L'Écho d'Alger : journal républicain du matin des 25 et 26 juillet 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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Où l’on remonte dans le temps
de plusieurs millénaires
CHAPITRE III (suite)
L’INÉVITABLE halte du milieu du jour sera brève, on ne dessellera même pas les bêtes. La chaleur est forte et nous recherchons l'ombre rare. Hélas ! sur quelques blocs de rochers voici que des gravures apparaissent. Déjà ! suis-je tenté de dire alors qu'engourdi et fatigué il me faut aller déchiffrer les figurations.
Elles sont de peu d'importance, à l’exception d’un dessin étrange qui représente peut-être un char garamantique avec les deux roues gravées en projection.
À midi, nous levons le camp. La marche se poursuit. Nous conservons toujours le même cap, mais, au passage de chaque ravin, je constate que nous tirons légèrement au sud. El Madani indique brièvement les noms. Sur cet immense plateau pierreux, les oueds sinuent dans une direction générale nord-ouest, sud-est et notre guide prétend qu’ils vont se perdre très loin dans les sables du côté de Zouila.
À 15 h. 30, nous avons franchi un grand reg au caractère azoïque nettement accusé et, après avoir dérangé des gazelles qui s’enfuient vers le sud, en ricochant comme des balles sur le cailloutis, nous nous arrêtons dans le lit de l’oued In-Haed. On y parvient par un akba escarpé qui me permet de constater la sûreté du pied de nos montures.
Nous avons couvert près de quarante kilomètres et il est encore très tôt, mais, à ma demande de poursuivre, le guide oppose un refus formel. Il semble un peu décontenancé.
— Plus loin, dit-il, il n’y a pas de pâturages !
Je connais l’antienne, elle permet d’allonger à plaisir la distance.
Mais Vacher accepte et je m’incline. Sur le plan saharien, il a été convenu, dès le départ, que je lui laissais toute liberté. Une seule restriction. Il faut que j’atteigne Rhat le 11 mai au plus tard, car l’avion d’Alger n’attend pas.Figurations néolithiques
Cette halte fortuite sera productive.
À peine avons-nous baraqué et installé notre camp pour la nuit, que l’examen des falaises qui bordent la rive gauche de l’oued me persuade qu’en cherchant bien je dois trouver des choses intéressantes.
Mes déductions sont justes. Une courte escalade dans la falaise et voici les premières gravures ; des bœufs, des autruches, et, pièce rarissime, un cerf à grandes cornes d’époque néolithique. En outre, beaucoup de petits sujets et, sur tout ce qui est surface plate, des tifinars récents ou archaïques.
On sait que le tifinar est l’écriture des Touareg. Qui ne se souvient de ces caractères mystérieux gravés dans les rochers et qui excitaient notre goût de l’aventure à l’époque de l’« Atlantide » ? Dans cet oued ignoré du Messak, les inscriptions se répètent par milliers. Je ne dirai rien des gravures récentes. On les reconnaît à leur patine plus claire et à leur trait moins net. Ce sont, en général, de pauvres graffiti sans intérêt.
Il en est tout autrement des tifinars dits « archaïques » ou « à clefs ». Personne, à ce jour, n’a pu les déchiffrer. Leurs caractères sont semblables, à très peu de chose près, aux tifinars actuels. Les Touareg les déchiffrent par signes et en tirent des sons ne signifiant rien. Nous sommes là devant un très antique alphabet dont la clef s’est perdue et qui, depuis, a été réemployé au hasard. Un peu comme si, retrouvant notre alphabet actuel, des hommes de l’an 10 000 après J.-C. lui donnaient une nouvelle valeur.
Un grand cerf d’époque néolithique (Photo R. Frison-Roche.)
Roger FRISON-ROCHE.
(à suivre)