L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 27 juillet 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



Tornade de sable

 

CHAPITRE IV

 

    J’AI pu malgré la fatigue qui m'accable relever, noter et photographier les sujets les plus intéressants de l'Oued in Haad. Le trait des gravures les plus anciennes est très profond, de six à sept millimètres, sa patine se confond avec la patine saharienne qui recouvre toutes les roches. Celles-ci, de grès délités par l’érosion, le soleil, le vent et les tornades ne présentent pas la netteté de surface qui caractérise les granits de la Tefédest. Il est certain que beaucoup de dessins ont dû disparaître avec le temps que beaucoup de fresques se sont effritées.

Tornade...

    Depuis notre arrivée à l’étape, la température est devenue étouffante, plus un souffle d’air. On fait de fréquentes ponctions aux guerbas d’eau. Je passerai sur les instants admirables qui précèdent la venue de la nuit ; sur notre repas pris en commun, sur nos conversations animées par les découvertes du jour. Très las physiquement, nous gagnons nos couches dispersées dans le lit de sable de l’oued. La nuit est d’encre, de lourds nuages noirs se sont amoncelés sur nos têtes, et il n’y a plus d’étoiles pour veiller sur nos âmes.

    Il fait chaud, horriblement chaud !

    Tout à coup une rafale de vent s’abat sur notre campement, disperse les braises du foyer, échevèle des comètes flamboyantes d’escarbilles, arrache sans prévenir nos couvertures, renverse nos harnachements !

    L’attaque a été si brusque, que nous n’avons pu réagir. Déjà de grosses gouttes de pluie se mettent à tomber, lourdes et boueuses, puis la tornade de sable descend l’oued, nous aveugle, nous étouffe. Le Madani et son compagnon, qui étaient allés rassembler les chameaux, reviennent en criant :

    — L’oued va couler, l’oued va couler !

 


La caravane de l’auteur sur les plateaux inconnus du Messak (Photo R. Frison-Roche.)

 

    Vacher et Mollet sont debout ; j’en fais autant !

    Mon sac de couchage s’envole, gonflé comme une montgolfière et disparaît dans la nuit ; je reste planté là sans réaction, hébété, nu comme Adam, douloureusement flagellé par le vent de sable. Il faut déménager rapidement. À la lueur d’une torche électrique, nous empoignons à plein bras notre matériel et nos bagages, nous courons dans la nuit jusqu’à la berge escarpée toute proche et, à mi-hauteur, nous déposons en vrac ce que nous désirons soustraire à l’orage.

    C’est une fuite silencieuse, cependant que la pluie augmente en intensité sans pour autant calmer la violence du vent. Il ne reste plus maintenant que les betillas d’eau à rouler, car les guerbas, les précieuses guerbas, les premières ont été mises à l’abri. Ensuite, nous avons sauvé la nourriture, puis les bagages, le harnachement.

    Voilà qui est terminé, tout est hors d’atteinte, l’oued peut couler !

Et détente...

    Je vérifie ce qui était l’emplacement du camp quinze minutes auparavant. Quelques cordages gisent épars avec des couvertures oubliées.

    Dans le faisceau de lumière projetée par ma torche, le sable retombe en un rideau soyeux ; l’atmosphère est si épaisse que le pinceau de ma lampe électrique s’arrête net à quelques mètres, sans réussir à percer l’opacité de ce mur phosphorescent.

    Et voici que sort de terre devant moi un curieux petit animal. Un rat à la mine éveillée, aux larges oreilles dressées, monté sur de longues pattes marsupiales. Pauvre petite gerboise ! As-tu senti, toi aussi, le danger ? La voici qui saute drôlement, cherchant à s’échapper du rayon de lumière ; j’ai pitié d’elle, je détourne ma lampe, elle s’évade dans la nuit.

    Nous réinstallons notre camp. C’est prétexte à bavardages.

    Mes camarades évoquent les crues subites qui gonflent les gorges asséchées et emportent tout sur leur passage. Un peloton tout entier faillit ainsi être surpris un jour dans un oued du Tassili des Ajjers.

    — L’inondation, dit Vacher, reste le danger le plus grand parce que le plus imprévisible du Sahara. Qu’un orage éclate à cinquante kilomètres en amont, et voici l’eau qui déferle, précédée par un grondement gigantesque Qui a vu ce spectacle une fois, en reste effrayé pour toujours.

    Mais, ce soir, la tombe d’eau épargnera le Messak car la tornade a fui vers le sud et voici que quelques étoiles apparaissent dans le ciel rasséréné.

    Avant de s’endormir. Vacher m’avertit :

    — II y a un très beau bœuf gravé sur l’autre rive, il faudra y aller demain matin.

    Le Baron ronfle délicieusement, doigts de pieds écartés, sans souci des dernières gouttes qui l’éclaboussent.

    Au diable les gravures, le Sahara et l’aventure, je dors, je suis abruti de fatigue, j’ai les pieds douloureux. Bien sûr ! j’avais treize ans de moins en 1933 !


Roger FRISON-ROCHE.

 

(à suivre)