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L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 6 août 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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Le puits de Télia était à sec
et sans plus tarder nous franchissons le Tadrar
CHAPITRE X
La caravane dans une gorge de la montagne
TOUT était faux en effet sur cette carte !
Le lendemain nous sommes partis à 4 heures, cap : 300.
Les dunes se sont espacées, puis elles ont cessé et nous avons dû traverser une très large cuvette creusée dans des marnes allant du jaune éclatant au vert de gris. Ces couleurs cadavériques accentuant encore l’impression squelettique du paysage où pointaient de-ci de-là comme des îlots sur les maaders desséchés des garas coniques finement ciselées.
C’était étonnant de mystère et de couleur ; un paysage qu’eût aimé René-Jean Clôt, le peintre des solitudes africaines. Le seul qui ait su exprimer avec de la couleur, la chaleur et le vent, l’immensité, la solitude, l’absence de vie, les vibrations de l’atmosphère, tout ce qui enfin constitue le Sahara. Peu après nous remontions un petit oued où nous retrouvions avec plaisir un semblant de végétation et, du haut d’une falaise, le Madani nous montrait dans le lointain, vers l’ouest, la chaîne dentelée du Tadrar que nous devions franchir le lendemain. Je me retournai vers l’est, le mystérieux Messak, la terre fertile en découvertes s’était évanouie dans une brume impalpable. Comme ces continents qui disparaissent tout à coup alors que le paquebot s’éloigne, comme s’ils s’étaient brusquement engloutis dans les flots.
Il nous fallut encore trois heures de reg, toujours plein ouest, pour atteindre l’oued Telia. Un véritable oued celui-là, avec de très beaux ethels ensablés, coulant ses méandres du sud au nord. De joie, nous ne sentions plus la chaleur !
Les chameaux déchargés, nous nous installâmes avec délice sous l’ombre chaude d’un ethel. Le puits était à quelques mètres ; les chameaux se pressaient alentour, assoiffés, inquiets.
On commença par les abreuver. Car, il y a une règle saharienne. Quand on arrive au puits on commence par faire boire les montures, ensuite les hommes... Et Vacher, en véritable méhariste, s’affaire avec les deux Touareg. Oh ! déception ! il y a bien de l’eau à quatre mètres, mais une eau boueuse, épaisse comme du limon. On en tire quelques « dellous », qui, versés dans une couverture étendue sur le sable et faisant fonction d’abreuvoir, sont présentés aux chameaux ; ceux-ci flairent le liquide épais, trempent dédaigneusement leurs lèvres, puis refusent de boire.
Vacher ordonne alors le curage du puits. Malgré la fatigue, nos hommes se relaient dans le trou nauséabond, retirent des dellous de boue fétide, mais l’eau n’apparaît toujours pas Elle suinte à peine, elle empeste. Il faut renoncer. Nous sommes consternés.
— N’en buvez pas ! dit Vacher, c’est une histoire à attraper des coliques de sable et à rester sur place.Déception
On fait l’inventaire. Il reste environ quarante litres d’eau pétrolée. Le prochain point d’eau est Hassi-Tanezrouft, à quarante kilomètres de Rhat, c’est-à-dire à cent kilomètres d’ici environ ; quarante litres d’eau pour cinq personnes et pour deux jours de marche forcée, ça représente quatre litres par jour et par tête. Actuellement, nous marchons douze heures et nous buvons quinze litres...
Ça sera dur !
Et toute la joie qui nous envahissait il y a moins d’une heure à la vue des ethels s’est évanouie, remplacée par l’inquiétude. C’est l’éternelle leçon du Sahara, où l’on ne prévoit jamais assez, où il faut toujours emporter avec soi suffisamment d’eau pour que, si le puits désiré se trouve asséché, on puisse encore joindre le suivant et n’avoir consommé que la moitié de sa ration d’eau... afin que..., etc.
À 14 h 30, après 3 h 30 d’efforts inutiles, nous quittons l’oued inhospitalier. Le Madani est vexé, ne nous avait-il pas assuré qu’on trouverait de l’eau à Télia. Quant à la carte, qui porte un gros rond bleu, indice d’un point d’eau important, ses inexactitudes pourraient coûter cher.Le mystérieux Tadrar
Nous obliquons légèrement au nord. La chaîne du Tadrar se rapproche, curieusement découpée, avec d’innombrables pitons, des aiguilles de rocs ciselées, des montagnes bleutées aux formes étranges. Un paysage fantomatique succède à l’hallucinante étape de la veille, et nous pénétrons dans les gorges mystérieuses par une piste qui serpente entre des blocs aux formes fabuleuses, remontons un petit oued égayé par des thalas fleuris... Ah ! s’il n’y avait pas l’inquiétude de la soif, quel plaisir nous aurions à découvrir cet aspect nouveau du Sahara. Nous bivouaquons, après cette décevante journée, dans une crique de rochers qui se teinte de bleu avec la tombée du jour. Et, lorsque l’obscurité s’élève de la terre et rejoint les étoiles, leurs formes d’oiseaux de proie, de bêtes de l’Apocalypse, se penchent sur notre campement. Il émane de ces pierres un pouvoir maléfique qui les rend vivantes, et nous nous pressons autour de la flamme pétris de la sourde inquiétude qui devait étreindre les premiers hommes aux premiers âges de la terre.
La falaise d’Ilegoutène
Selon le Madani, nous avions passé la nuit à l’entrée de l’akba d’Ilegoutène. Il fallut cependant deux heures quinze de marche le lendemain matin pour atteindre le rebord occidental du massif du Tadrar. Nous avions continué notre route à travers des gorges sinuant entre d’immenses éboulis et des montagnes semblables à des châteaux forts et, avec cette brutalité que j’ai déjà décrite, le paysage s’était déchiré sur le vide. À nos pieds, très bas, à plus de cinq cents mètres, s’étendait la vallée du Tanezrouft, et dans les lointains un océan de sables amoncelés. Nous dominion la plaine du haut d’une falaise abrupte et, dans le soleil levant, le paysage acquérait une netteté à l’emporte-pièce, qui permettait de voir fort loin vers l’horizon de l’ouest.
Nous avions très peu bu la veille, uniquement trois petits verres de thé qui désaltèrent et soutiennent en même temps. Il fallait qu’aujourd’hui nous accomplissions une étape de soixante kilomètres pour atteindre le puits. Bien sûr ! Le Madani nous assurait que nous trouverions de l’eau, mais il sentait bien qu’après son échec de la veille nous n'avions plus confiance et, mortifié, il allait de l’avant.
Roger FRISON-ROCHE
(à suivre)