L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 7 août 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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La descente de l’Akba d’Ilegoutène
CHAPITRE XII
Une vue saisissante de l’akba d’Ilegoutène. (Photo R. Frison-Roche.)
Enfin de l’eau !
L’AKBA commençait comme tous les sentiers de montagne en pays calcaire. Il offrait grande ressemblance avec certains cols du Vercors ou de la Chartreuse que j'avais franchi dans mon jeune temps. Mais il s'agissait cette fois de faire passer nos chameaux et leur chargement.
Le Madani, rendu prudent, remonta hors d’atteinte des rocs pointus l’unique guerba à moitié vide contenant notre précieuse et ultime provision d’eau. Puis, chacun conduisant sa bête, nous commençâmes la descente. Tout de suite, au début, il fallut éviter le cadavre d’un chameau qui encombrait la piste, puis celle-ci se faufila le long d’une corniche dangereuse, entre des blocs instables, au-dessus d’un abîme impressionnant. Toue en bas en apercevait le tracé très clair de la piste automobile. Cette fois nous retrouvions réellement le désert humain, encore que cette piste ne soit pour nous qu’un symbole et qu’il eût été vain d’y chercher un secours quelconque, car il était fort douteux que nous y rencontrions un camion.
La descente de la falaise nous prit moins de temps qu’on eût pu le penser, mais, dans le bas, parmi les éboulis gigantesques, la chaleur des bas-fonds nous assomma littéralement.
Nous bûmes chacun une ration d’eau car il était inutile de se dessécher plus avant ; nous venions de parcourir quatre heures sans boire et il fallait éviter une trop grande siccité du corps. Ensuite, encore que Mollet et moi eussions préféré continuer à marcher, nous montâmes sur nos chameaux. Il fallait éviter toute fatigue, tout effort inutile qui nous eût altéré davantage. Nous marcherions cette nuit s’il le fallait, mais d’ici là en selle.
À 9 heures du matin nous atteignions la piste auto, à la borne kilométrique 45. Rhat se trouvait donc à 80 kilomètres au sud. Hassi-Tanezrouft à 40 kilomètres.Ksar El-Djenoun
Notre méharée dura toute la journée, au long de cette magnifique et large vallée de Tanezrouft ; à l’est, la falaise du Tadrar s’étendait immuable, à peine franchissable en deux ou trois points par de périlleux akbas et devant nous sortit bientôt des brumes ksar El-Djenoun, la montagne aux génies de Rhat, qu’il ne faut pas confondre avec la Garet El-Djenoun de la Tefedest, que j’eus l’honneur de gravir en premier en 1635.
Ce fut la croisière de la soif. Nous avancions au pas lent de nos chameaux qui se traînaient littéralement, assoiffés et affamés. On fit halte une heure pour manger un peu. « Nous serons dans trois heures au puits », nous dit Madani en nous présentant une manassa pleine d’eau, et, comme nous refusions de boire, il se fâcha :
— C’est maintenant qu’il faut boire, même si le prochain puits est sec, car après il serait trop tard. Buvez maintenant et cette nuit vous pourrez marcher.
Et il nous jura solennellement qu’on trouverait de l’eau.Hassi-Tanezrouft
Il y avait, en effet, de l’eau à Hassi-Tanezrouft ; une eau abondante et pure, une eau délicieuse. Nos montures se précipitèrent autour de la margelle en maçonnerie, œuvre des sapeurs du génie français ; l’eau était à quatre mètres. On la puisa dans un dellous qui, chaque fois, remontait victorieusement ses quinze litres d’eau, on fit boire les chameaux qui engouffrèrent chacun plus de trente litres. C’était une joie pour les yeux que de les voir barboter, s'ébrouer, secouer leurs babines, s’asperger...
Après les bêtes, les hommes ! On but à s’en faire péter la panse ; et puis on s’aspergea comme des gosses, à grands coups de dellous, et il nous sembla que la dure carapace de sable qui oppressait notre corps, qui l’empêchait de respirer, se dissolvait comme par enchantement.
Ensuite on remplit les guerbas, toutes les guerbas, comme si nous avions encore des journées de marche à effectuer.
Ce soir-là. le Madani nous fit une shorba si pleine de fel-fel qu’on en restait la bouche ouverte ; mais nous étions dans l’euphorie, et déjà je m’allongeai sur mon sac de couchage, insouciant du vent de sable qui commençait, lorsque le Targui, brusquement, demanda que l’on leva le camp.Marche nocturne
Vacher lui-même le soutenait avec force. Car leur joie n'était pas complète ; il n’y avait aucun pâturage dans l’oued et les bêtes erraient de-ci de-là, menaçant, après ces deux Jours d’abstinence, de partir droit devant elles en se guidant à leur seul flair. Déjà, dans l’après-midi, notre jeune chamelle avait d’une ruade envoyé se disloquer sur le reg son chargement qu'elle ne voulait plus supporter, et toute la caravane avait bien failli s'emballer. Non ! il fallait repartir.
— Encore trois heures et nous rencontrerons un très bel oued où le pâturage est abondant. Allons ! du courage ! dit Vacher.
Nous repartîmes dans la nuit la plus absolue. Le vent de sable s’était levé avec force, il avait masqué tous les repères, toutes les étoiles, toutes les montagnes, jusqu’à l’étrange silhouette du ksar El-Djenoun où parfois, la nuit, les djinns allument des feux pour attirer leurs victimes.
Nous allions dans cette brume qui effaçait tout.
Le Madani se guidait sur une trace qu’il avait heureusement repérée, celle d’un homme avec un très petit pied et un chameau chargé. Parfois il la perdait, alors il m’appelait et, à l’aide de ma torche électrique, nous la retrouvions. La nuit était chaude, étouffante, et nous sentions le poids de toutes les fatigues accumulées depuis le départ. J’avais enveloppé mes pieds de chiffons peur éviter le frottement du sarouel sur mes chevilles enflées ; bientôt je remontai en selle. Mollet seul continua.
— Si je monte à chameau, je m’endormirai et patatras..., dit-il résigné.
Je crois bien pour ma part avoir somnolé, car je me suis retrouvé tout à coup dans une abondante forêt d’ethels coiffant des buttes de sable. Le ciel s'était dégagé, on apercevait les étoiles, et même les silhouettes ciselées du ksar El-Djenoun juste à portée de fusil.
Qu’il allait faire bon dormir !Des phares dans la nuit
Comme nous nous étendions sur nos couvertures, on distingua au loin des phares sur la piste.
— Un camion ! c’est peut-être vous qu’on recherche ! dit Vacher.
C’est, en effet, chose possible. J’ai signalé notre arrivée à Rhat pour cette nuit ou demain. L’avion est peut-être en avance, ou bien on me réclame en Alger ?
Je fais des signaux lumineux auxquels on répond, et je marche à la rencontre des voitures, car elles sont deux qui avancent lentement, disparaissent dans un repli de terrain, réapparaissent balayant la nuit des pinceaux de leurs phares.
J’ai peut-être parcouru une centaine de mètres lorsque Je m’avise n’avoir pris aucun repère ; comment retrouverai-je le campement ? Toutes les touffes d’ethels se ressemblent et l’oued s’étend sur plusieurs kilomètres. Vite, prenons un axe de direction approximatif tandis qu’il est temps. Le bouclier d’Orlon, très haut au-dessus des montagnes, sera le signal infaillible et, à l’autre point de la nuit, la cime déchiquetée du ksar El-Djenoun. J’approche ! les camions sont arrêtés, je distingue le remblai de la piste. Bientôt des ombres et, dans la nuit, une voix qui interroge :
— C’est le Baron ?...
— …
— Non ? Alors, c’est Vacher ?...
— Pas davantage ! Alors, c’est Frison-Roche...
— Lui-même.
Roger FRISON-ROCHE
(à suivre)