L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 31 juillet 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



Où la découverte d’une « guelta » se complète
par celle d'une auge néolithique




 

CHAPITRE VIII

 

    6 MAI. Le paysage du Messak change imperceptiblement.

    Si les regs sont toujours indéfiniment plats et noirs, les vallées rencontrées, qui se creusent de temps à autre en direction du Sud-Est, deviennent plus larges, plus profondes également. Il a dû pleuvoir abondamment dans cette région car le sable garde encore la teinte foncée et les trainées ocres provoquées par les eaux.

    Les Thalas ont reverdi vigoureusement, enfin la floraison spontanée de l'acheb couvre le reg de mille petites fleurs précieuses autant qu'inattendues dans cet enfer.

De l’eau

 


Nos chameaux se désaltèrent à la guelta de Tin-Erkerin.
Le gros bloc de droite, taillé de main d’homme, est un abreuvoir d’époque
néolithique que nous utiliserons dix mille ans plus tard.
(Photo R. Frison-Roche.)

 

    Nos deux Touareg d’hier n’ont pas menti.

    Assez tôt dans la matinée nous découvrons subitement, dans un effondrement, la guelta temporaire de Tin-Erkerin. Elle n’est point portée sur les cartes. Elle se présente comme un cratère d’une dizaine de mètres de diamètre rempli d’une eau boueuse et épaisse où nagent des myriades d’animalcules ; l’accès en est difficile. Nous avons tout d’abord déchargé nos bêtes sur le plateau supérieur, puis ramené les chameaux pour les faire boire. Cela ne va pas sans difficulté. Certains ne peuvent se décider à se faufiler entre les gros blocs qui bouchent l’arrivée au point d’eau.
Cependant, il importe qu’ils boivent, car nous leur imposons des étapes longues en terrain difficile et à bonne allure.

    C’est alors que Madani, né judicieux observateur, remarque un gros bloc rectangulaire posé là comme une auge de pierre. C’en est une en effet. Une fois remplie d'eau, les chameaux y boivent avec facilité et longuement.

    Je demande à Vacher :

    — Ce sont les Touareg qui ont creusé ça ?

    Ba-ba-ba ! (Il s’esclaffe) Les Touareg ! prendre la peine de tailler un abreuvoir ! Eux pour qui le moindre travail représente une déchéance ! C’est beaucoup plus ancien.

    Cependant, par acquit de conscience, nous interrogerons le guide.

    — Non ! Ce ne sont certainement pas ses frères, ni ses ancêtres, les Ogharen utilisent souvent, comme ça, des auges creusées dans les temps très anciens ; parfois même ils trouvent les mortiers et les pilons pour piler le couscous... Allah leur a envoyé ça tout fait, pourquoi se donner tant de mal pour en tailler de nouveau !

Une auge néolithique

    Un examen approfondi confirme que le bloc a bien été taillé de main d’homme, très profondément ; sa hauteur est excellente pour abreuver des bœufs ; des bœufs à l’encolure ramassée et aux longues cornes encombrantes... Indubitablement nous sommes là en présence d’un travail très, très ancien, néolithique, correspondant à la période des peuples pasteurs peut-être !...
Étrange et mystérieux Sahara qui, à chaque étape, fournit matière à si passionnante méditation.

    Par contre, sur les parois de grès très lisses de la guelta — je dis de grès, mais il se pourrait fort bien que l'on soit ici en présence d’un ennoyautement de roches éruptives, car alors qu’alentour les blocs de couleur ocre sont très délités, ici ils ont conservé une surface lisse, noirs et dure... — je ne découvre aucune figuration rupestre, à l’exception de tifinars modernes.

    Cet abreuvoir n’était donc pas un lieu de séjour. Or, les figurations rupestres importantes et dénotant un sens artistique poussé ne se trouvent que rarement dans les cols ou lieux de passage, mais plutôt dans les vastes étendues des plateaux supérieurs (Tefedest, Messak) qui, à l’époque, devaient constituer des pâturages magnifiques, capables de nourrir les troupeaux de la tribu. En outre, ces figurations se trouvent sur des hauts lieux de prières et de sacrifices, où, selon l’époque, les peuples chasseurs invoquaient les dieux de la chasse et, plus tard, les peuples pasteurs adoraient le bœuf divinisé, ancêtre du bœuf Apis.

    Quant à nous, la découverte de point d’eau est de grosse importance.

    Nous remplissons nos guerbas et pouvons repartir avec 220 litres. Quelle joie de pouvoir boire à sa soif, quand ça vous chante, en marchant, à chameau, à la halte ; sans souci de compter les « manassas » ni d’estimer les jours qui séparent du prochain puits.

Les arbres pétrifiés

    Une heure après avoir laissé Tin Erkerin, alors que nous marchons cap à 270 — insensiblement nous tirons vers le sud — je remarque de nombreux débris de bois silicifiés mêlés aux galets éclatés de la hammada. En soi cette trouvaille n’aurait rien de sensationnel n’était le lieu où je la fait. Déjà j’avais observé quelques blocs dans le courant des oueds ; mais tout à coup, sur ce haut plateau, à près de 1 500 mètres d’altitude, voici que notre mechbed étroit et sinueux franchit un grand cylindre de pierre d’une quinzaine de mètres de longueur... C’est un tronc d’arbre entier pétrifié, d’une belle couleur d’ébène, un magnifique échantillon de la forêt primitive.

    D’après les formations géologiques du Messak, elle peut être considérée, me disait un géologue rencontré à Rhat, parmi les forêts les plus anciennes connues à ce jour.

    Le Madani est muet de stupéfaction quand je lui montre l’arbre, lui fait suivre du doigt les nœuds de l’écorce, les attaches des branches, les nœuds concentriques du tronc. Il pousse de grands cris rauques, il exulte, il rit comme un enfant.


Roger FRISON-ROCHE.

(à suivre)