L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 29 juillet 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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La chasse aux inscriptions
CHAPITRE VI
NOTRE chasse aux inscriptions s’annonce comme étant fructueuse. Nous avons déjà retracé à la craie un très beau « bœuf aux cornes en forme de lyre tenu en respect par un lion ». Nous escaladons des blocs, nous nous faufilons par d'étroites corniches jusqu'aux abris sous-roches où, automatiquement, doivent se trouver les plus belles pièces.
Et voici que de loin il me semble apercevoir sur une dalle une figuration d’éléphant :
— Vacher ! regardez, n’est-ce point un pachyderme ?
Nous approchons, on dirait en effet qu’un éléphant a été gravé sur le roc, un éléphant et des girafes presque invisibles sous la patine. L’éclairage est mauvais, nous ne pouvons attendre que le soleil ait suffisamment tourné pour qu’à la faveur du jeu des ombres le dessin se révèle.
— Madani ! ktob abiod... « Madani, la craie... »
Et le Targui de m’apporter des bâtons de craie que j’ai eu l’idée d'emprunter au thaleb d’Ubari.Quel artiste inconnu ?
Alors apparaît à nos yeux éblouis l’étrange fresque des girafes. L’un de nous laisse errer doucement la craie le long des traits recouverts d’une uniforme patine ocre, et voici que se dessine une magnifique girafe mâle ployant le cou pour se lécher les jambes d’un geste familier, et, suivant le chef du troupeau, une jeune girafe mordillant les crins de sa queue, puis uns autre suivie d’un girafon. Tout un troupeau en marche qui se continue sur une autre face du bloc polyédrique sur lequel est gravé l’ensemble. Le tout est étonnant de réalisme, de mouvement, de netteté, de mise en page, d’observation. L’excellent peintre Brouty, à qui j’ai montré mes photos, m’a déclaré qu’un très grand dessinateur ne désavouerait pas cette fresque. Qui donc était cet artiste inconnu, et à quelle époque vivait-il ?
Girafes gravées en traits profonds par des artistes
inconnus de l’âge de pierre (Photo H. Frison-Roche.)
Quand on jongle avec les millénairesIci, bien sûr ! nous abordons la préhistoire et ne devons parler qu’avec réticences. Cependant, l’ensemble des découvertes rupestres permet de fixer approximativement une époque. On sait, par comparaison, que plus le dessin est précis et réaliste, le trait creusé profondément dans la roche, plus la gravure est ancienne. En ce qui concerne cette fresque aux girafes, on peut d’abord remarquer que les jambes ne sont pas terminées, mais esquissées, les sabots ne sont pas dessinés, la figuration, dès lors, avec ce que Frobenius appelle les « jambes en cornes d’antilopes », paraît dater de l’époque décadente qui se place vers la fin du néolithique. C’est-à-dire très avant dans le temps. Au minimum, une quinzaine de millénaires !
En outre, ces dessins d’animaux sauvages, et cependant familiers à l’artiste, évoquent une période « humide » du Sahara. Celle où les déserts actuels étaient couverts d’énormes forêts et de marécages à travers lesquels pâturaient tous les animaux qui constituent actuellement ce que certains ont appelé la faune tchadienne, d’autres la faune du Zambèse, c’est-à-dire des éléphants, des buffles, des girafes, des rhinocéros et même des hippopotames.Hypothèse gratuite
L’Adrar Iktebin — mais cette hypothèse est purement personnelle et issue de mon imagination — était donc, aux temps préhistoriques, un remarquable rendez-vous de chasse. Dans cette clairière, où court à présent l’oued El-Haed, vivaient sans doute des peuples chasseurs. Et ceux-ci, avant que de partir en chasse, venaient prier le dieu de la chasse de leur être favorable. Pour cela, ils immolaient, ils sacrifiaient devant l’image de l’animal qu’ils désiraient abattre. Quelquefois ils transperçaient une réduction d’argile comme les jeteurs de sort actuels.
Ce qui pourrait donner plus de poids à cette thèse, c'est la présence comme une signature, sur la roche aux girafes, et sur beaucoup d’autres pierres de la montagne aux écritures, d’un étrange sceau en forme d’empreinte pédestre que M. Reygasse découvrit jadis à Tiratimine (gorges d’Arak) et qui, depuis, sont communément appelées les Iratimen. Ce sont des gravures ayant forme de chaussures, plus exactement reproduisant la semelle du « naïl » actuel des Touareg.
Ce sceau semble remplacer ici le cercle magique qui apparaît en d’autres lieux, il est lui-même un symbole, une conjuration contre le mauvais sort ; ainsi en est-il encore actuellement des mains de fathma, des cornes d’Addax ou des crânes d’équidés qu’on trouve encastrés au-dessus des portes ou au faîte des maisons arabes ou berbères.
Si j’ai insisté sur cette fresque des girafes, c’est qu’elle m’aura permis de situer approximativement la date du gisement.
En tout cas, l’Adrar Iktebin semble avoir été, jusqu’à la période historique — garamantique, puis lybico-berbère — c’est-à-dire de 2000 avant J-C. à 1400-1500 après J.-C., un lieu de séjour favori des tribus. El Madani nous dira que, dans les temps anciens, il y avait ici un puits qui a été comblé et dont on a perdu jusqu’au souvenir de l’emplacement. Depuis, on ne vient plus dans cet oued désert, même lorsque, comme cette année, les pluies ont revivifié les thalas, fait pousser les coloquintes, le hâd ou le drinn.
Poursuivant notre recherche, je photographie avec ardeur, ici une antilope blessée tenant tête à un chien, là un étrange petit homme à tête de chien, porteur de la karma1 et tirant à l’arc. Ici un génie rustique, ailleurs des équidés bien gravés, des bœufs, décrits déjà par Hérodote, aux cornes rabattues sur l’avant et qui, pour paître, marchaient à reculons, encore des bœufs et aussi des autruches gravées en fresques décoratives.Essayons d’y voir clair
La montagne m’appelle de toutes parts. Mes camarades et moi ne sentons plus la fatigue, nous courons pieds nus sur les rochers brûlants, laissant parfois échapper un petit cri de douleur.
Encore et toujours des fresques... et des tifinars !
Peu à peu, on peut tirer quelques déductions.
Les dessins les plus anciens, les plus nets, et les plus profonds sont situés sur le sommet de la falaise, en général sur des blocs légèrement abrités du soleil par des surplombs ; les belles fresques qui trouvent au niveau de l’oued proviennent de rochers éboulés, les gravures plus récentes s’étalent un peu partout leurs auteurs, qui n’avaient ni le sens artistique ni la culture de leurs lointains devanciers, se sont acharnés soit, à copier grossièrement le modèle, soit à surcharger les fresques de gravures décadentes qui en compliquent singulièrement le déchiffrage.
Trois techniques ont été employées à l’Adrar Iktebin :
1° Le trait au silex taillé, profondément incisé et d’une exactitude géométrique ;
2° Le martelage profond et ancien, donnant un dessin assez net, et pouvant se situer, d’après la patine, dans le prédynastique ;
3° Les gravures ou martelures en surface de l’époque moderne.
Même remarque pour les tifinars, les archaïques se trouvent en haut de la falaise, les tifinars moderne épars au niveau de l’oued. Enfin, le niveau de ce dernier semble s’être creusé de plus de quinze mètres au cours des siècles.
Du haut de la falaise je distingue à un kilomètre environ, sur l’autre rive, une série de grands tombeaux préislamiques. Nous n’avons pas le temps de continuer nos fouilles. Contentons-nous d'être ce jour des prospecteurs, apportons des échantillons avec l’espoir que des savants qualifiés aillent un jour utiliser cette étonnante fresque.
Car, en raison de leur nombre et de leur ancienneté, les inscriptions de l’Adrar Iktebin pourraient bien révéler, à quiconque en retrouverait le sens, des pages d’histoire humaine.
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1 Étui phallique.
Roger FRISON-ROCHE.
(à suivre)