
LA RAHLA
(Amicale des Sahariens)
Le Saharien n° 47 - 3ème trimestre 1967
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Le Commandant Pierre DENIS, qui est des nôtres pour avoir été Chef de Peloton à la Saoura, puis Commandant de la Compagnie Méhariste du Tidikelt Hoggar, qui par surcroît est Breveté de l’École Supérieure de Guerre et aussi du Centre d’Études Administratives de l’Afrique et de l’Asie modernes, est l’auteur de cet important ouvrage qui ne peut manquer d’intéresser les Sahariens (650 pages format 21x27, 5 cartes hors texte, 3 croquis et 62 planches groupant 229 photographies).
Ils y trouveront non seulement l’analyse parfaitement documentée et illustrée de l’évolution des Troupes Sahariennes, mais encore un véritable historique du Sahara algérien et aussi soudanais et nigérien.
Avant de tracer en quelques pages un sommaire de l’ouvrage du Commandant DENIS, il est indiqué ci-après les conditions dans lesquelles il est possible de se procurer dès maintenant cet excellent livre.______
La conquête des oasis s’est faite en montant de véritables expéditions groupant fantassins, cavaliers et artilleurs français et algériens. Ces unités non spécialisées se sont heurtées à des difficultés tactiques et logistiques croissantes qui ont abouti en 1901 à une véritable impasse : non seulement ces troupes régulières ne pouvaient agir contre leurs nouveaux ennemis, les nomades, mais encore il n’était presque plus possible de les ravitailler.
Cette double difficulté fut surmontée par la création d’unités spécialisées formées d’indigènes sahariens utilisant leurs montures traditionnelles.
L’emploi ultérieur et progressif de l’automobile et de l’avion permit d’accroître les possibilités tactiques de ces éléments sans créer de nouveaux problèmes logistiques, ces moyens modernes de transport assurant également en grand ravitaillements et évacuations.
1. — LA CONQUÊTE DES OASIS ET LA DOUBLE IMPASSE DE 1901
A) La conquête des oasis par des troupes non spécialisées.
« L’obligation de couvrir les régions déjà pacifiées nous a conduits d’Alger à Tombouctou, du Tchad aux confins du Soudan égyptien. »Dès 1840, l’Armée d’Afrique, maîtresse des hauts plateaux algériens, se heurta aux espaces sahariens d’où surgissaient de nombreux raids dévastateurs. Un premier essai de couverture par une ligne de postes fortifiés fut un échec. Les raids de grosses colonnes « mobiles » ne purent amener une solution durable. Ce fut dès lors la conquête des oasis du Sahara du Nord-Est par étapes successives, lentes et désordonnées : occupation du Mzab, d’Ouargla et de Touggourt en 1853-1854, stagnation jusqu’après le drame de la mission Flatters en 1881, progression jusqu’à El Oued, El Goléa et Aïn Sefra malencontreusement stoppée par la réalisation d’une ligne de forts en 1893 et 1894, initiative capitale de l’occupation d’In Salah rendant obligatoire l’achèvement de la conquête des palmeraies du nord-est en 1900-1901.
Les coloniaux, de leur côté, progressant notamment à partir du Sénégal, s’enfoncèrent vers l’est, profitant des voies navigables et se couvrant au nord face aux nomades. Ce fut la remontée du fleuve Sénégal jusqu’en 1878, le bond de Galliéni jusqu’au Niger en 1883, l’heureuse désobéissance que fut la prise de Tombouctou en 1893 et qui amena la pacification de toute la boucle du grand fleuve en 1899, enfin les bonds concentriques qui aboutirent à la liaison et à l’occupation du lac Tchad en 1900.
Toutes ces opérations peu coordonnées, souvent dues à des initiatives locales et imposées par le souci constant de couvrir le nouveau terrain conquis furent menées par des troupes non spécialisées, inaptes au combat contre les nomades et exigeant une logistique tyrannique. De lourdes colonnes de plusieurs centaines à plusieurs milliers de réguliers, accompagnés d’autant d’animaux de bât, prenaient d’assaut les oasis mais ne pouvaient atteindre les nomades et avaient pour principale préoccupation de vivre.
B) Les tentatives d’adaptation.
De nombreux essais avaient pourtant été tentés au XIXe siècle pour alléger la logistique des éléments sahariens et les rendre plus mobiles. Leurs résultats furent indéniables mais restèrent alors limités.
Le transsaharien, dont l’idée fut lancée en 1875, devait assurer le ravitaillement des centres sahariens. Le meurtre de Flatters en 1881 lui fut fatal. Il ne fit que végéter et ne fut jamais achevé.
La mobilité fut en vain recherchée par l’emploi de la cavalerie. Dès 1881, la Légion utilisa des unités d’infanterie montées à mulet. Mais seul le méhari permettait d’atteindre les nomades sans exiger le transport de son ravitaillement. Les essais d’utilisation des méharistes comme des cavaliers furent des échecs. L’allègement des troupes par le transport de leurs sacs et de leurs bagages à dos de chameaux ne fut jamais réglementaire mais souvent employé en fait au XIXe siècle ; ce n’était qu’un palliatif. Il fallait créer une infanterie montée à dromadaires, joignant la mobilité du cavalier à la solidité du fantassin. Ce fut Bonaparte qui le comprit le premier en créant le 20 nivôse an VII le Régiment des Dromadaires et en incitant ses généraux, en particulier Desaix en Haute-Égypte, à réaliser d’autres unités similaires. En Algérie l’essai de Cabbuccia, en 1843, avorta malencontreusement. Par la suite, des chefs de colonne, tels le Général de Gallifet en 1873, prirent l’initiative de créer des méharistes avant la lettre. La timide première tentative officielle ne date que de 1891. Un peloton de tirailleurs montés à méhari fut alors créé à El Goléa. Mal recruté et mal employé, il périclita vite. L’escadron de spahis sahariens créé le 5 décembre 1894 fut par contre une heureuse et prometteuse réalisation, mais trop partielle pour être vraiment efficace.
C) La double impasse de 1901.
La question logistique et financière était celle qui préoccupait le plus le gouvernement. Elle était si cruciale qu’elle fit alors envisager l’abandon du Sahara. Les grandes distances, les effectifs importants en cause, l’emploi de troupes régulières exigeant un lourd ravitaillement provenant en totalité du Tell créaient des besoins énormes en rapport desquels le nombre des dromadaires disponibles allait bientôt devenir insuffisant.Au point de vue tactique, le même pessimisme prévalait. Nos lourdes colonnes pouvaient circuler au désert autant que leur permettait leur autonomie logistique, mais elles ne pouvaient joindre les nomades. Les troupes d’Algérie occupaient les oasis du nord-est et les coloniaux bordaient la limite méridionale du désert, mais le no mans land, fief des nomades, demeurait incontrôlable.
2. — LA RÉSOLUTION DU DOUBLE PROBLÈME
A) Les nouvelles circonstances favorables.
En 1901, les unités régulières du nord et du sud avaient achevé la conquête des oasis importantes. Elles n’avaient plus d’assauts au canon à prévoir et les nomades étaient relativement peu nombreux. Les effectifs pouvaient donc être réduits. De plus le contrôle du Sahara arabe permettait dorénavant d’utiliser ces Arabes contre leurs ennemis traditionnels qu’étaient les nomades maures, touareg et toubous.Une autre condition favorable fut la nomination du Chef d’Escadron LAPERRINE Commandant supérieur des Oasis Sahariennes le 6 juillet 1901. Ancien saharien expérimenté, homme de caractère et disposant d’une large initiative, il sut imposer la solution qu’il avait longtemps mûrie et que la situation rendait alors possible.
B) La solution nord : les Chaamba.
Dans la partie nord du désert, la solution fut la création de commandements sahariens autonomes et territoriaux disposant de nouvelles unités spécialisées auxquelles le recrutement parmi les nomades chaamba assurait l’efficacité tactique et une logistique réduite.Jusqu’alors les régions conquises étaient sous la dépendance des trois Corps d’Armée d’Algérie disposant de leurs troupes non spécialisées. Le Commandement Militaire Supérieur des Oasis Sahariennes fut créé. Dépendant directement du Gouverneur Général, son chef avait sous sa coupe les Officiers des Affaires Indigènes et les nouvelles Compagnies Sahariennes. L’utilisation exclusive des ressources locales en personnel et en moyens de déplacement concrétisait la mise au point et la généralisation des principes essayés précédemment. Comme l’écrivait GAUTHIER : « On a pris une tribu nomade (les Chaamba)... on a plié les règlements militaires à ses habitudes et à ses besoins... À mesure que le banditisme devenait impossible, il ne restait aux voleurs de grands chemins habitués à la vie au grand air et au port des armes d’autres ressources que de se faire gendarmes... »
L’efficacité tactique d’une telle troupe était garantie par la qualité individuelle des engagés, par leur haine pour leurs prochains adversaires, par leur mobilité et par leur supériorité en armement et en instruction collective face aux nomades insoumis. Les trois premières Compagnies des Oasis Sahariennes (Gourara, Touat et Tidikelt) furent créées le 1er avril 1902. À base de fantassins, elles n’étaient alors destinées qu’à la défense des oasis et leur composition identique ne tenait pas compte de leurs besoins différents. Laperrine fit modifier cet ensemble dès 1904 et 1905. Les unités reçurent pour mission de contrôler les nomades. Elles furent donc formées à base de cavaliers et de méharistes et chacune d’elles eut le tableau d’effectifs qui lui était nécessaire. La progression de la pacification vers l’ouest fit dissoudre la Compagnie du Gourara et créer celles de la Saoura et de Colomb-Béchar, cette dernière étant uniquement composée de cavaliers.
Les besoins des nouveaux méharistes et de leurs animaux étaient très restreints et presque tous assouvis sur place. Le ravitaillement des uns et des autres était presque uniquement local. Les indigènes étaient propriétaires de leurs montures. L’État n’avait plus à fournir que l’armement et les munitions pour tous, les méhara et chevaux des Officiers, les chameaux de convoi et les mulets destinés au transport des pièces d’artillerie.
C) La solution sud : le double recrutement « provisoire ».
Sur la rive sud du désert, les coloniaux durent également avoir recours aux méharistes lorsqu’après avoir conquis les vallées du Sénégal et du Niger ainsi que le lac Tchad, ils se heurtèrent aux nomades maures, touareg et toubous. À l’inverse de leurs camarades algériens, ils ne disposèrent pas alors d’une grande tribu nomade sûre. Ils durent donc faire d’abord appel à leurs tirailleurs noirs puis se contenter « provisoirement » d’un double recrutement, les auxiliaires nomades ne représentant qu’une minorité spécialisée.
De fait, des essais dus à des initiatives dispersées se multiplièrent de 1897 à 1905, puis, après la décision ministérielle du 17 janvier 1905, des tentatives officielles se succédèrent jusqu’à la création de pelotons méharistes mixtes en 1908.Dès lors, la Mauritanie, le Soudan et le Niger disposèrent d’un certain nombre de ces unités qui, indépendantes de leurs Compagnies de Tirailleurs de rattachement, comprirent une ou plusieurs sections de noirs et un goum groupant un effectif à peu près égal d’auxiliaires nomades.
3) L’ÉVOLUTION DES UNITÉS SPÉCIALISÉES SAHARIENNES
A) La pacification des nomades.
La victoire de Tit, le 7 mai 1902, amena la soumission des Touareg Hoggar et permit la jonction entre troupes du nord et coloniaux. Notre poussée vers les Ajjers et le Tibesti se heurta aux Turcs puis aux Senoussistes. L’occupation de cette zone entre 1911 et 1914 fut un moment remise en cause pendant la première guerre mondiale par l’insurrection qui dut être jugulée par la création temporaire des Compagnies Sahariennes d'Ouargla, de Touggourt et du Sud-Tunisien et surtout du commandement unifié saharien confié au Général LAPERRINE du 12 janvier 1917 au 30 octobre 1919. À l’ouest, la pacification des Maures fut rendue plus lente et plus meurtrière par l’existence jusqu’en 1934 des zones incontrôlées du Rio de Oro et du sud marocain et par la valeur même des tribus insoumises. Jusqu’en 1914, LYAUTEY, GOURAUD et leurs successeurs s’assurèrent de bonnes bases de départ contre les razzieurs en occupant les petites oasis de l’ouest de la Saoura et de la Mauritanie. Puis ce fut une trop longue stagnation pendant laquelle les nomades insoumis, non inquiétés dans leurs zones refuges, eurent de nombreux et sanglants accrochages en particulier avec les coloniaux. Ce n’est qu’en 1934 que les opérations du Général GIRAUD, bénéficiant de l’appui espagnol et de la coopération des troupes marocaines, algériennes et coloniales, permirent le contrôle de tout l’ouest saharien et donc la soumission définitive des Maures.
La pacification des nomades permit, dès avant son achèvement, d’alléger et de standardiser les Compagnies Sahariennes du Nord. La sécurité croissante amena la disparition des fantassins et des artilleurs. Les vastes raids firent préférer le méhari au cheval. La recherche de la facilité fit aligner après la deuxième guerre mondiale toutes les Compagnies Méharistes à trois pelotons de 80 hommes. L’extension de la pacification fit licencier en 1910 la Compagnie de Colomb, enrôler des Touareg et des Reguibet et éloigner les P.C. des unités. Une Compagnie vint s’installer à Djanet en 1924. Celle du Tidikelt quitta In Salah pour Tamanrasset en 1927 alors que la Saoura fit, la même année, mouvement de Béni-Abbès sur Tabelbala, puis en 1935 de ce point sur Tindouf.
De leur côté, les méharistes coloniaux ne purent profiter de la pacification des nomades pour créer des unités semblables à celles du nord, comme ceci avait été prévu initialement. Ils durent continuer à faire appel au double recrutement des tirailleurs noirs et des indigènes sahariens. Des essais de dosage aboutirent en 1926 à la création des Groupes Nomades constitués par deux éléments à l’importance, aux missions et aux caractéristiques bien différentes. De plus, et contrairement aux pelotons chaamba du nord, les Groupes Nomades étaient suivis dans leurs principaux déplacements, par les familles et les troupeaux des indigènes des deux races.
B) L’utilisation des progrès techniques.
Les vrais sahariens, LAPERRINE en tête, furent les premiers à comprendre tout l’intérêt de l’utilisation croissante des récents progrès techniques.L’emploi de la téléphonie, puis de la radiotélégraphie, se généralisa et permit de coordonner les actions des unités élémentaires, d’accélérer les échanges de renseignements et d’accroître la sécurité des éléments isolés. Le dernier tandem ANSBC 9 - SCR 300 permettait la liaison à des distances étonnantes entre les éléments terrestres et entre ceux-ci et l’aviation.
L’introduction de l’automobile et de l’avion accrut les possibilités tactiques des sahariens sans leur créer de nouveaux problèmes logistiques. Ils gardaient leurs missions et leurs qualités propres, mais ils bénéficiaient dès lors d’une gamme de moyens de déplacement qui, bien loin de se concurrencer, permettait une judicieuse coordination compte tenu des divers types de terrain.L’automobile et l’avion facilitèrent les ravitaillements tout en assurant le leur propre.
Ils accrurent également l’efficacité opérationnelle des Sahariens. Les premiers essais sérieux de véhicules au désert datent de la première guerre mondiale et concrétisaient l’intérêt d’une part d’un mode de déplacement cinq à dix fois plus rapide que celui des nomades, et d’autre part du transport d’armes d’appui. Après l’engouement pour les automitrailleuses et celui pour les autochenilles, la « « Section d’Autos Spéciales du Sahara » vint rayonner autour de Colomb Béchar après 1924 et la 1re Compagnie Automobile de Mauritanie fut créée en 1932. L’essor de l’automobile ne date néanmoins que de la deuxième guerre mondiale. Les troupes du Général LECLERC durent réaliser un effort énorme pour être en mesure d’accomplir leurs raids fameux. Les formations portées de « découverte et combat » furent créées en juillet 1941. Elles étaient chargées de renseigner sur le terrain et l’ennemi, d’assurer la sûreté des éléments mobiles et de mener le combat en combinant au maximum les actions à pied avec les mouvements à véhicule permettant l’utilisation des armes de bord. Au nord, l’arrivée de l’intéressante gamme de matériels américains : Jeep, Dodge et G.M.C., permit la création de cinq Compagnies portées en 1947-1948 : Compagnies Sahariennes de la Zousfana et des Oasis et trois Compagnies Sahariennes Portées de Légion Étrangère de Aïn Sefra, Laghouat et Sebha. L’obligatoire coopération, et non concurrence, des deux moyens de transport qu’était le méhari et le véhicule fut à l’origine des Compagnies Mixtes. Les Compagnies Méharistes eurent une patrouille portée en 1950, puis un peloton porté en mars 1956, puis deux pelotons de ce type en février 1957. Le 1er octobre 1961, des Compagnies Méharistes et Portées servirent enfin de base à la création de huit Groupes Sahariens Mixtes comprenant un nombre de pelotons motorisés, portés, méharistes et d’automitrailleuses non pas identique mais déterminé en fonction du terrain, de l’ennemi et des missions de chacun de ces groupes. En A.O.F. et en 1959, les cinq Compagnies Sahariennes Motorisées d’Atar, Nioro, Tombouctou, Gao et Agades comptaient dans leurs effectifs les pelotons méharistes d’Atar, de Chinguetti, d'Oualata, d'Araouane, du Timetrine et de l’Aïr. Telle était la coopération des moyens.
De son côté, l’aviation effectua quelques raids audacieux jusqu’en 1920 puis la pénétration aérienne s’organisa lentement et progressivement à partir du nord et du sud et aboutit aux liaisons de 1925. Les progrès techniques des appareils et la création de toute une infrastructure aérienne permirent l’appui des unités à partir des années 1930 sous forme de liaisons, renseignements, feux et transports. Les menaces de guerre accélérèrent la création des deux escadrilles sahariennes d’Ouargla et de Colomb-Béchar ainsi que des quatre escadrilles incomplètes d’A.O.F. et des trois détachements d’A.E.F. Après 1945, l’Armée de l’Air fut à nouveau présente avec ses avions de transport Junker et le Centre interarmées d’essai d’engins spéciaux.
Les progrès techniques amenèrent enfin la création d’unités supports après 1945 : deux Compagnies Sahariennes de Transmissions, trois Compagnies Sahariennes du Train et quatre Compagnies Sahariennes du Génie. La 1re Compagnie Saharienne du Matériel fut mise sur pied en 1956. Les Services de Santé et de l’Intendance mirent enfin en place toute l’infrastructure nécessité par un tel ensemble.
C) Les derniers événements.
Le succès de la rébellion algérienne et la nouvelle indépendance des pays riverains du désert allaient fatalement amener le départ de la France du Sahara. À l’inverse du début du siècle, c’était les Chaambas, de la même ethnie que les hors la loi du nord, qui n’étaient plus sûrs alors que les tirailleurs noirs ne pouvaient plus combattre sous nos trois couleurs. Les autres ethnies nomades, peu nombreuses, ne pouvaient officiellement suivre que le sort de la majorité arabe de la population saharienne, elle-même fatalement liée aux décisions prises dans le Tell. En fait, la majorité des sédentaires demeura fidèle jusqu’en 1960, date à laquelle elle sentit notre prochain départ, et les menaces provenant de la Tunisie, de la Libye, du Mali et du Maroc ne furent vraiment sérieuses qu’en face du barrage de Colomb-Béchar. Presque tous les accrochages eurent lieu le long de la frontière septentrionale du Sahara, en particulier en rebord de l’Atlas saharien. Ils se soldèrent également par la désertion en 1956 d’une partie de deux pelotons de la Compagnie Méhariste de la Saoura et par l’échec tunisien de juillet 1961. Plus au sud, ce fut la révolte d’un élément de la Compagnie Méhariste du Touat le 18 octobre 1957 dans le grand erg occidental et les opérations BIGEARD qui suivirent. Les Reguibat, plus attirés économiquement vers le Maroc que vers l’Algérie, firent d’abord cause commune avec l’A.L.M. puis, après l’opération « écouvillon » de 1958, se rapprochèrent de la France jusqu’à l’indépendance, date à laquelle ils tinrent à nier toute dépendance vis-à-vis de l’Algérie. Les Touareg enfin furent discrètement et souvent contactés par les rebelles ; isolés et prudents, ils se contentèrent de ménager les uns et les autres puis, en 1962, de manifester eux aussi leur réserve vis-à-vis des Algériens.
Les « événements » nécessitèrent un renforcement du dispositif général, surtout face aux sédentaires, et le remplacement progressif des Arabes et tirailleurs noirs.
Pour renforcer la défense des centres, quatre groupements sahariens d’annexe furent créés en 1947 puis remplacés dix ans plus tard par trois, puis quatre, puis huit Compagnies Sahariennes d’Infanterie qui, avec trois Groupes Sahariens Motorisés, mis sur pied en 1957 et 1959 pour assurer la garde des nouvelles installations pétrolières, furent réorganisés en 1961. La défense mobile fut renforcée par la création de Compagnies Méharistes (erg oriental en 1946, Tinghert et Ajjers en 1956, Souf et Mariksene deux ans plus tard) et portées (4e C.S.P.L., Compagnies Sahariennes Portées de l’oued Rhir et du djebel Amour en 1956, C.S.P. de Metlili en 1957). La Compagnie du Touat devint portée en 1957. Le Groupement Saharien du Sud-Tunisien, la 3e C.S.P.L. et une Compagnie Saharienne d’Infanterie furent repliées de Tunisie et du Fezzan en Algérie. Le Train, les Transmissions, le Génie et le Matériel multiplièrent leurs unités. Les unités non spécialisées refirent leur apparition au Sahara. La Gendarmerie elle-même s’implanta. L’aviation enfin prit un très gros essor. Deux « Postes de Commandement air directeurs » s’implantèrent à Colomb-Béchar et à Laghouat et disposaient chacun d’un groupe saharien de reconnaissance et d’appui. De plus, certaines unités du Tell (avions de reconnaissance et de transport en particulier) vinrent renforcer les formations sahariennes. Depuis le début de la rébellion algérienne, les effectifs des troupes du Sahara avaient presque quadruplé.
Les Arabes, peu sûrs, furent progressivement remplacés par des métropolitains et des coloniaux. Les premiers, appelés Français de souche, vinrent au désert en 1951 ; cinq ans après ils y étaient aussi nombreux que les indigènes sahariens. Trois Compagnies Sahariennes Portées d’Infanterie de Marine furent créées en 1956 et une quatrième en 1962.
Le « cessez-le-feu » et les indépendances noires ont nécessité la dissolution de nos éléments indigènes et la mise sur pied d’unités portées, uniquement formées de métropolitains et chargées de la sécurité des centres d’essai sahariens et de la défense d’États africains ayant signé avec la France des accords de coopération militaire. Les dernières Compagnies Méharistes ont été dissoutes le 15 octobre 1962. Des Compagnies portées ont formé l’ossature de la 26e Division, puis des deux, puis une Brigade qui lui ont succédé pour assurer la garde du centre expérimental militaire des oasis chargé des essais nucléaires de Reggan et d’In Ecker et du centre interarmées d’essai d’engins spéciaux d'Hammaguir. Depuis le 1er mars 1964 et jusqu’à l’été 1967, c’est au commandement des sites sahariens qu’a incombé la dernière phase de l’histoire de nos troupes au désert septentrional. Au sud, les troupes d'outre-mer ont été « blanchies », surtout en 1961, et se sont efforcées d’améliorer par un meilleur matériel automobile et un armement plus puissant leurs formations portées créées pour et pendant la campagne du Fezzan. Ils disposent ainsi d’une bonne gamme d’unités jouissant d’une autonomie tactique et logistique satisfaisante et pouvant être renforcée en cas de besoin.
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