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L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 24 juillet 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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Reconnaissance dans la vallée « El Khalia »
CHAPITRE III
NOTRE départ d'hier n'était qu'une mise en route.
Une caravane est un organisme complexe, il faut un certain temps avant que les éléments qui la composent agissent avec précision. Aussi est-il d’usage de quitter le poste, la ville ou l'oasis, à l'heure ou les ombres s'allongent afin d’essayer en un court trajet, le matériel, les bêtes et les gens.
Alors on s’aperçoit qu’une sangle de rahla, dangereusement effilochée, cédera au premier choc, qu’un chargement est mal arrimé, que tel chameau craint le bruit des objets métalliques, que tel autre accepte volontiers sa charge de lourds cylindres d’eau. Enfin, on peut vérifier soigneusement l’état des guerbas, ces précieuses outres en peau. L’une d’elles claque-t-elle brusquement ? Il est encore temps de s’en procurer une autre ; le bouchon de cette betilla1 n’est pas étanche ? on y remédie...
Le soir, l’installation du camp est une répétition générale. On ne sait point encore où se trouvent les allumettes et le pétrole, les pâtes, la farine, le sel et les épices... Peu à peu les vivres indispensables, isolés des gros bagages, prendront place dans les chouaris du guide ; au soir du deuxième jour, dresser et lever le camp ne sera plus désormais qu’une habitude.L’Akba d’Ubari
Ce 3 mai 1948, à 5 h. 5, nous partons enfin pour l’aventure.
Devant nous, la falaise du Messak s’ouvre comme un fjord profond. C’est par là que nous abordons la montagne. Bientôt nous pénétrons dans ses gorges et suivons d’Akba, nom donné à ces sentiers scabreux empruntés par les Touareg pour franchir les passes du Tassili. Nos chameaux marchant en file indienne, nous-mêmes à pied, en tête de la caravane, nous avançons dans la sérénité du matin.
L'Akba d’Ubari
Déjà, pour moi, commencent les servitudes du voyage. Je me suis promis de relever notre itinéraire. Mes compas ? Une boussole militaire, divisée en grades, constamment à portée de la main. Dans la poche, soigneusement enveloppé dans un mouchoir, un chronomètre en acier, robuste et solide qui tiendra le coup huit jours avant de s’ensabler : juste ce qu’il fallait. Ajoutez le calepin et le crayon.
Je vais donc, pendant cette reconnaissance, relever tous les changements de direction et, ayant étalonné notre marche, estimer approximativement la distance parcourue. Bien sûr ! ça ne vaut pas un bon point astronomique. Mais, sur ce parcours, la carte est muette : un grand blanc. D’ailleurs, les renseignements qu’elle donne se révéleront parfaitement erronés. Le mieux, dans ces conditions, est encore de se fier au flair du guide et à sa chance.
Franchissant deux ressauts, nous atteignons une longue vallée plate et encaissée, parsemée de thalas desséchés : « El Khalla » ; à 7 h 20, nous laisserons définitivement la piste de Mourzouk, qui s’enfonce au sud-sud-est, pour piquer plein sud, par un ancien mechbed2 .
À 8 h. 10, nous débouchons sur la hammada. Un vent violent tempère la chaleur naissante. Nous avons fait des provisions de bois, car la région où nous nous enfonçons s'annonce d’une aridité exceptionnelle.
Le Madani va devant, tirant son méhari rageur. Derrière, à quelque distance, suit le convoi conduit par le sokrar. Peu à peu nous inclinons vers le sud-ouest, pour finalement établir notre axe de marche à 280 grades, ce cap ne variera guère par la suite.
Le mechbed sinue sur un haut plateau de pierres noires, de silex éclatés d’une désespérante et affreuse monotonie.
Alors commence, sur cette plaine calcinée, une longue méharée favorisant le rêve.
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1 Betilla : fût métallique de 50, 100 ou 300 litres.
2 Mechbed : trace laissée dans le désert par le passage des caravanes ou même des animaux sauvages.
Roger FRISON-ROCHE.
(à suivre)