
notre rive d'avril-mai 1929
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Un
Explorateur Saharien
Conrad Kilian
par Lucien Bessière

NOUS ATTIRONS PARTICULIÈREMENT L'ATTENTION DE NOS LECTEURS SUR LE CROQUIS INÉDIT PUBLIÉ AVEC LE BEL ARTICLE DE M. LUCIEN BESSIÈRE À LA GLOIRE DE CONRAD KILIAN. CE CROQUIS SERA LA PREMIÈRE CARTE GÉOGRAPHIQUE PORTANT L'INDICATION DES MONTS DU PRÉSIDENT DOUMERGUE DÉCOUVERTS PAR L'EXPLORATEUR ET DÉSORMAIS L'UNE DES MARCHES DE L'EST AFRICAIN FRANÇAIS DONT ON APPRÉCIERA SANS PEINE L'IMPORTANCE.
Que le Sahara soit encore domaine d'exploration, en dépit de l'œuvre accomplie et des moyens modernes d'investigation, voilà de quoi surprendre ; et pourtant, malgré le moteur, malgré la T. S.F., malgré les succès de nos admirables officiers du Sud, qui ont ouvert le désert au grand tourisme, bien des régions demeurent aujourd'hui, « terra ignota » comme disaient nos vieux atlas.
À près d'un siècle de distance, on peut renouveler entre Niger et Atlas, les exploits d'un Caillé, d'un Duveyrier « découvreurs » de contrées nouvelles.
C'est ce que nous prouve, depuis bientôt 7 ans, l'explorateur Conrad Kilian, un civil, un des rares, parmi les chevaliers du désert, peut-être même le seul à affronter les périls des immensités désertiques, sans armes, sans escorte, sans autre secours que sa noble et vaillante jeunesse.
Quelques-uns seulement le savent ou le soupçonnent, car, par l'effet d'une discrétion excessive, nous a été dissimulé jusqu'à ce jour l'intérêt géographique et sportif qui s'attache à ses missions, belle page pourtant de l'énergie et de la science françaises.
Le champ de découvertes ? Cherchez-le au Sahara central et oriental : Hoggar, Tassili des Azdjers, confins touareg-tibbous, pays immense l'emportant en étendue sur notre Algérie utile, et d'une importance vitale dans l'ensemble de notre domaine d'Afrique ; pays de sable certes, d'une pauvreté absolue, au plus loin à la fois de Dakar et d'Aller, mais, avec le Tchad « plaque tournante » de nos communications sahariennes, seule liaison entre nos groupes de possessions : Algérie, Afrique Équatoriale, Afrique Occidentale. Tel est le domaine, coupé et recoupé d'itinéraires inédits, où M. Kilian, à la fois entomologiste et géologue, botaniste et ethnographe a recueilli la moisson la plus riche d'informations et de documents.
Les premiers renseignements publiés attirèrent l'attention du monde savant quand au retour de la mission que lui avait confiée au Hoggar !e ministre de l'Instruction Publique, M. Kilian fit paraître son bel ouvrage : « Au Hoggar, mission de 1922 » (Société d'Éditions géographiques, maritimes et coloniales). C’était, en la matière, la première synthèse de nos connaissances, et c'est encore , le guide apprécié de tous ceux qui ont à parcourir le massif et à l'étudier.
Semblable résultat justifiait pleinement la confiance dont l'auteur fut honoré peu après par la Société de Géographie de France, le Ministre des Colonies, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. C'est grâce à leur appui moral et à leurs subventions, c'est en particulier, comme chargé de mission de l'Institut de France, titre rare et justement apprécié des chefs de mission, que M. Kilian a pu faire au Sahara un long séjour ininterrompu de trois années, entièrement consacrées à l'exploration.
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**Sur le tapis, de solides cantines ; au mur dokkalis et gandoura, une longue cravache, un collier de parade pour méhari ; sur la table des cartes et encore des cartes, de tous formats, à toutes échelles, usées jusqu'à la corde par 18 000 kilomètres de route, et annotées de signes à peine lisibles, des échantillons de plantes, de roches ou de fossiles, quelques récipients de cuir, bariolés de vives couleurs, boîtes à fard ou à bijoux, au pays touareg ; telle est l'installation algéroise de l'explorateur Conrad Kilian, enfermant tout un monde saharien dans le cadre à l'ordinaire mesquin et banal d'une chambre d'hôtel, témoins fidèles et combien émouvants de dures et périlleuses randonnées.
Parmi ces « souvenirs » du désert, l'un d'eux attire et retient particulièrement le regard : une pierre d'un vert limpide, aux lignes très nettes, attestant le travail de l'artisan, gravée sur les deux petites faces opposées d'une encoche permettant d'enchâsser la gemme dans un chaton ; bien que la patine du désert en gêne quelque peu la transparence, il est impossible de ne pas reconnaître l'émeraude garamantique, le joyau légendaire célébré par les auteurs de l’antiquité. Je l'ai trouvé, nous dit M. Kilian, sur la piste qui au midi de la frontière sud tripolitaine va d’In-Ezzan à Madana ; c'est, pour les Touaregs, le chemin ancien, qu'ils appellent le Treg el Quar (le chemin difficile), c'est ce que nous appelons plus généralement au Sahara un mechebed. Combien intéressantes, ces vieilles pistes, parfois abandonnées depuis des siècles, aux traces encore toutes fraîches, jalonnées de loin par d'énormes dalles percées. Celles-ci servaient à l'entretien de la route ; trainées par des chameaux ou par des bœufs, car les Garamantes ne connaissaient que les bœufs, ces meules servaient à tracer un chemin et à le dégager des pierres : c'étaient les rouleaux compresseurs de l'époque. Alors que je m'attardais à étudier les curiosités et les traces du mechebed, j'ai eu la surprise de cette découverte ; la pierre abandonnée depuis deux mille ans sans doute est la première que nous rend le désert et permet indiscutablement de confirmer la tradition de l'industrie et du commerce garamantiques.
— Bien entendu, de pareilles trouvailles ne peuvent être obtenues qu'à la condition de ne pas être trop pressé.
— Au Sahara, il convient de ne jamais être trop pressé, surtout en pays inexploré ou mal connu. C'est pourquoi, je demeure, malgré tout, obstinément fidèle au méhari, ce procédé ancien de recherches que certains seraient tentés de juger trop archaïque. L'exploration ne peut se faire en auto. Au reste, bien des officiers ne sont pas éloignés de condamner l'engouement excessif que l'on marque de nos jours pour le moteur. Le général Dinaux, entre autres, va jusqu'à dénoncer l'auto comme un facteur d'insécurité et pour d'excellentes raisons regrette le temps où l'officier du Sud « commandait à cheval » ou à méhari.
Autant que l'officier ou l'administrateur, l'explorateur doit rester en contact permanent avec l'indigène. Obtenir sa confiance, savoir le questionner, l'amener à répondre, c'est l'art de celui qui s'avance en pays inconnu. Seules les marches faites en commun, la solidarité qui nait de la route et des étapes, les épreuves partagées le permettent. Comme tous les primitifs, le Touareg ne se livre jamais qu'à demi ; ce qui a fait douter parfois de sa finesse. Quels admirables auxiliaires cependant lorsqu'on sait les « prendre » !
— Leur réputation de guide n'est-elle pas quelque peu exagérée et leur instinct de l'orientation, si vanté, vous a-t-il été toujours d'un grand secours ?
— Prenez garde ! Il ne faut pas généraliser. Les « jeunes » ne sont plus que très médiocres : plus fixés au sol natal qu'autrefois, ils ignorent la grande aventure, la course folle à travers le désert. La disparition des « rezzou » a tué l'esprit de piraterie ; les nobles se sont détournés de leur tâche guerrière. Je n'ai jamais eu recours qu'à des guides âgés, de très verts et très alertes sexagénaires qui, il y a vingt ans, étaient de très réputés chefs de rezzous. Ce sont, hélas ! les derniers survivants d'une caste qui s'éteint. Au reste, ce que j'utilise surtout, c'est leur expérience saharienne, car loin des pistes ordinaires, leur flair de guide compte moins que les observations très précises et très sûres de la planchette.
Ainsi, en avril 1927, j'ai fait entièrement par levée à la planchette l'itinéraire d'In-Azaoua (Assiou) à In-Afelala (Birfalesles) par l'est de la ligne directe. Nous étions trois, sans escorte, avec 6 chameaux seulement, dans une région inconnue des Touaregs eux-mêmes, à travers un pays affreusement désolé, où il nous a fallu emporter bois, grain de mil, toutes les provisions nécessaires pour la route. Exploration qui aurait pu mal finir : à In-Afelala, le seul point d'eau à partir d’ln Azaoua, nous eûmes la fâcheuse surprise d'un puits non curé ; malgré mes instructions et le prix payé d'avance, rien n'avait été fait. Mes compagnons désolés, les nerfs brusquement abattus, perdaient courage et ne voulaient plus avancer. Je me décidai à tuer une chamelle ; son estomac nous livra une dizaine de litres d'une eau épouvantablement fétide ; ce liquide bouilli et filtré nous permit d'économiser notre provision d'eau réduite alors à deux litres… pour trois personnes ; quelque peu de thé, infusé dans ce qui nous restait d'eau potable, atténuait le goût de purge de cet infect breuvage. Nous pûmes ainsi atteindre Tirinin au 14e jour de route, heureux d'avoir réalisé la première exploration du bassin de l'oued Tafassasset, oued bien entendu sans eau comme c'est le plus souvent le cas au Sahara.
— N'avez-vous pas accompli exploit aussi périlleux en traversant le Ténéré pour assurer la première liaison directe entre Hoggar et Djado ?
— Certes le Ténéré n’a jamais eu la réputation d'être très accueillant ; je ne suis pas fâché de l'avoir vaincu.
C'est un désert affreux, sans ressources, inconnu des Touaregs eux-mêmes qui n'ont jamais osé s'y risquer : à l'ordinaire quand la nécessité les y pousse, ils gagnent le Tibesti par le nord du Ténéré, par In Ezzan et le Treg-el-Ouar ou le chemin d'Errouy-Orida.
M. CONRAD KILIAN
Or, je me proposais de le traverser directement par le plus court de Tin Taourdi (près Katelet) à Orida (près Djado). Mes deux guides là encore ne pouvaient m'être de quelque utilité que par leur connaissance générale du monde saharien. Ce que fut cette traversée du Ténéré, à travers une plaine désespérément plate et monotone, sans végétation et sans eau, un « reg » recouvert de gros gravier blanc, ce qu'elle représente à mes yeux de souffrances et d'épreuves est à peine croyable. Chaque jour il me fallait faire une trentaine d'observations ; afin de ne pas retarder la marche, j'avançais sans cesse au trot de mon méhari, mon bel llaman, une bête d'une remarquable endurance ; puis le chameau étant « baraqué » je procédais à une séance de planchette avec minutie mais aussi rapidement que possible, fixant dans le reg tout blanc et uniforme le moindre accident, la plus faible nuance du sol où accrocher la visée ; puis, me retournant, je vérifiais l'opération sur mes guides ; au prix de quelle tension nerveuse et de quelle fatigue visuelle, je vous le laisse deviner.
Au départ, mes guides me donnèrent une preuve de leur sens topographique : à Tin Taourdi, ayant obtenu la direction de Djado, par mes seuls calculs, je leur demandais où ils plaçaient l'oasis : nous fûmes pleinement d'accord.
Au contraire, en cours de route, des contestations bientôt surgissent. Le matin et le soir, tout va assez bien, mais non pas vers le milieu du jour ; sans doute, mes guides sont-ils légèrement trompés par le mouvement du soleil ou bien veulent-ils par crainte se rabattre vers le Nord, seul pays connu d'eux, quel qu’en soit le motif, ils sont persuadés que j'appuie trop vers Bilma. Leur crainte s'exagère et dégénère en panique quand au soir du 9e jour nous arrivons au pied d'une falaise qui leur est totalement inconnue : longue de deux cents ou trois cents kilomètres, une grande crête coupe le Ténéré du Nord-Ouest au Sud-Est. C'est le Bousselak, falaise de 200 mètres environ de hauteur, semblable à tous les « batens » sahariens. Déconcertés par ce relief insoupçonné, mes guides menacent de me lâcher, et j'ai alors grand peine à obtenir un sursis de quelques heures, sur la promesse qu'au sommet du plateau nous verrons apparaître la montagne de Djado. Et, en effet, au crépuscule, d'un œil infaillible, un d'eux reconnait à l'horizon, aux environs de Djado, un relief, une « gara », au pied de laquelle plusieurs années auparavant un de ses frères avait été tué, au cours d'un rezzou. Ce n'est pourtant pas encore le salut, car les habitants de Djado, les farouches Tibbous ont la haine de leurs voisins touareg. Or, un des miens est plus particulièrement compromis, son fils ayant participé peu auparavant au pillage et à la razzia de Djado. Malgré mes recommandations de prudence, arrivé devant les Tibbous qu'il méprise (ce sont des visages brûlés et non pas des blancs), mon homme abaisse lentement son voile et se présente avec la morgue d'un grand seigneur : « C'est moi, Moussa ag Afessour ». La présence aux environs d'une section de sénégalais venue de Bilma à notre rencontre, et aussi le prestige du nom français sauvèrent le guide insolent du danger de représailles.
— N'est-ce pas alors, après votre passage à Djado, que vous avez eu l'occasion de visiter les monts des confins tripolitains et d'y planter le drapeau français comme la grande presse l'a annoncé ?
— Nos renseignements étaient jusqu'à présent si vagues sur la région comprise entre Tunevo et In Ezzan ! Mes itinéraires d'août 1927 et d'avril 1928 contribueront à préciser bien des points encore obscurs ; ils permettront par exemple de rectifier le dessin de la crète au deux millionième du Service géographique de l'Armée (1925) indiquant à tort le Massak Mellet se dirigeant au sud d'In Ezzan. Il m'a paru de la façon la plus nette se raccorder aux Monts du Président Doumergue.
— C'est bien n'est-ce pas de votre exploration que date cette dénomination, monts du Président Doumergue, au caractère si actuel et si national ?
— Oui, le drapeau français flotte désormais sur ces hauteurs au-dessus d'une pyramide de pierres sèches contenant un carton de dédicace. Ce fut une de mes plus grandes émotions sahariennes.
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* *Consultez la carte du Sahara Central, feuilletez les périodiques italiens consacrés au monde colonial, vous apercevrez bien vite qu'il n'est pas indifférent pour la liaison et l'avenir de nos possessions africaines que ce nouveau champ d'exploration soit mis en valeur par la science française. N'est-il pas question d'un Transsaharien italien, de Tripoli au Congo par le Fezzan ; nos voisins et amis italiens n'ont-ils pas émis des prétentions sur le Tibesti, et au-delà sur le Tchad et au-delà encore sur le Cameroun ?
Avoir un empire colonial crée pour une grande puissance telle que la France, des charges et des obligations. Le premier devoir après la pacification, n'est-ce pas une connaissance approfondie de la valeur, des ressources, des possibilités que recèlent les domaines coloniaux ?
Grâce à l'explorateur Conrad Kilian, un peu de mystère saharien achève donc de se dissiper. Puisse le pays manifester sa reconnaissance, autrement que par des mots, à ceux trop rares par qui son influence ne cesse de croître et de s'étendre.
Lucien BESSIÈRE.
Agrégé de l'Université.