L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 5 août 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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À la recherche de l’introuvable Erg de Taïtaa
CHAPITRE X (suite)
Les trois méharistes le soir de l’étape lunaire : de gauche à droite :
Mollet, Frison-Roche, Vacher. (Photo R. Frison-Roche)
CETTE étape du 8 mai fut l'étape lunaire. Elle fut faite de fatigue accumulée, de déception, d’inquiétude également. Nous nous savions en terrain connu, la carte portait une vingtaine de kilomètres de reg, puis l'Erg de Taïta et ensuite on atteignait le Puits de Telia, ce puits tant désiré, en fait, depuis Ubari, le seul point d’eau connu sur la route.
Quelquefois, en relisant mes notes, je songe à cette journée farouche et à notre désappointement et à l’inquiétude du lendemain devant le puits à sec. Que serions-nous devenus si nous n’avions eu la « baraka » ! Car, enfin, les deux gueltas remplies par les pluies, c’était exceptionnel ! ça arrivait tous les dix ans peut-être. Et les deux outres remplies à Iskaouen allaient nous permettre de vivre. Mais cela nous ne le savions pas encore, c’était l’avenir... et nous allions vers l’avenir en marchant comme des fous sur la carapace même de la terre, sur la « roche en place », diraient les géologues, sur une cuirasse noircie par le feu.L’épreuve du caractère
La journée avait commencé très tôt. Le Madani était parti à trois heures chercher les chameaux qui s'étaient gonflés de hâd dans l’oued. Le vent de sable soufflait violemment et le Baron, qui était de corvée de jus, pestait avec âpreté. Je vous ai déjà dit que Mollet était le plus charmant des compagnons, le plus fin marcheur de l’équipe, et que son caractère était d’une régularité étonnante. Eh bien ! Il a fallu ce vent de sable pour connaître le défaut de la cuirasse chez cet être calme et placide. Le Baron n’aime pas le vent, encore moins le vent de sable, cela l’énerve, le rend fou furieux. Donc, ce matin-là, je l’entendais qui jurait d’abondance en s’essayant à faire chauffer le café. J’eus pitié, je sortis de mon sac de couchage, et le remplaçai auprès du foyer. Il s’excusait ! Comme si nous n’avions pas tous nos défauts : moi, au Sahara, c'est les mouches qui me mettent hors de moi, j’en piquerais des crises de nerfs, lui c’est le vent. Vacher c’est la marche à pied... On n’est pas parfait, que voulez-vous !
Le campement levé, les bêtes chargées avec peine à la lueur de la torche électrique, nous partons à 4 heures du matin, cap plein ouest. Derrière nous, les hautes barrières du Messak se découpent à contre-jour dans le soleil levant, loin devant nous apparaîtra demain la chaîne jumelle du Tadrar. Entre ces deux chaînes, distantes de plus de cent kilomètres, c’est ce que les cartes nomment l’erg Taïta et que Duveyrier, qui en explora la partie nord, appelle plus justement le « désert » de Taïta.L’Erg introuvable
Cet erg, on le cherchera toute une longue journée. D’abord, nous franchissons un parcours de fech-fech, tout en molles ondulations et descendant imperceptiblement. Notre nouveau mechbed est à peine marqué, et il n’y a pas de repères. Six heures se passent ainsi, sans que la monotonie du paysage se disloque. Nous apercevons enfin une, puis deux grandes dunes roses, qui masquent l’horizon... Nous faisons une courte halte après avoir descendu dans une cuvette crayeuse. Le vent de sable s’est atténué mais nous ne nous arrêtons que le temps de boire une tasse de thé faite avec l’eau infecte de notre dernière bétilla. Cette bétilla, nous l’avions gardée pour la soif... c’est le cas de le dire. Elle sent affreusement le pétrole ; à dire vrai, c’est la seule trace de pétrole que j’ai dé couverte au Fezzan. Nous buvons malgré tout cette eau à l’essence et nous continuons notre route, car Le Madani nous a dit que ce serait long, très long... et pour qu’il dise ça, il faut que ça soit vrai.
Maintenant nous franchissons un grand couloir entre deux interminables dunes distantes l’une de l’autre de cinq à six kilomètres. En fait, cet erg Taïta est un erg en formation. Il consiste en une série de dunes espacées comme je viens de vous le décrire, orientées O.-NO. - E.-SE. et reposant sur une croûte de fech-fech décomposé. Beaucoup de ces dunes affectent la forme en croissant des barcanes de la steppe Khirghise.
Nous avançons sans changer de cap sur ce sol si friable que les chameaux en crèvent l’écorce de leurs larges soles. De toute la journée nous ne marcherons que sur du reg ou de la roche pure. À 16 heures, après onze heures quinze de marche effective, ne nous étant reposés que trois quarts d’heure et ayant parcouru 56 kilomètres, nous atteignons un très maigre oued desséché :
— L’oued Taïta, dit le guide.Oued Taïta
C’est un filet d’herbes sèches qui se dirige vers le nord dans une cuvette de rocs noirâtres bordée d’une petite falaise gréseuse. Entre les interstices des pierres subsistent quelques brindilles. Nos chameaux, affamés, courent affolés, malgré leurs entraves. à droite et à gauche, cherchant à s’éloigner ; le sokrar, finalement, les ramène près du campement, les fait baraquer. Ils mangeront demain.
Demain nous arriverons au puits. Nous buvons donc sans trop nous priver notre eau pétrolée. J’en connais même un qui pousse l’impudence jusqu’à se laver. Il est vrai que notre visage prend de plus en plus la couleur de la brique cuite et que notre barbe, chargée de sable, se hérisse et s’électrise douloureusement Mais enfin... se laver !
Le Madani et le sokrar marquent pour la première fois des signes d’épuisement. Ils sont surtout inquiets pour leurs bêtes, car la région est sèche, il n’a pas plu et les pâturages du Tanezrouft sont encore très loin.
— Demain, à la première heure, dis-je au Targui, nous devons atteindre le puits ?
— Manarf, le puits est loin, très loin encore.
Alors que signifie l’indication portée sur la carte. Tout est donc faux ?
Roger FRISON-ROCHE
(à suivre)