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L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 4 août 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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La mystérieuse passe d’Aghelad
CHAPITRE IX (suite)
La caravane dans le « canon » d’Aghelad.
(Photo R. Frison-Roche.)
MAIS revenons à la piste. L'akba franchi, un petit reg traversé, nous découvrons une deuxième guelta temporaire que les pluies ont remplie. Nous emplissons deux guerbas et continuons. La guelta est profondément encaissée dans un ravin effondré : aucune inscription sur les bords... Ensuite nous arrivons au bord du plateau et le Madani, tout fier, montre très loin, vers l'ouest, une grande brèche entre deux montagnes tabulaires : « Aghelad ! », dit-il simplement.
Devant nous, une large vallée très ensablée coule vers le nord. La passe d’Aghelad se présente exactement à l’ouest. Nous l’atteindrons en cinq heures d’abord sur cette plage de sable qui monte à l’assaut des collines, ensuite en remontant le lit d’un oued, qui descend d’Aghelad et fait un brusque crochet vers le nord : l'oued Tizi. Enfin ! Depuis le temps que nous l’attendons cet oued introuvable. Le voici porté sur notre carte, marqué coulant plein sud, et rejoignant le Berdjiouch. Nous avons donc atteint la grande piste très fréquentée qui va de Mourzouk à Serdelès par Aghelad. Nous voici en terrain connu. Cependant tout se présente de façon différente. L’oued Tizi coule vers le nord et vers le sud, là où il devrait être, c’est une série de seuils ensablés. Où va donc l’oued Tizi ? Rejoint-il au nord l’oued Chergui de Duveyrier ? Madani nous déclare que par le nord, et sans franchir Aghelad, on peut rallier Serdelès. « C’est beaucoup plus long, mais plus facile... » Dans ce cas, on laisse les bagages dans l’oued et. en coupant par la montagne, on va faire de l’eau à la guelta Iskaouen qu’on a trouvée ce matin.Aghelad
Nous voici remontant lentement le large lit de l’oued Tizi, entre deux falaises parallèles hautes de trois à quatre cents mètres. Derrière, c’est la plaine de Taita. Nous franchissons en cet instant la barrière occidentale du Messak.
Un magnifique mouflon, que nous dérangeons alors qu’il pâturait dans l’oued, part dignement vers les hauteurs. Il bondit avec souplesse, fait cinquante mètres, s’arrête, se retourne, nous examine, repart en trottant, s’arrête de nouveau. Enfin, dégoûté, il remonte au galop les éboulis brûlants et disparaît dans les fissures de la montagne.
À dix heures du matin, nous franchissons le col géographique d’Aghelad. Sur le versant occidental nous pénétrons immédiatement dans un « canon » étrange et resserré, qui va se creusant de plus en plus. Le parcours est difficile, par endroits le passage, creusé dans des marnes rougeâtres, de couleur ocre, reposant sur des entaulements de porphyre, est si étroit que les chameaux ont peine à s’y faufiler avec leurs bagages. Il faut faire très attention aux guerbas qui risqueraient d’éclater contre les rochers.Où l’on évoque l’Atlantide
Dans ce creuset, la chaleur devient rapidement très élevée, tandis que nous devons continuer à pied tirant nos bêtes par l’arzema. Le « canon » s’élargit, il a maintenant une dizaine de mètres de largeur et la falaise s’élève d’une cinquantaine de mètres, le fond est de sable grossier, rempli de menus cristaux qui écorchent douloureusement les pieds. À droite et à gauche s’ouvrent d’hallucinantes gorges, des « étroitures » larges d’un mètre à peine. On avance en pleine Atlantide et, comme pour accentuer cette impression de mystère voici que des inscriptions apparaissent.
On y relève un nombre incalculable de tifinars de caractères coufiques et de caractères arabes modernes. On y trouve également, gravés au couteau dans l’argile tendre, les marques des tribus, les tabeuls des chameaux. Tout indique que cette passe est un lieu de passage énormément fréquenté depuis la période cameline.
Une caravane y est d’ailleurs passée il y a peu de jours :
— Un homme, deux chameaux et un chamelon : déclare le guide...
Comment le sait-il ? Mystère !
— Ils viennent de Mourzouk... ils vont à Serdelès, ajoute-t-il.
Pendant trois heures d’horloge nous parcourons cette gorge de toute beauté qui décrit des méandres sans fin et va jusqu’à offrir des passages en tunnel. Les crues récentes ont emporté les derniers vestiges de piste, il n’y a qu’à passer au petit bonheur.
Nous marchons, nous marchons, faisant des ponctions de plus en plus fréquentes aux guerbas, buvant avec joie l’eau lourde et nauséabonde puisée le matin à la guelta.Courrier Sud
Un bruit de moteur. Tiens ! Un avion dans ces solitudes. Le voici qui passe à trois mille mètres sur nos têtes. C’est un gros Skymaster de la « Sabena ». Il a quitté le Congo vers minuit, il sera dans quelques heures à Tunis, portant sa cargaison de coloniaux engourdis dans les fauteuils pullmann. Que pensent-ils de ces étendues qu’ils survolent. Peuvent-ils imaginer la vie du nomade parcourant la piste, ses souffrances et ses joies ! Quand, dans deux heures, nous sortirons des gorges, eux, déjà, apercevront sous les ailes les premières verdures de la côte. Ouf ! diront-ils, pas trop tôt d’en avoir fini avec ce Sahara de malheur !
Ça n’en finit plus en effet. Toujours des gorges, des murailles de feu, gravées de signes et, parfois, un maigre thala ayant résisté aux crues. Très haut sur nos têtes les sommets décomposés du Messak. Puis, brutalement, comme on ouvrirait une porte pour sortir sur une place publique, le défilé cesse et, devant nous, c’est à nouveau l’immensité saharienne. La passe d’Aghelad est franchie.
— Combien d’heures avons-nous mis ? demande El Madani.
— Trois heures.
— Comme ça je saurai, si je conduis à nouveau des roumis par cette piste ! dit-il satisfait.
Après une courte halte et le thé réparateur, nous poursuivons la route.
Il y a, paraît-il, à deux heures de marche, un oued où les chameaux pourront trouver du hâd, il faudra qu’ils mangent beaucoup, car demain et après-demain « ouallou », dit encore le Madani et il ajoute songeur : « Demain, mauvaise étape ».
Roger FRISON-ROCHE
(à suivre)