L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 30 juillet 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



Où se précise l’antique chemin des Garamantes

 

CHAPITRE VII

 

    DÉJÀ le guide est parti rassembler les chameaux.

    Trois verres de thé, une boîte de sardines, un morceau de kessra, notre repas est vite pris. En route !

    — Montez à chameau, dis-je à un camarade, je veux encore une fois parcourir la falaise.

    Et me voilà, trottant pieds nus dans les rochers, l’appareil armé, filmant, notant, m’efforçant de ne pas trop me laisser distancer par la caravane qui a repris son allure lente et cependant si rapide à suivre pour un piéton.

Un éléphant

    La ténacité est toujours récompensée ; alors que nous quittons l’oued pour escalader un court akba, et que nous nous éloignons du dernier bloc, voici que je découvre in extremis une magnifique gravure d’éléphant chargeant les défenses hautes... Girafe, lion, bœuf, antilope, éléphant ; il manque un rhinocéros pour être complet...

    Un coup d’œil à mon ombre portée me donne le cap suivi ; je n’ai plus besoin de vérifier à la boussole, je sais que nous marchons à 280... Les longues heures de marche m’ont permis d’apprendre à estimer la hauteur du soleil, l’heure et l’orientation par le jeu des ombres...

 


Un éléphant que n’eût pas désavoué Watt Disney,
créateur de « Dumbo » (Photo R. Frison-Roche.)

 

    Nous allons ainsi jusqu’à 16 h 30, tantôt sur la déprimante et monotone hammada endeuillée, tantôt traversant des oueds de plus en plus nombreux, de plus en plus larges et orientés N.-O.-S.-E. Je note au passage un grand effondrement, puis l’oued Issanghaten (irait-il rejoindre le Tel-Issaghen de Barth ?), enfin, au pied d’une belle falaise, l’oued Tikneeuen.

Les pierres qui éclatent

    Ce soir, le Madani a réuni trois grosses pierres pour former un foyer. L’une d’elles éclate tandis que nous faisons bouillir la shorba. C’est un gros galet noir qui, cassé en deux, montre un noyau rose encastré dans une pierre blanchâtre, une sorte de jaspe. Ainsi se vérifie la théorie de l’éclatement des pierres par la chaleur. Le Mechbed est, en effet, littéralement parsemé de pierres éclatées, aux arêtes vives et dangereuses pour nos pieds autant que pour les soles des chameaux.

    J’acquiers de plus en plus la conviction que notre piste, après avoir été utilisée durant de nombreux siècles, a été abandonnée par suite du manque d’eau. De nombreux redjems — des pierres levées — des signaux étranges, des tombes très anciennes la jalonnent ! Formulons encore deux hypothèses.

    Cette piste mène directement du pays des Garamantes à la trouée de Rhat, qui conduit au Soudan. Elle a été suivie par les nomades pasteurs qui se déplaçaient avec leurs bœufs porteurs et il n’est pas impossible que des chars garamantiques l’aient empruntée, car on peut d’ici gagner directement le col d’Anaï, très au sud de Messak, où, parait-il, leurs empreintes sont encore visibles...

Les puits comblés

    Cependant, il paraît étrange à priori que les Touareg l’aient abandonnée : d’abord, tout laisse à croire que, s’il n’y a pas d’eau sur notre parcours, il existe des puits dans l’oued Berdjouch, c’est-à-dire à deux jours de marche en tirant plein sud. N’auraient-ils pas plutôt comblé eux-mêmes certains puits pour empêcher leur rezzou d'être poursuivi au retour de fructueuses expéditions dans les palmeraies de l’Agial, du Chati ou du Traghen ?...

    Le lendemain, 5 mai, fut une journée exténuante et sans histoire. Partis à 5 heures du matin, nous baraquions à 17 heures dans l’oued Beddis, ayant couvert cinquante kilomètres d’un parcours affreusement monotone, sur cet interminable plateau calciné, traversant d’heure en heure de nombreux oueds, dont l’oued Isser, puis l’oued Alemas. La chaleur, ce jour-là, était particulièrement élevée et même sur le plateau il n’y avait pas d’air.

    Je peinais ainsi lorsque nous atteignîmes, vers 12 h. 50, l’oued Alemas. Les pluies bienfaisantes d’il y a vingt jours avaient reverdi les thalas d’une façon étonnante.

    Je chevauchai mon minable méhari, les pieds brûlés à vif par le soleil, la tête enveloppée dans un double chèche, lorsque se présenta, à quelques centaines de mètres sur ma gauche, une courte falaise présentant des surfaces nettes.

    — Ça y est ! pensais-je, tu n’y coupes pas, ça sent les inscriptions !

    J’obliquai donc vers les rochers, à grand-peine, car ma bête ne voulait pas quitter le convoi et qu’il fallut toute la persuasion de la cravache pour l’y décider.

Un bœuf ou un rhinocéros ?

    C’était bien ça ! du haut de mon chameau j’aperçois nettement un fouillis de traits et de lignes... Ce que ça peut représenter, je l’ignore... Baraquons ! Mais le chameau ne veut rien savoir ; il tourne en rond, hurle, crache, montre les dents, mais ne veut pas se coucher... Aux grands maux, les grands remèdes, je saute à terre du haut de mon perchoir. Le choc est amorti, mais le sable est à 60° et, pendant les courtes secondes qui me permettront de chausser les naïls, je sautille comme un damné... Au nom de la science et du journalisme, que ne supporterait-on pas !

    C’est une étrange fresque que je viens de découvrir ; plusieurs dessins se superposent et se nuisent ; il s’agit de retrouver le trait principal, puis de le repasser à la craie ; la pierre est très effritée, le bloc est cassé en deux, il s’agit sans doute de bœufs et d’antilopes, mais cette fois, chose caractéristique, les bœufs portent un collier. Nous sommes donc en présence d’une civilisation de peuples « pasteurs » alors qu’à l’Adrar Iktebin tout se rapportait à la chasse.

    Voici une bête que j’arrive difficilement à reconstituer, car elle porte en surimpression des gravures lybico-berbères. Le corps est d’un pachyderme, avec l’arrière-train lourd et les membres épais, on distingue même les plis de la cuirasse, cependant la tête est très fine et ce que je prends pour la corne du nez est peut-être la corne d’un bovidé. Je ne trancherai pas. Le professeur Reygasse opine pour le bovidé. Ai-je bien fidèlement suivi les traits véritables de la gravure ? Il m’aurait fallu plus de temps pour le faire et je suis seul dans cet oued qui brûle comme l’enfer, avec un chameau qui s'impatiente et crie, et le soleil qui m’assomme. Vite, quelques photos et remontons en selle.

De l’eau en perspective

    C’est alors que, derrière moi, surgissent deux Touareg vêtus de bleu.

    Étrange apparition en ces lieux déserts.

    Ils sont à la recherche de chameaux égarés ; nous en avons vu des traces et nous les renseignons ; à leur tour, ils confient qu’à quelques heures en direction du sud il y a un point d’eau. L’oued a coulé. Les pâturages sont bons.

    — Demain vous trouverez de l’eau ! disent-ils.

    Heureuse nouvelle car s’il nous fallait joindre Telia avec nos ressources actuelles, nous n’aurions plus qu’à marcher de nuit et nous rationner à bloc.

    El Madani s’est discrètement renseigné auprès des coureurs de piste sur la route à suivre.

    Le soir, après une étape extrêmement pénible, nous essaierons de nous situer sur la carte. Le Madani nous donne des noms de lieux que nous ne trouvons nulle part. L’oued au rhinocéros s’appelle l’oued Alemas et l’oued où nous bivouaquons, large, rempli de végétation, est l’oued Beddis.

    À deux jours de marche vers le nord, affirme le Targui, est le point d’eau de Tin-Abunda. Vacher sursaute :
Tin-Abunda !... mais c’est un puits à 50 kilomètres à l’ouest d’Ubari, sur la piste auto.

Vérifions nos notes, nous avons tiré nettement au sud-ouest et, par conséquent, le renseignement donné correspond avec mon croquis itinéraire. T.V.B. !

    Faisons une expérience. Je prends le cap d’Aghelad à la boussole et j’interroge le Madani, il m’indique exactement la direction voulue.     Lorsque je lui montre la petite aiguille aimantée tournée vers le col très lointain et invisible, il pousse des cris d’admiration...

    Pas besoin d’être bercés ce soir... le sommeil de la brute, le sommeil des êtres exténués s’empare de nous.


Roger FRISON-ROCHE.

(à suivre)