L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 28 juillet 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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Adrar Iktebin !
(La montagne aux écritures)
CHAPITRE V
QUELLES qu'aient été nos fatigues de la veille nous avons quitté l'Oued Haed à 5 heures précises. La nuit fraîche succédant à la fournaise de la soirée nous a permis de récupérer nos forces.
Un simple coup d’œil à la boussole confirme que nous marchons toujours sud-sud-ouest, cap 280.
Sur l’immense hammada nous avançons comme des automates attirés par cet horizon qui s’éloigne sans cesse. Aucun accident de relief ne vient briser la ligne idéale. Ainsi parfois sur l’Océan.
La falaise d’Adrar Iktebin où la caravane découvrit un prodigieux
gisement de figurations rupestres, (Photo R, Frison-Roche.)
Terra incognita
Et, tout à coup, c’est la surprise, une cassure brutale, quelques djebbars1 signalant l’akba, et devant nous s’étale une cuvette de plusieurs kilomètres de largeur, une cuvette de sables blanchâtres.
— Ahar Mellet ! répond le Madani à mon interrogation : la « Cuvette Blanche ».
C’est devant cette combe apparue miraculeusement dans la monotonie du désert, que j’éprouve pour la première fois ce sentiment intraduisible fait d’exaltation intime et d’émotion contenue qui accompagne les découvertes. C’est la vue de cette cuvette hallucinante, surgissant sous nos pieds après des heures de cheminement dans l’enfer des pierres noires, qui me fait souvenir de l’inédit de notre reconnaissance. Depuis l’avant-veille nous foulons un mechbed qu’aucun être dit « civilisé » n’a parcouru avant nous. Vacher, Mollet et moi.
Est-ce l’orgueil qui nous exalte ? la vanité ?... Je ne crois pas. Nous n’accomplissons aucun acte exceptionnel qu’un être humain ne puisse accomplir.
Certes, cette piste que nous empruntons est délaissée depuis fort longtemps par les Touareg eux-mêmes, mais, enfin, il suffisait d’y penser et d’emporter comme nous l’avons fait suffisamment d’eau pour ne pas « sécher ».
Non, le sentiment subtil que nous procure cette joie mystérieuse n’émane que de la certitude que nous avons de percer un peu le voile mystérieux qui couvre un espace terrestre. C’est le même sentiment qui coulait en moi comme une onde juvénale lorsque je recherchais un itinéraire nouveau dans une paroi vierge en haute montagne. C’est la joie de la découverte.
Elle est d’autant plus intense que les espaces à découvrir se raréfient sur notre planète.
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1 Djebbars ou redjens : tas de pierres indiquant une direction, un point.Le sens de la piste
Nous traversons à vive allure l’Ahar Mellet ; tous trois marchant à pied, cependant que, loin derrière, le convoi traînasse. Voici le Madani qui se rapproche et interpelle Vacher. Court dialogue :
— Le guide est tout décontenancé par notre allure, traduit mon compagnon.
— Pourquoi ?
— Nous brûlons les étapes, il ne s’y reconnaît plus dans ses repères. Nous allons arriver en moins d’une heure là où il prévoyait que nous passerions la geila1.
— Alors ?
— Alors, il propose de s’arrêter quand même. Il refera le compte de ses heures de marche ; il tâchera de s’adapter à notre allure.
— Il n’est que 7 h 30 !
— Il faut le laisser s’organiser. Il n’est jamais venu ici, ses compagnons non plus. Les vieux lui ont donné des repères, vous savez comment ils opèrent ! Leur sens de l'orientation est principalement visuel. On leur dit par exemple : le premier jour, partant avec le soleil dans le dos, tu apercevras. lorsque ton ombre aura disparu, un redjem de pierres noires, tourne-toi vers le nord, puis, lorsque l’ombre de ton chameau s’étendra à mi-distance de sa hauteur, tu franchiras un oued avec quatre thalas, et un pâturage de hâd. Tu baraqueras le lendemain, etc. »
Vous comprenez, si nous avons déjà un jour d’avance au deuxième jour de marche, il est désemparé. Les caravanes mettent, paraît-il. dix-sept à dix-huit jours pour faire ce parcours, au dire des anciens. Nous allons le faire Inch Allah ! en moitié moins de temps.Adrar Iktebin
Vingt minutes plus loin, ayant franchi un petit col, nous débouchons dans une nouvelle vallée bordée d’une belle falaise aux tons ocres. Déjà le Madani a baraqué son méhari. C’est le signal de la halte. Nous rejoignons à notre tour. Le Targui, d’un geste, désigne les rochers :
—Adrar Iktebin !... dit-il simplement.
— La « montagne aux Écritures », la « montagne écrite » !
Alors, nous allons d’enchantement en enchantement.
Chaque bloc, chaque pierre de cette falaise, haute d’une trentaine de mètres, sont littéralement couverts de signes, de gravures, de caractères archaïques, de figures magiques... II y en a tellement que nous restons muets de saisissement, puis nous extériorisons notre joie.
— Là-haut ! des girafes !... crie Vacher.
— Sur cette dalle, un grand bœuf aux cornes en forme de lyre, regardez !
— Et ce lien stylisé...
— Des autruches !...
Il faut choisir. Je n’ai pas le temps de faire un inventaire complet de ce gisement qui est l’un des plus abondants qui aient été découverts au Sahara.
Notre horaire rapide est imposé par la nécessité de joindre Rhat à temps pour l’avion mensuel. De plus, malgré toutes les précautions prises, nous n’avons pas suffisamment d’eau et déjà nous nous inquiétons, pourrons-nous atteindre le puits de Télia, de l’autre côté du Messak et de l’erg Taïta, à 300 kilomètres ?
Faudra-t-il se rationner ? Certes, nous marchons vite, mais nous marchons aux heures chaudes et nous sommes en mai ; nous buvons en conséquence, notre consommation d’eau se monte en moyenne à quinze litres par tête et par jour, cuisine comprise... C’est moitié plus que nos prévisions les plus pessimistes.
D’autre part, en si peu de temps, je ne pourrai faire qu’un travail incomplet. Un savant pourrait passer ici des mois à travailler. Je ne dispose que de trois heures. Encore faudra-t-il que je sacrifie la halte, le repos...
Dans ces conditions, nous décidons de faire une ample moisson photographique, choisissant les plus belles gravures, les plus anciennes notamment et de négliger complètement les surcharges lybicos-berbères et les inscriptions en tifinars modernes ou à clef.
La chaleur de ce jour est particulièrement incommodante. Le sable et le rocher brûlent déjà sous les pieds. Le soleil tombant presque verticalement supprime les ombres et uniformise tout. Notre tâche en est rendue plus difficile encore. Certaines gravures sont tellement anciennes et tellement patinées que nous ne les découvrons qu’après une longue méditation devant les rocs calcinés. Pour d’autres nous suivons en aveugles, avec une craie, le sillon profond creusé par l’outil de silex qui servit à les graver. Alors, leur dessin magnifique se révèle avec son réalisme étonnant.
Quelle joie de pouvoir apporter, comme des pièces à conviction, les précieuses bobines de film oui enregistrent ces découvertes.Ou les figurations inédites
Car ce sont bien des découvertes. Je dois vous dire que, jusqu’à mon retour en Alger, j’étais inquiet. On a déjà découvert au Fezzan de nombreuses et très intéressantes figurations rupestres. Barth a fait les inoubliables trouvailles d’In-Abeter et de Telle-Issacben. Duveyrier a noté les fresques d’El-Aouïnat, les savants italiens, bien outillés, disposant de beaucoup de temps, ont fouillé tous les recoins de le falaise du Messak, mais en dehors du massif proprement dit.
Pourquoi, dès lors, n’auraient-ils pas emprunté eux aussi notre itinéraire ? Cette idée qui me guide, pourquoi d’autres ne l’auraient pas eue ?
M. le professeur Reygasse a bien voulu me rassurer. L’éminent conservateur du musée du Bardo possède la bibliothèque et le fichier les plus complets sur les découvertes sahariennes. sa documentation sur le Fezzan est absolument au point. Il n’a donc eu qu’à feuilleter des fiches, à confronter mes photos avec les siennes. « Adrar Iktebin » constitue bien une découverte au Sahara. Ouf... Notez que. si le contraire s’était produit, mes efforts, nos souffrances-eussent été les mêmes. Car nous allons quand même à la découverte et sans, indications. Ainsi une fois, dans ma jeunesse, j’avais bataillé de longues heures dans une aiguille rocheuse, persuadé d’accomplir une « première ». Las ! arrivé au sommet, je découvris une boîte de conserve vide. Des camarades étaient passés là huit jours avant et je l’ignorai. Ce fut une des plus profondes déceptions de mon adolescence. J’estimai mon effort inutile.
Depuis, je sais qu’aucun effort n’est inutile, car il permet de se rechercher et que la plus grande découverte que puisse faire l’homme c’est peut-être de se découvrir lui-même, de s’« apprécier » devant la difficulté de jauger sa valeur physique et sa fermeté morale... Pendant l’action on ne ment pas, même à soi-même.
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1 Geila : heure chaude, heure de la sieste, halte du milieu du jour.
Roger FRISON-ROCHE.
(à suivre)