
    C’est ainsi que sur des terrains primaires peu perméables ou imperméables, repose une importante série de grès intercalés d’argiles dont l’épaisseur oscille autour de 500 à 600 m (parfois beaucoup plus) et qui s’étend d’une manière continue sur une superficie sensiblement égale à celle de la France, de l’Atlas au Tidikelt de la Saoura jusqu’au delà de la frontière libyenne.
    Cette série gréseuse, perméable dans son ensemble, a reçu le nom de Continental Intercalaire car elle n’est pas d’origine marine comme la plupart des sédiments, mais formée d’alluvions sableuses et argileuses accumulées sur un continent émergé. Ce sont des terrains d’âge crétacé inférieur, jurassique en certains points, longtemps attribués à l’étage albien, d’où le terme de nappe albienne encore employé pour désigner l’appareil hydraulique qu’ils contiennent.
    Au point de vue géométrique, ces couches offrent la particularité d’affleurer dans l’Atlas Saharien à des altitudes dépassant 1 000 m et atteignant parfois 1 500 m pour descendre assez régulièrement vers le Sud, souvent recouvertes par d’épais sédiments argileux imperméables jusqu’au Tidikelt où elles réapparaissent à la cote 200 m environ.
    À l’Est de cette ligne, les grès du Continental Intercalaire s’enfouissent à de grandes profondeurs (1 000 à 2 000 m et peut-être au delà) dans la zone Biskra-Touggourt-Ouargla.
    Dans l’Atlas, les mêmes grès constituent le fond de larges vallées et bénéficient de l’accumulation des eaux de ruissellement dont une fraction notable s’infiltre et descend lentement vers le Sud et le Sud-Est en suivant les bancs gréseux perméables pour réapparaître d’El-Goléa à In-Salah en passant par Timimoun, Reggane, Aoulef, soit grâce à des galeries drainantes de facture indigène (foggaras), soit par puits artésiens (El-Goléa et Tidikelt), soit par puits ordinaires utilisés par les pasteurs.

Les forages artésiens

    Infiltrée à plus de 1 000 m (Atlas) et restituée aux points les plus bas vers 200 m (Reggane), l’eau présente tout au long de cette descente nord-sud un « niveau hydrostatique » régulièrement décroissant. En d’autres termes, si l’on jalonnait un méridien par une série de puits atteignant la « nappe albienne » à travers l’épaisse couverture sédimentaire qui la protège, on verrait l’eau s’équilibrer dans ces puits à des altitudes régulièrement décroissantes du Nord au Sud. Il en serait de même vers le Sud-Est et l’Est où s’écoulent également les eaux du Continental Intercalaire. Là où le niveau hydrostatique est supérieur à la cote du sol, l’eau est artésienne et un forage perçant le toit imperméable donne des eaux jaillissantes ; là où le niveau hydrostatique est inférieur à la cote du sol, l’eau peut être ascendante, mais elle n’est pas jaillissante, et son exploitation exige un pompage à des profondeurs parfois considérables.
    Il est essentiel d’observer que, par rapport à la superficie totale de la « nappe albienne », et à plus forte raison par rapport à la surface totale du Sahara, les zones où l’eau est jaillissante sont assez réduites.
    Indépendamment des groupes d’El-Goléa, In Salah, Fort-Flatters, la zone d’artésianisme du Continental Intercalaire correspond au revers est du Mzab, à une partie de l’Erg Oriental et au bas Sahara, c’est-à-dire à la région où les grès aquifères sont enfouis à une grande profondeur et réclament pour être exploités des forages de 1 000 à 2 000 m, très coûteux eu égard au résultat acquis.
    Malgré ces difficultés, de grands forages de facture identique aux grands ouvrages pétroliers ont été exécutés dans le but de mieux connaitre les possibilités de cette nappe, de sauver des palmeraies actuellement en déficit d’irrigation ou de créer de nouveaux centres de vie. La profondeur de 1 000 m a été dépassée la première fois à Zelfana (1 167 m) en 1948. Le deuxième forage de Zelfana, réalisé plus récemment, fournit 360 l d’eau jaillissante par seconde ; la plus grosse pression au sol a été observée à Tamellhat où le forage exploite, entre 1 500 et 1 600 m de profondeur, une eau présentant une pression de 30,7 kg à la bouche du puits (l’eau pourrait s’élever à 307 m au-dessus du sol) ; il est suivi de près par Tamerna (profondeur 1 750 m, pression au sol 28,9 kg) ; le record des profondeurs pour les forages d’eau a été atteint à Sidi Khaled, le plus grand puits artésien du monde, qui exploite l’eau entre 1 950 et 2 150 m de profondeur (le forage a été poussé à 2 600 m en reconnaissance). Signalons les forages jaillissants de Guettara (1 120 m, 106 l/s), Guerrara (850 m, 238 l/s), Ouargla (1 250 m, 250 l/s). Enfin, Hassi Messaoud, destiné à alimenter en eau les installations pétrolières, atteint 1 425 m et fournit 171 l/s.
    Au total, compte tenu de nombreux autres ouvrages jaillissants ou non, on extrait actuellement par forage au C0ntinental Intercalaire environ 2,5 m3 d’eau par seconde.

Les Foggaras

    Depuis plusieurs siècles les habitants des zones occidentales d’affleurement des grès « albiens » (Gourara et Touat en particulier) exploitent les eaux de cette formation par des galeries drainantes dirigées parallèlement au sens d’écoulement des eaux ; la pente de ces galeries, suffisante pour assurer l’écoulement de l’eau qu’elles drainent, est inférieure à celle du sol et permet ainsi aux eaux de s’éc0uler jusqu’aux jardins placés en contrebas de la sortie de l’ouvrage.
    Ce qui fait surtout l’originalité des foggaras sahariennes, c’est leur grand• nombre et le travail énorme que leur exécution et leur entretien représentent : on peut dénombrer de Timimoun à Aoulef plusieurs centaines de ces galeries dont la longueur atteint parfois 8 à 10 km. Au total, plus de 1 000 km de tunnel percent les grès tendres de la région, et comme l’exécution de ces galeries a exigé celle de nombreux puits entourés d’un cône de déblais, un nombre énorme de petits cratères ou de grosses taupinières alignées parsèment le paysage et lui donnent, vu du sol ou même d’avion, un caractère particulier.
    Au total, l’immense appareil drainant constitue par les foggaras extrait du Continental Intercalaire 3,2 m3 d’eau par seconde, plus que le débit actuellement tiré des forages.
    Dans les régions où l’artésianisme n’est pas possible, les foggaras constituent un moyen simple d’amener l’eau à la surface du sol, mais, outre qu’elles exigent des conditions topographiques pas toujours réalisées, leur exécution et leur entretien entraînent des frais de main-d’œuvre considérables. À cet écoulement des eaux par gravité, on est tenté de substituer l’extraction par force motrice et d’employer pour cela l’énergie éolienne.
    Une éolienne de grande dimension fonctionne à Adrar depuis 1953 ; ses pales de 7,5 m (15 m de diamètre), placées sur une tour de 20 m de hauteur, lui donnent une puissance de 25 à 30 ch pour un vent de 7 à 8 m/s. Elle actionne une pompe fournissant 20 à 50 l/s.
    Les vents ne sont pas toujours assez réguliers pour garantir une irrigation permanente et, dans une exploitation agricole, l’éolienne devrait souvent être d0ublée d’une autre source d’énergie, ce qui diminue considérablement l’intérêt de l’installation.


L’énergie tirée du vent



L’éolienne « Enfield » système Andreau

AU Sahara, où les ressources énergétiques sont rares loin des puits de pétrole ou de gaz, l'énergie éolienne est particulièrement bienvenue. Depuis 1953, une éolienne de 25 à 30 ch fonctionne à Adrar. C'est une des plus puissantes éoliennes classiques qui soient en service : placée sur une tour de 20 m de haut ses pales de 7,50 m entraînent une pompe qui peut fournir un débit de 20 à 50 l/s, pour un vent de 7 à 8 m/s. D’un principe très différent, l’éolienne à dépression, réalisée par différentes firmes anglaises pour le compte de la Central Electricity Authority, et d’après les idées de l’ingénieur français Andreau, est en expérimentation depuis 1957 sur la colline « Grand Vent » à 10 km d’Alger. Elle a atteint, et souvent dépassé, la puissance nominale de 100 kW pour laquelle elle était prévue. Ses pales creuses de 12 m, ouvertes à leurs extrémités, sont montées sur une tour, elle-même creuse, de 30,5 m de haut. La rotation de l’hélice crée, dans la tour, une dépression et par suite une circulation d’air qui entraîne une turbine accouplée d’un alternateur. Les transmissions sont ainsi simplifiées au maximum ce qui donne une très grande souplesse de fonctionnement.



L’éolienne classique d’Adrar


Autres nappes aquifères

    Nous avançons avec beaucoup de réserve le chiffre de 25 à 30 m3/s pour fixer la réalimentation de la nappe « albienne » par les infiltrations dont bénéficient ses affleurements. L’exploitati0n actuelle atteint environ 8 m3/s : cette exploitation ne devra pas être développée exagérément si l’on ne veut pas entamer la réserve, car toute atteinte à cette dernière, en provoquant une baisse généralisée du niveau hydrostatique, amènerait un assèchement des puits ordinaires et des foggaras. Il n’est pas dit que les 25 à 30 m3/s apportés chaque année à la nappe soient récupérables. En d’autres termes, contrairement à ce qui a été écrit, les possibilités de la nappe du Continental Intercalaire sont limités.
    Il existe heureusement d’autres ressources aquifères qui, pour moins abondantes qu’elles soient, n’en fournissent pas moins une contribution importante à l’économie de l’eau au Sahara. Au-dessus du Continental Intercalaire, les calcaires du Crétacé Supérieur et de l’Éocène constituent dans le Mzab, le Tademaït, le Tinrhert et, sous une partie du bas Sahara et de l’Erg Oriental, une nappe sensiblement continue capable de fournir des débits intéressants. Ce sont ces formations qui donnent par sources et puits artésiens dans les Zibans plus de 2m3/s.
    Plus haut encore, le Tertiaire Continental (dit miopliocène) fournit abondamment des points d’eau aux pasteurs des hamadas du piémont de l’Atlas et des grands ergs : ces formations donnent par les forages artésiens de l’Oued Rhir 5 m3 d’eau par sec0nde ; elles se relient aux formations identiques du Sud Tunisien (Tozeur) par les-forages récents de la région d’El Oued.
    Les terrains primaires sont moins riches en eau, mais ne sont pas dépourvus de ressources, (parfois capables de répondre aux besoins de l’alimentation en eau potable de centres humains.
    Quant aux massifs cristallins (Dorsale Reguibat à l’Ouest et Hoggar), leurs seules ressources notables sont contenues dans les alluvions des oueds (inféro-flux) ; relativement abondants au Hoggar, ces inféro-flux sont beaucoup plus réduits dans le Sahara Occidental.

 

Une méthode traditionnelle d’exploitation des eaux du sous-sol

 

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    Les foggaras sont de longues galeries souterraines qui permettent, lorsque les conditions topographiques
sont favorables, d'amener à la surface du sol, par écoulement suivant une faible pente, les eaux drainées
en profondeur. Ces galeries peuvent avoir parfois jusqu'à plusieurs kilomètres de long. D'avion on les
décèle par les séries de petits cratères alignés qui ont servi à leur exécution, ainsi qu’on peut les voir sur la
photographie aérienne de droite. On voit à gauche la sortie de la foggara d'Adrar. L'eau qui en émerge est
judicieusement répartie entre les différents propriétaires de l'oasis en la faisant passer par les trous
calibrés d'une dalle de pierre.

 

Conclusions

    Nous laisserons à leurs auteurs les projets prétendant transformer le Sahara : la constitution d’une mer intérieure ne changerait pas grand chose à l’aridité saharienne (les exemples de déserts bordés par des océans ne manquent pas) ; quant aux projets grandioses de détournement massif des grands fleuves tropicaux, ils se heurtent à des problèmes techniques et financiers pour longtemps insolubles.
    Il reste les ressources effectivement connues ou « possibles ». Nous ne pouvons chiffrer avec exactitude ni le ruissellement, ni l’infiltration ; nous ne pouvons donc pas préciser les débits disponibles dans les nappes souterraines, mais nous en connaissons l’ordre de grandeur : il n’est pas tellement différent des quantités actuellement exploitées ; on peut améliorer l’état de chose existant, on ne peut pas espérer transformer foncièrement le Sahara.
Collez quelques confetti sur le mur nu d’une chambre et vous aurez une image des surfaces cultivées au Sahara ; collez-en quinze ou vingt de plus : vous aurez une idée de ce que pourrait apporter l’exploitation totale de ses possibilités aquifères. Il restera encore beaucoup de désert !

Jean DUBIEF
Physicien à l’Institut de
Météorologie et de
Physique du Globe
(Alger)

André CORNET
Chef de la Section
Géologie à la Direction
de l’Hydraulique
(Alger)

 



Source :

n° 43 - Hors série - Juin 1958