Le Petit Dauphinois n° 156 du 6 juin 1941
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

PISTE IMPÉRIALE
Dans l'enfer du Tanezrouft

par Roger FRISON-ROCHE

 

 

    Territoires du Sud, mai. — Le désert était toujours aussi vaste, aussi monotone, aussi austère. Du caillou, du sable, le reg plat jusqu’aux horizons, où se silhouettent les dunes ; mais comme cette barrière même est trompeuse, qui cache de nouveaux lointains indéfinissables, et la plaine qui reprend, qui s’étend, s’élargit, sans un brin d'herbe jusqu’en des régions trop lointaines pour qu’on puisse oser seulement les imaginer.

    Et cependant des hommes vivent dans ce climat d’enfer : le jour il fait plus de quarante degrés â l’ombre des guitounes ; la nuit il gèle parfois. Qui sont ces hommes ? Des êtres comme vous et moi ? Allons donc ! Cela n’est pas possible ; il faut, pour rester dans ce bled, avoir tué père et mère ! comme déclara un de nos chauffeurs. Rien, rien-que des cailloux fins qui brillent au soir naissant ! Mais qui peut s’astreindre à un pareil métier ? Un forçat n’en voudrait pas. Si ! Pourtant un chef est venu, qui a créé la vie dans le désert.
    Impassible et souriant, notre hôte se présente immédiatement.
    — Lieutenant Raffali, des Compagnies Sahariennes, chef du chantier.
    Il était si correct, dans son boubou-blanc impeccable, et sous son képi de Saharien bleu clair, fané par le soleil, que nous eûmes presque honte de nous présenter devant lui avec nos barbes de trois jours et nos boubous, maculés de mazout.
    — Je sais, je sais, dit-il, le camion au Tanezrouft n’a jamais facilité la propreté !
    Nous ne disions rien, mon camarade Gérard et moi. Ce pouvait-il que ce jeune homme aux yeux clairs — il n’avait pas trente ans — fût le chef de cette fabuleuse entreprise. Nous nous trompions ! Sans doute venait-il d’arriver, remplaçant un Saharien barbu et chevronné, un de ces durs à cuire comme il en faut par ici.
    Il eut un sourire très doux, comme s’il devinait nos pensées.
    — Je suis ici depuis six mois. Puis, sentant qu’il nous fallait une explication, il nous entraîna à sa suite : « Venez, visitons mon domaine ».
    — Seul officier avec dix-huit sous-officiers ou hommes de troupe européens. Des légionnaires, des Sahariens, des radios, des chauffeurs mécaniciens. Actuellement je surveille trois chantiers ; le principal, ici, à la balise 400 ; un antre que vous rencontrerez aux alentours de la balise 420 ; enfin le chantier des Niveleuses an kilomètre 440. En tout 500 hommes à ravitailler. Croyez-moi ! c’est un problème !

ÉMOUVANTE FRESQUE DE TRAVAIL
EN PLEIN TANEZROUFT

    Dans l’air surchauffé monte un bourdonnement de ruches. C’est comme un lamento tragique et syncopé qui reprend constamment sur le même rythme, martelé par le son creux d’un tebeul. Un groupe de travailleurs noirs traverse le reg au petit trot cadencé portant à deux sur une sorte de brancard, la terre et le gravat de l’empierrement. En tête marche le chanteur qui scande les couplets repris en chœur par les hommes Les équipes vont et viennent, s’entrecroisent dans une incessante mélopée. La terre est déversée sur place, et d’autres équipes de dameurs la pilonnent et la tassent. Autre geste, autre rythme ; lentement les lourdes dames de fente sont élevées à bout de bras, puis, sur une note plus grave, relâchées en cadence, avec une hallucinante régularité.

UN MÈTRE DE PISTE PAR HOMME ET PAR JOUR

    — Obtenez-vous un bon rendement de vos hommes ?
    — La piste avance d’un mètre par homme et par jour. Calculez
    — Environ 500 mètres ?
    —-Un peu moins ! car il faut tenir compte du personnel nombreux occupé au ravitaillement. Construire la piste n’est rien, c’est un travail d’enfant à côté des problèmes fantastiques que pose le ravitaillement des travailleurs.
    Le visage du lieutenant se-durcit un instant ; il nous entraîne à sa suite : Revenons au Parc, dit-il, vous comprendrez mieux ».
    Nous voici maintenant, devant une rangée de citernes circulaires enfoncées dans le sol et couvertes de tôles. La réserve d’eau.
    — Il me faut ici 5 000 litres d’eau par jour, cinq tonnes. Et nous sommes, ne l’oubliez pas, au cœur du Tanezrouft. II faut donc aller, chercher l’eau où elle se trouve. J’ai trois points d’eau : l’oasis d’In-Ziza, en plein cœur de l’Aehnet, à 190 kilomètres d’ici, au total 380 kilomètres aller et retour ; puis le Poste d’Ouallen à 420 kilomètres aller et retour. Ensuite le point d’eau plus important de Reggan, soit 800 kilomètres aller et retour. II faut donc que tous les jours, tous les jours sans exception, mes camions amènent ici les cinq tonnes, d’eau indispensables, et davantage même, pour constituer une réserve de sécurité Voyez à quel prix revient le liquide saumâtre que nous buvons ! »
    — Et pour le ravitaillement ?
    — Nous recevons le ravitaillement d’Adrar : 1 100 kilomètres aller et retour. Mais pour la viande nous nous débrouillons nous-mêmes. Tenez, voici ma bergerie.

UN TROUPEAU SANS PATURAGES

    Dans un enclos de barbelés un troupeau de moutons soudanais rumine paisiblement.
    — Mais un autre problème se posait ! Comment nourrir les bêtes ? Il n’y a pas un brin d’herbe sur tout le Tanezrouft ! Mes camions ramènent des réserves de fourrage d’Ouallen, et les moutons vivent.

UN HOMME SEUL AVEC SES PENSÉES,
SEUL AVEC SES RESPONSABILITES

    Nous revenons à pas lents vers la guitoune du chef. Avec la distance, les mélopées des travailleurs se fondent en un bruissement irréel comme si le désert lui-même bourdonnait.
    — Asseyez-vous messieurs, le logis est rustique mais c’est ce qui se fait de mieux dans la région.
    La chaleur est maintenant torride et nous transpirons abondamment, signe certain que nous approchons du Soudan Nous jetons un regard sur l’installation précaire où vit, pense, dort et travaille notre hôte.
    Quelques caisses composent le mobilier ; sur une table pliante des cartes, des esquisses ; dans un coin, la rahla de méhariste attend les méharées futures ; une couche faite de peaux de moutons superposées. C’est tout ! Si j’oubliais, sur tout cela la poussière impalpable du désert ; le sable qui recouvre tout qui s’infiltre partout et un essaim de mouches qui s’abat sur vous, sur votre visage, sur vos notes, sur vos aliments ».
    — Comment pouvez-vous supporter cela ?
    — Il faut bien s’y habituer.
    — Et le climat ?
    — L’hiver a été dur me confie l’officier, et suivant l’habitude au Sahara, nous avons beaucoup plus souffert du froid que de la chaleur. Toutes les nuits il gelait. Les travailleurs ont résolu le problème. Ils se sont creusé des trous dans le reg ; ils vivent en troglodytes et c’est la meilleure manière.
    — Vous ennuyez-vous parfois ?
    Stupide question que je regrette d’avoir posée.
    — Jamais ! Je n’en ai guère le temps. Après l’armistice, on m’a demandé si je voulais venir ici. De cavalier, j’étais devenu méhariste ; me voici maintenant : ingénieur, topographe, intendant, chef de chantier, officier et, à l’occasion, médecin.
    « Depuis six mois je tiens le Tanezrouft. Au début ce fut très dur ; il y eut l’acclimatation ; tant de problèmes nouveaux se présentaient à mon esprit qu’il fallut résoudre ; mais de cette lutte constante est venu le salut À mesure que s’avançait la piste, à mesure que je prenais mieux contact avec ce monde si différent, mon enthousiasme pour le Sahara grandissait. Bien sûr, parfois la solitude me pèse. »
    Ici, le lieutenant Raffali marque un temps d’arrêt. Un peu de mélancolie se peint sur ses traits.
    — Je songe à ma femme, à mon enfant qui grandit loin de moi. J’évoque la douceur de la vie de famille ; mais le travail est là qui m’empêche de trop penser.
    « Je vis pratiquement seul. Je suis obligé de le faire pour conserver intact mon prestige de chef. Car il y a des confidences que l’on ne peut pas faire à ses subordonnés. Lorsque le soir, après le salut aux couleurs, le camp retombe dans la paix saharienne, la lecture et la méditation me tiennent compagnie. Et puis, tenez ! Il y a ici des choses passionnantes, et son visage s’anime. Au cours des fouilles, j’ai découvert des pierres taillées, des haches préhistoriques en pierre polie. Je classe et numérote mes découvertes, et je me plonge dans les bouquins d’archéologie et de préhistoire. Pour le reste, nous avons la radio et nous connaissons les nouvelles en même temps que vous.
    « Assez parlé de moi ! À mon tour d’interroger, messieurs ! Vous allez en A.O.F. Serait-ce donc le début de ce transit incessant qu’on m’annonça lorsqu’on m’envoya ici ? Je commençais à désespérer. En fait de camions je ne voyais guère passer que ceux du ravitaillement de mes chantiers et, à date régulière, le car de la Transsaharienne, et parfois j’en étais à me demander si j’avais fait cette piste pour un seul car, une seule compagnie et si peu de résultats.
    « C’est une piste d’Empire que j’ai construite ; qu’on l’utilise vivement. Bien sûr ! vous ne l’arrangez pas ma piste avec vos lourds engins ; mais cela n’est rien, le gros œuvre est fait il ne reste qu’à l’entretenir. »
    — Comptez-vous rester encore longtemps dans ce bled des bleds ?
    — Jusqu’à ce que tout soit terminé. Il y a encore du sable au départ de Reggan et au sud de Bidon V. Je pense pouvoir terminer avant l’été.
    Il se leva et nous raccompagna jusqu’au convoi. Un dernier salut :
    — Au revoir, messieurs. Et à votre prochain passage.

Roger FRISON-ROCHE