L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 3 août 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



La découverte du sceau de Salomon
pose de nouveaux problèmes




 

CHAPITRE IX (suite)

 



Le sceau de Salomon
(Photo R. Frison-Roche.)

 


    NOUS avons fait la veille un crochet de plus de vingt kilomètres vers le Sud, ce matin nous redressons un peu notre axe de marche ; il se tiendra pendant deux heures à 240 soit S/S.O.

Un chameau de cirque

    L’étape débute par un akba1 très pénible. Une vague piste vient buter contre des entablements rocheux. Mollet et moi allons devant, repérant le meilleur passage ; derrière le convoi suit.

    En un point. Il faut que les chameaux escaladent des ressauts de cinquante à soixante centimètres et même plus. L’un d’eux s’est légèrement écarté de la piste et se trouve obligé d’escalader une gigantesque marche d’escalier, un bloc de près d’un mètre. La bête est chargée, elle n’hésite cependant pas, s’agenouille sur le bloc, puis, dans cette position, effectue un rétablissement sur les genoux, se tient ainsi en équilibre parfait sur les pattes de devant et ramène son arrière-train sur le bloc, ensuite Ile se relève ; la manœuvre a été exécutée avec la précision d’un animal savant, j’en reste un peu médusé.

    — Vacher, mon vieux ! fait Mollet, quand nous serons à la retraite, nous présenterons dans les cirques un numéro de chameaux savants et équilibristes, qu’en dis-tu ?...

Le sceau de Salomon

    Mais Vacher ne répond pas, il observe la surface plate du bloc sur lequel la bête a effectué son numéro d’équilibriste, il médite, il m’appelle :

    — Regarder !...

    Un grand signe apparaît sur la pierre. Un signe gravé très profondément, exécuté avec une précision géométrique... un signe que nous reconnaissons immédiatement :

    — Le sceau de Salomon !...

    — Ici ?...

    — D’époque arabe, alors ?

    — Impossible ! regardez l’ancienneté du trait, sa profondeur, sa nervosité, ni Targui ni Arabe n’ont pu le graver.

    — Vite, la craie, Madani, la craie !

    Je retrace les contours et je distingue un deuxième signe, gravé cette fois avec plus de fantaisie, plus d’hésitation et moins de profondeur, un sceau au double triangle renversé dont chaque pointe est elle-même coiffée d’un petit triangle supplémentaire.

    — L’original et la copie ! déclare Vacher.
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1 Piste très escarpée franchissant les falaises gréseuses.

    Nous aurons le temps, au cours de la grande étape qui va suivre, de réfléchir à ce signe mystérieusement placé en ce point du désert. Je sais que les Arabes emploient le sceau de Salomon — leur Suleiman — mais il y a la patine, il y a l’ancienneté incontestable... J’en ai parlé au professeur Reygasse. II m’a conseillé de ne pas m’emballer, de bien réfléchir ; cependant, a-t-il dit, vous seul êtes juge de l’ancienneté puisque vous seul pouvez témoigner de la patine et de la profondeur de l’incision...

    Alors, tandis que, les jours suivants, j’avançais au pas lent de mon méhari, la tête recouverte du double chèche, écrasé de chaleur, dans cet état de demi-somnolence propice à la méditation, s’est ancrée peu à peu une hypothèse. À bien réfléchir, je la dois peut-être à un coup de soleil ! Cependant... mais oui ! cependant... tenez ! je vous la confie pour ce qu’elle vaut, telle qu’elle est sortie de mon imagination.

Des Garamantes…

    Premièrement le lieu de la découverte : un akba difficile à franchir.

    Avec nos huit chameaux nous avons mis une demi-heure, il a fallu attendre et les faire passer un à un... Et c’est ce qui nous a permis d’observer et de trouver... L’ancienne piste que nous empruntons est la piste oubliée des Garamantes, et, chose capitale, ici convergeaient les routes de Greifa, d’Ubari et de Djerma, et peut-être même de Traghen, car Mourzoult est d’édification plus récente. En continuant plus au sud, on atteignait le col d’Anni, le Tafassasset, l’Air et le Soudan fabuleux...

    Sur cette route passaient les Garamantes allant chercher l’or et les esclaves.

    Qui étaient ces Garamantes, sinon les peuples autochtones du Sahara ; des noirs évolués, commerçants et caravaniers, que les Phéniciens d’abord et les Romains ensuite utilisèrent pour pénétrer dans le Sahara qu’ils étaient seuls à connaître. En somme, des voyageurs étonnants, un peu comme les Touareg ou les Chaambas d’aujourd’hui.

... aux Phéniciens ...

    Or, sur la côte commerçaient, en l’an 950 avant J.-C., les Phéniciens, navigateurs intrépides et en liaison commerciale directe avec le roi Salomon. Le grand roi louait lui-même des vaisseaux phéniciens et organisait ses propres randonnées commerciales. De ces voyages on rapportait à Tyr et à Jérusalem, l’or, les plumes d’autruche, les animaux curieux, les esclaves nécessaires à l’édification du temple.

    Mais tous ces trésors provenant d’Afrique ne pouvaient arriver que par l’unique voie de pénétration connue à l’époque : celle du Fezzan, la Phazznia des Garamantes.

... et au roi Salomon

    Dès lors, pourquoi ne pas imaginer qu’un intendant du roi Salomon, chargé par son maître d’escorter une caravane au Soudan, ne soit pas passé par là. On imagine assez bien la scène : on voit les milliers de bœufs porteurs, les chevaux se pressant dans la montagne ; on entend les cris des pasteurs noirs, les commandements des guides, cela prend du temps, plusieurs jours peut-être s’il a fallu charger et décharger les bêtes. L’intendant d’Israël surveille en véritable chef le passage de sa caravane et, du haut de ce bloc d’où l’on domine toute la vallée — à l’époque, sans doute, fertile — il veille à ce que ne se déchirent pas les précieux sacs de poudre d’or, ne s’abîment pas les chargements délicats — et, en même temps, comme c’est un homme intelligent, il réfléchit, il se dit qu’il serait dommage d’avoir fait une aussi longue route et de n’en pas laisser de trace. Précurseur de sa race en ces solitudes du centre Afrique, à six mille kilomètres de sa patrie, il est pris du désir de signaler son passage. Usera-t-il de l’hébreu, de l’araméen ? Non, il imposera à la pierre la marque de son puissant seigneur le Roi Sage, il gravera ou fera graver le sceau de Salomon.

    — Non !... dites-vous. Pas d’accord ?

    — Alors ? Comment expliquez-vous ?

Roger FRISON-ROCHE

(à suivre)