L'Écho d'Alger : journal républicain du matin des 8 et 9 août 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


CHAPITRE XIII

 




    ÉTRANGE rencontre à une heure du matin en plein Sahara.

    — Nous avons un message pour l'adjudant Vacher.

    Il est au campement, je vais vous conduire.

    Les deux camions remontent sur Ouargla, ce sont à peu près les derniers avant l’été. Leurs occupants me suivent à travers le dédale des buissons, je marche à l’étoile, longtemps, trop longtemps même. Nous n’étions pas aussi loin ! Je crie, mais le vent est contraire. Cependant, là-bas, ils doivent bien voir nos lampes ! Je parie qu’ils dorment déjà...

    Nous allumons de grands feux d’herbe. Bientôt, tout flambe autour de nous. Enfin, dans une saute de vent, j’entends parler le Baron.     Ils sont là.

Le message inopportun

    Court dialogue.

   — Vacher, je vous enlève, vous venez avec nous. Ordre du capitaine.

    — Mais, mon lieutenant ! fait Vacher, désemparé et désappointé.

    — Pas d’histoire, Polignac vous réclame et votre remplaçant doit rejoindre le peloton !... Adieu les beaux projets, le séjour à Rhat, les amis retrouvés, les palabres, le thé ! Adieu la belle randonnée à chameau jusqu’à Polignac à travers un coin perdu du Tassili ! Adieu tous vos projets. Vacher ! Grandeurs et servitudes du désert !

    Alors, dans la nuit, nous nous réunissons autour d’une dernière tasse de thé ; notre compagnon précieux des jours difficiles et heureux rassemble son gesh, sa rhala, ses tapis, chacun l’aide à porter tout ça jusqu’au camion. On refait en sens inverse le chemin parcouru. Le moteur tourne.

    — Au revoir, mon vieux, quel dommage que nous ne puissions boire ensemble à la santé des Kel-Massak !

    — Écrivez-moi si vous avez éclairci l’énigme du sceau de Salomon, crie encore Vacher, tandis que les lourds véhicules roulent dans la nuit.

Le hasard

    Nous voilà seuls, le Baron et moi, un peu tristes, nous escomptions tant gagner Rhat tous les trois. Plus tard, le capitaine Leliepvre, chef de l’annexe du Tassili, me dira en riant :

    — Il y avait une chance sur mille de vous rencontrer. Il fallait que vos routes et celle du camion se croisent juste à l’unique endroit où vous avez traversé la piste. Le cas s’est produit en pleine nuit et j’ai pu « récupérer » Vacher. C’est qu’il me faisait grand besoin à Polignac.

    — Et quels étaient sans indiscrétion ces papiers importants que vous lui avez fait signer par votre adjoint, en pleine nuit, en plein désert et en plein vent de sable, et que le lieutenant m’a chargé de vous apporter ? demandai-je intrigué.

    Le capitaine Leliepvre sourit.

    — Vous ne devineriez jamais... Sa demande de rengagement. Il termine, en effet, ses quinze ans de service !

    C’est exact, le soir, à l’étape, autour du feu, le Baron et lui évoquaient la belle vie qu’ils allaient mener, leur contrat épuisé, dans une ville quelconque de France ou du Sahel, une vraie vie de civilisés, enfin... avec des vrais dimanches, de l’eau claire, des arbres, de la verdure, des femmes blanches... Il ne faut jamais jurer.

Dernier effort

    Le lendemain, nous sommes partis très tard. Nous n’avions plus de montre, Vacher ayant emporté son chronomètre et la mienne étant bloquée par le sable. Un dernier effort nous mena jusqu’au bord de l’erg qui précède Rhat. Nous avons fait là notre dernière geila, but notre dernier thé dans l’étouffante atmosphère de l’été saharien. Puis, nous avons abordé l’erg à pied dans une brume de sable, car nos chameaux, fourbus, n’avançaient plus qu’avec peine. On a ainsi gagné la dernière dune et, de sa crête effilée par le vent. Mollet, qui est maintenant en terrain familier, m’a montré une colline de bronze dans la plaine d’or : le Koukoumen, le rocher de Rhat.

    Une heure avant que de l’atteindre nous avons procédé à notre toilette. Nous avons sorti des valises les boubous blancs et les sarouels noirs impeccables ; nous nous sommes lavés, rasés, bichonnés ; El Madani s’est éloigné derrière un thala pour procéder avec minutie à sa grande toilette .Il n’avait pas encore terminé lorsque nous sommes repartis, Mollet et moi, sans l’attendre.

    Comme nous atteignions les jardins de Rhat, il nous a rattrapé au grand trot de son méhari. Il était superbe, hiératique dans ses voiles bleu clair sur lesquels il avait croisé les cartouchières rouges des goumiers ; il avait coiffé le grand chèche en cimier de sa tribu, le cimier des nobles Ogharen. Et le sokrar lui-même s’était drapé de son mieux et marchait fièrement portant en bandoulière un vieux fusil italien au canon rouillé et à la crosse brisée.

Le défilé peu glorieux...

    Le désastre, ce fut l’arrivée dans Rhat. Nous avions laissé le convoi aux portes de la ville, car nous craignions que les chameaux à demi-sauvages ne fassent des histoires.

    Quant à nous, il fallut renoncer à faire cette entrée triomphale que tout Saharien, revenant de reconnaissance, rêve d’effectuer pour étonner les populations. Monter nos bêtes eût été trop dangereux. On se résolut. Mollet, le Madani consterné et moi, à marcher à pied en les traînant par la rêne. Le chameau du Baron, surtout, ne voulait rien savoir et regardait méchamment ces murs hostiles et tous ces gens qui se pressaient dans la longue et unique rue de Rhat. Des gens reconnaissaient Mollet, l’interpellaient. Et, comme nous allions arriver en vue du poste, patatras ! un coup de mousqueton nous immobilisa ; on rentrait les couleurs. Trop tard !... pour quelques minutes !

... et l’accueil « Saharien »

    Le capitaine Leliepvre est compréhensif. Nous n’eûmes pas, selon la caïda saharienne, à attendre le lendemain pour pénétrer dans le poste. Il nous reçut avec une sympathie qui, aujourd’hui encore, me va droit au cœur. Peu après, douchés, abreuvés, nos chameaux renvoyés au pâturage, nous goûtions sous son toit les joies de l’hospitalité saharienne. Après le dîner, on commença des histoires.

    On avait déjà tout oublié, du moins tout ce qui avait été souffrances et fatigues, toutes ces menues misères qui ne font que souligner davantage les joies de l’aventure.

    Ainsi se termina cette reconnaissance de quatre cent cinquante kilomètres, accomplie en neuf jours pleins.

    Neuf jours pendant lesquels j’ai plus amoncelé de souvenirs qu’un sédentaire en une vie.

    Mais déjà le Baron se préoccupait :

    — Faut me trouver une bonne monture pour aller à Tamanrasset.

    — Quand partez-vous ?

    — Le plus tôt possible, mais rassurez-vous, cette fois j’irai doucement, je n’ai pas d’avion à rattraper, moi. me dit-il — et je crus lire un reproche dans sa figure bronzée — quatre heures le matin, la sieste et barka !

— Amdoullah !

   

Roger FRISON-ROCHE