L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 23 juillet 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



Vers le mystérieux Messak

CHAPITRE II

Négociations

    ON ne se procure pas facilement des chameaux de caravanes. Ces bêtes qu'on dit sobres sont remplies, en fait, d'exigence. Elles ont la fâcheuse habitude de pâturer six mois durant pour se faire la « bosse ». Cette bosse qu’elles perdent ensuite en huit jours de dur parcours. On ne les trouva jamais aux alentours des postes, car leurs « pâturages » s'étendent sur de longues distances.

    Donc, il me fallait pour réaliser mes plans louer un chameau de selle et trois chameaux de bâts. Plus un guide et un sokrar, autrement dit un chamelier.

    J’attendis huit jours à Sebha que des chameaux fussent repérés quelque part dans le désert. Je dois avouer qu’on ne me prit nullement au sérieux et qu’on souriait gentiment lorsque j’exposai mon projet ; on s’efforça de m’en dissuader :

    — Pourquoi vous rendre à Rhat à dos de chameau ? La piste est monotone, trois cents kilomètres de reg d’Ubari à Serdelès...

    — Vous l’avez faite ?

    — Oui, en auto.

    — Alors, pas de comparaison possible !

    Enfin, Ubari, tardivement alerté, fit savoir par radio qu’on me trouverait les chameaux nécessaires. Par la même occasion, un adjudant des compagnies sahariennes, venu au Fezzan pour la visite de l’O.N.U., regagnait son poste de Fort-Polignac, à mille kilomètres de là. Il proposait de se joindre à moi. C’était une chance inespérée. Je n’eus qu’une minute d’hésitation. Bien sûr, il était tentant de partir seul, et combien reposant ! Mais, d’autre part, l’adjonction d’un méhariste éprouvé, parlant le tamachek, n’était pas à dédaigner.

    — D’accord, câblai-je à Vacher.

    C’est alors que l’adjudant radio-méhariste Mellet, le « Baron » pour ses intimes, me proposa d’un ton nonchalant un soir, chez le Syrien de Sebha, de venir avec moi. Lui regagnait Tamanrasset : 1 500 kilomètres ! Il attendait vainement un camion problématique montant sur Rhat ; autrement il serait obligé de faire un petit détour par Tunis et Alger, soit 5 000 kilomètres. Je confesse qu’en le voyant je doutais de ses possibilités de marcheur. Je l’aurais pris volontiers pour un sédentaire des postes. Quelle erreur ! Le « Baron » se montra de nous trois le plus endurant ; il accomplit à pied la presque totalité du parcours. Ainsi quelquefois les eaux dormantes masquent des tourbillons.

 


Notre caravane au départ d’Ubari. (Photo R. Frison-Roche.)

 

Djerma

    Je quittai donc Sebha avec soulagement, profitant d’une voiture aimablement mise à ma disposition par les radios qui effectuaient la relève du poste d’Ubari. On longea, pendant deux cents kilomètres, les palmeraies de l’oued Agial, dans un magnifique paysage de rochers, de sables d’or et de verdure outrancière.

    Les traces des civilisations garamantiques apparaissaient un peu partout ; les tombes préislamiques s’étageaient par milliers au pied de la falaise ; on atteignit Djerma, la cité ruinée des Garamantes. II était onze heures, un vent de sable abominable crachait au visage sa poussière minérale, la chaleur, sous les palmiers baignant dans l’eau croupie, était une touffeur équatoriale.

    On traversa un véritable marigot pour pénétrer dans les ruines. Le soleil à l’aplomb ne laissait rien dans l’ombre. Et ces murs écroulés, ces tours ruinées, ces allées mortes se confondaient dans une grisaille terne et hostile. Je songeai à Duveyrier, a Barth. découvrant ces paysages.

    Déjà il fallait partir.

Le Messak

    Enfin, nous atteignîmes Ubari.

    Vacher nous attendait : c’était un grand diable, taciturne, au regard clair et distant sous des lunettes à fine monture métallique.

    — J’attends les chameaux d’ici un jour ou deux. On m’a prévenu trop tard, s’excusa-t-il.

    Et de nous pencher sur la carte pour choisir un itinéraire, car, sans nous parler, nous nous étions déjà compris. Nos doigts se rencontrèrent sur un point de la carte au millionième et tracèrent la même ligne sur le grand espace blanc. Nous avons conclu le pacte. Nous traverserions le Messak, le fameux Amsak de Duveyrier, d’est en ouest, jusqu’à la passe d’Aghelad.

    — Je crois bien que cet itinéraire est inédit, affirma mon compagnon. Depuis j’ai vérifié, c’est exact. Sur deux cents kilomètres nous allons goûter les joies pures de la découverte.

    L’amrar des Touareg est venu nous rendre visite. El Madani, le goumier, l’accompagnait. El Madani est un Ogharen, c’est-à-dire un noble. Il connait très peu l’arabe mais parle le tamachek et le haoussa, ce dialecte nègre importé du Niger par les esclaves du Rhat.

    El Madani n’a jamais fait le parcours que nous projetons. Qu’importe ! Pendant deux jours, il interrogera les anciens de la tribu, il se fera raconter jour par jour l’itinéraire et sa mémoire prodigieuse enregistrera la route avec la même précision que si nous lisions une carte.

Trois pistes

    L’amrar nous signale qu’il y avait autrefois trois pistes traversant le Messak dans toute sa longueur. Elles ont été abandonnées car l'eau s’est retirée des puits. L’une d’elles, très sinueuse, suivait la falaise et ses indentations au nord du massif, la seconde traversait en plein milieu :

    — Elle monte et elle descend beaucoup ! confessa le Madani.

    La troisième, plus au sud, était la plus fréquentée. Toutes trois rejoignent la piste de Mourzouk à Serdelès par la passe d’Aghelad, un peu avant le col.

    L’amrar est méfiant.

    Pourquoi passer par la montagne ? Les chameaux fatigueront alors que, d’Ubari à Serdelès, il y a une piste qui longe la piste automobile, qui est toute plate jusqu’au bout...

    Les Touareg n’ont jamais apprécié la curiosité qui nous pousse à explorer leurs derniers retranchements. Ils tiennent à conserver des terrains de parcours inconnus des Européens C’est pratique pour s’y réfugier après une action non permise par le code civil des roumis. Des chameaux volés peuvent y pâturer sans risque d’être reconnus au passage par un méhariste soupçonneux !

    Déjà, en 1935, au Hoggar, mes compagnons et moi avions pu à grand-peine obtenir des Touareg qu’ils nous conduisent dans les oueds ignorés de la Tefedest.

    Je rassure l’amrar.

    — Je m’intéresse aux civilisations anciennes. Je veux écrire l’histoire de tes ancêtres et de ceux qui sont venus avant tes ancêtres, très loin, très loin dans les temps. Je veux étudier les « tifinars »1.

    — Trouverons-nous des tifinars ? demande brusquement Vacher.

    — Beaucoup, beaucoup...

    Un large sourire rapidement éteint. Il ne faut pas montrer sa joie trop bruyamment.

    Je m’endors enfin, la tête sous les étoiles.

    Le chariot de la Grande Ourse commence dans le ciel son tour de manège, écartant la poussière des constellations inconnues qui se pressent alentour.
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1 Tifinars : écriture tamachek.

 

Roger FRISON-ROCHE.

 

(à suivre)