L'Écho d'Alger : journal républicain du matin des 1er et 2 août 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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Un monde nouveau s’ouvre devant nous
CHAPITRE VIII (suite)
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Une halte attendue : la guetta de Tin-Erkerin
où les chameaux purent se désaltérer. (Photo Frison-Roche.)
PEU après nous atteignons l’extrémité ouest de la hammada. Un étrange paysage se dévoile brusquement ; un panorama déchiqueté de cimes, de grandes plaines de sables d'or, de falaises géométriques, une symphonie de jaunes et de roux, tirant au violet foncé dans les lointains brumeux.
Un monde nouveau s’ouvre devant nous que nous contemplons avec la stupéfaction des découvreurs. Nos guides eux-mêmes se sont arrêtés ; ils regardent, prennent des repères, hésitent, se consultent... Puis, brusquement, ils obliquent vers le sud.
Nous marcherons longtemps cap à 220, puis à 240, à nouveau 220, puis à 200, c’est-à-dire plein sud, dans une large vallée de sable, surchauffée, réverbérant la chaleur, concentrant, semble-t-il, tous les rayons du soleil dans sa cuvette fermée que ne parcourt aucun courant d’air.
Dans le lointain, de grandes brèches tranchent la chaîne de montagnes. Aucun doute, nous en avons terminé avec la hammada ; nous sommes ici dans la grande zone d’effondrement, dans cette chebkra d’oueds et de vallées mortes, ensablées, ultra désertiques, qui séparent le Messak Settaffet, que nous venons d’explorer, du Messak Mellet qui va du nord au sud. Entre les deux massifs, se situe, quelque part, la passe d’Aghelad que nous devons franchir ; quand nous l’atteindrons nous serons à nouveau en terrain connu, l’ère des découvertes sera close.
Qu’importe ! le Messak nous a donné plus qu’il promettait. Il conserve dans ses replis ignorés les chefs-d’œuvre patients gravés par les anciens. « Adrar Iktebin » n’est qu’un gisement parmi tant d’autres, j’en suis persuadé ; nous avons fait œuvre de prospecteurs, que d’autres suivent qui exploiteront ces richesses archéologiques avec plus de compétence.L’hirondelle du désert
Nous continuons avec acharnement, nous voudrions franchir l’Aghelad demain et le Madani nous affirme que le col est encore très loin. L’inexactitude des cartes ne nous permet pas de vérifier ses dires. Le guide lui-même hésite de plus en plus ; le mechbed est à peine marqué sur le sable dur, parfois on contourne des garas pyramidales, on franchit de petits seuils, on ne sent plus la fatigue, on marche comme des automates bien remontés.
Nos visages brûlés, gonflés, mal rasés, nos yeux irrités par le sable et le soleil, nous font figures de bandits.
Le Baron marche comme s’il était remonté pour l’éternité.
Quant à moi, je remonte sur mon chameau. Cette étape est interminable.
Le jeu de l’hirondelle du désert vient heureusement en rompre la monotonie. Ce magnifique oiseau au plumage noir lustré de bleu effectue autour de mon chameau et de ma personne une véritable attaque aérienne que n’eût pas désavoué un pilote de chasse. Voletant tout d’abord à ras du sol, elle décrit des cercles rapides autour de nous, semblant choisir sa victime, puis, prenant de la hauteur, elle s’éloigne et fonce en piqué, passe à quelques centimètres de mon visage, ou, de préférence, devant le nez du chameau qui ne bronche pas, et disparaît ; parfois la même attaque se produit sous le ventre, dans le dos... Bientôt j’ai remarqué qu’après chaque « piqué » l’hirondelle s’éloigne ayant gobé une mouche. Son instinct l’a guidée dans ces solitudes vers les seuls êtres vivants qui pouvaient lui apporter la nourriture. Ainsi, dans mes montagnes natales, les choucas suivent les caravanes jusque sur le sommet du mont Blanc pour picorer les restes de nourriture.
Je commence à souffrir réellement des pieds et des chevilles qui ont reçu coup de soleil sur coup de soleil et qui ont été mis à vif par les pierres et les naïls. Ça m’apprendra à vouloir faire le jeune homme, comme ça, sans entraînement !
J’admire Vacher qui, avec une sérénité tout orientale, peut rester huit heures sur son chameau à rêver, à somnoler sans éprouver la moindre courbature.
Peu avant la tombée du jour, après avoir encore franchi deux petits seuils en direction nord-sud, nous atteignons In-Elohou : un grand oued aux rives escarpées. Dans le lointain, vers l’est, le Madani me montre un petit djebbar tout blanc...
— Mechbed Greifa...
La piste de Greifa. Une piste sans doute parallèle à la nôtre et qui rejoint ici. venant de Djerma ; nous sommes bien sur les anciens parcours des Garamantes, sur l’ancienne piste des esclaves et de l’or.
Nous campons voluptueusement dans l'oued. La quantité de shorba que nous engloutissons augmente chaque soir. Où passe toute cette nourriture ? Je maigris à vue d’œil et le Baron, qui avait quitté Sebha rondouillet, redevient svelte comme un jeune homme...
Roger FRISON-ROCHE
(à suivre)