LA RAHLA
(Amicale des Sahariens)
Le Saharien n° 55 - 3ème et 4ème
trimestre 1970
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Est-il besoin d’un prétexte pour évoquer le souvenir du père de FOUCAULD et du Général LAPERRINE ? La question ici, ce soir, peut paraître superflue. Mais s’il fallait un prétexte, on le trouverait aisément dans deux anniversaires. Le premier décembre, demain, il y aura exactement cinquante-quatre ans que le père de FOUCAULD était assassiné devant son bordj au cœur du Hoggar. Cette année, 1970, a été le cinquantenaire de la mort de LAPERRINE.De FOUCAULD — LAPERRINE — deux noms étroitement liés dans l’histoire de la conquête — essentiellement pacifique — du Sahara. Deux tombes l’une près de l’autre, sur la petite place ocre-rouge de Tamanrasset, où l’on accédait par une large avenue à l’ombre des éthels au feuillage touffu vert de gris.
(Photo Cresson.) Tamanrasset, 18 février 1920.
Le général Laperrine part pour le terrain d’aviation.
à sa gauche : l’Amenokal Moussa ag Amastane.
Deux noms, deux hommes, remarquables l’un et l’autre, et dont tant de points communs devaient faire deux amis.Leur origine, d’abord. Tous deux sont d’authentiques gentilshommes de la vieille France, issus d’un milieu pour lequel l’honneur et les vertus de la chevalerie et du catholicisme sont la tradition. Le Vicomte de FOUCAULD descendait du Croisé Bertrand de FOUCAULD, tombé aux côté de Saint Louis, et aussi du prêtre Arnaud de FOUCAULD, victime de la Révolution.
Chez les d’HAUTPOUL — car LAPERRINE, par une discrétion qui est bien dans sa nature, avait laissé tomber la deuxième partie de son nom, alors que son frère, prélat romain, celui qu’avec une affectueuse ironie il appelait « l’élève pape », son frère, était Monsignor LAPERRINE d’HAUTPOUL — chez les d’HAUTPOUL, la noblesse remontait au moins au Xe siècle. Dans la lignée se signalait le Général d’HAUTPOUL qui chargea à la tête de ses cavaliers à Austerlitz, et qui mourut en cuirassier des suites d’un coup de biscaien, reçu à la bataille d’Eylau. Ce n’était pas de celui-là, d’ailleurs, qu’il se prévalait. Si l'on en croit le Professeur GAUTIER, il aurait dit, pendant une de ces méharées qui laissent le temps aux semi-confidences : « Celui de mes ancêtres pour qui j’ai tendresse de cœur et dont je porte le nom était un LAPERRINE du XVIe siècle : c’était une forte tête, un mauvais garçon, un peu chef de bande ; il a été pendu à Toulouse... »
Tous les deux, le moine et le soldat du Sahara, reçurent une analogue formation intellectuelle et religieuse, qui ne pouvait manquer de les marquer pour la vie ; de FOUCAULD, grâce à de distingués professeurs de Strasbourg, puis aux Jésuites de la rue des Postes. LAPERRINE, chez les Dominicains de Sorèze. Ni l’un ni l’autre ne furent de constants bons élèves. Le jeune LAPERRINE ne consentit à s’appliquer dans ses études qu’après une énergique admonestation du Supérieur de son collège, alors que, comme chacun sait, le dilettante élève de Corniche de FOUCAULD fut renvoyé chez son grand-père, avant la fin de sa deuxième année scolaire à Sainte-Geneviève. Ce qui ne les empêcha pas d’entrer à Saint Cyr, tous les deux à la limite d’âge inférieure, à dix-huit ans. Mais pas la même année, comme il arrive qu’on le croie. De FOUCAULD en 1876, avec la promotion de PLEWNA, celle du Maréchal PETAIN. LAPERRINE, en 1878, deux ans après, avec la promotion des Zoulous ; c’est-à-dire qu’ils ne se rencontrèrent pas à l’École Spéciale Militaire. Et tous les deux encore, encore un respect des traditions, sortirent dans la cavalerie.
C’est alors qu’apparaît entre eux une différence fondamentale. Le Vicomte de FOUCAULD, tempérament entier, assoiffé d’absolu, n’amorcera le virage qui devait le conduire vers des cimes inaccessibles au commun des mortels, qu’après une courbe descendante qui alla jusqu’à susciter l’inquiétude d’un conseil de famille. C’est un champion. Mais ses records de silence et de pénitence, il ne les battra qu’après avoir battu des records de paresse et de gourmandise. Son épicurisme de Sous-Lieutenant offusque même ses camarades comme, plus tard, son ascétisme d’ermite leur semblera déraisonnable. Ce n’est pas l’homme des demi-mesures. C’est un champion dans toutes les disciplines. Vouloir l’enfermer dans une catégorie : soldat, apôtre, moine, martyr, saint, tâche entreprise par le Général CHARBONNEAU, avec sa sagacité de pilote, dans un très beau livre, aboutit à des points d’interrogation. Il est tout cela et il est autre chose que cela. Son exploration du Maroc et son dictionnaire touareg-français sont des performances de classe internationale. Il ne trouve sa vraie dimension que comme frère universel. Contrairement à ce qui se dit des hommes célèbres, « il grandissait démesurément quand on le voyait tous les jours et de près », nous apprend le Docteur HERISSON, qui fut son compagnon à Tamanrasset... C’est un être exceptionnel.
Par contre, la route de LAPERRINE va tout droit. Les directives qu’il rédige à trois reprises dans sa vie, à 27 ans comme lieutenant, à 42 ans comme commandant, à 59 ans comme général, témoignent d’une rigoureuse continuité de pensée. Il n’est qu’un soldat, mais pas un quelconque soldat,... un chef.
En dépit de la différence de leur personnalité, ce qui les rapprocha plus et mieux que leurs dénominateurs communs, ce qui suscita leur « amitié incomparable », selon le qualificatif que lui donne le Père de FOUCAULD dans son testament, ce fut leur amour du Sahara.
Tout homme n’est pas appelé au désert et tout appelé n’y est pas élu. Mais pour le Père de FOUCAULD, ce pays qui n’enseigne que les extrêmes, qui éloigne des à-peu-près et même ne les tolère pas, convenait parfaitement à son tempérament. Pour « un animal d’action » comme LAPERRINE, c’était le moyen de vivre son poème. Tous les deux, fervents des tâches périlleuses, chercheurs de lumière, trouvèrent leur « terre promise ». Cet amour, ressenti plus ou moins consciemment par tous les Sahariens, va dans certains cas jusqu’à l’envoûtement, malgré les sacrifices et peut-être à cause des sacrifices et des souffrances qu’il impose, car, tout amour exige des renoncements ; il peut prendre l’aspect d’une intoxication, il devient une drogue dont on ne peut plus se passer. C’est l’inexplicable, l’implacable enchaînement du Capitaine Morhange de l’Atlantide de Pierre BENOIT aux sortilèges d’Antinéa.
Je voudrais, à ce propos, évoquer un passage d’un autre ouvrage bien connu et peut-être trop oublié — le « Charles de FOUCAULD » de René BAZIN : « Quand cette vocation parle et commande dans un cœur d’homme, il n’y a qu’à la suivre. On la combat sans la vaincre ? Demandez-le aux vieux Sahariens qui ont essayé de prendre du service en France, et qui trouvent que la meilleure garnison ne vaut pas le désert ; et qu’un colonel, défilant à la tête de son régiment, n’éprouve point le sentiment de libre puissance, ni le petit frissonnement d’isolement et d’aventure possible qui tiennent en éveil et en joie inquiète le petit lieutenant, chef de corps lui aussi, dont les vingt- cinq méharistes à la file, marchent sous les étoiles, faisant crouler le sable des dunes sous les pieds des chameaux, et suivent une piste vagabonde incertaine souvent, à la recherche d’un puits ou d’une bande pillarde. Demandez-le à ceux qui ont pris leur retraite, imprudemment, au bord de la mer de Bretagne ou sur le rivage de Nice... » ou dans un petit village des Vosges, me permettrez-vous d’ajouter, pour en terminer avec ce que j’aurais sûrement moins bien dit que René Bazin.
Dans ce pays magique, celui du petit prince de SAINT EXUPERY, dans « ce pays de mortelle gloire et d’intolérable splendeur », selon André GIDE, le commandant LAPERRINE arrive en juillet 1901, avec le titre de Commandant supérieur des oasis sahariennes. Il a quarante et un ans. Le Père de FOUCAULD en a quarante-trois quand, trois mois plus tard, le 28 octobre 1901, il fait son entrée à Béni-Abbès.
Tous les deux sont alors des hommes dans la plénitude de leurs moyens, nantis d’une solide expérience dans leur carrière respective. Le moine a consolidé sa foi, tardivement retrouvée, par de longs séjours dans des couvents de France et de Palestine. Il a reçu l’Ordination. Après un premier bain d’Islam en Afrique du Nord, il a vécu au contact des Musulmans au Moyen-Orient. Il a réfléchi. Il veut apporter ce qu’il considère comme le bien le plus précieux du monde à des gens qu’il a appris à aimer et qui en sont totalement dépourvus : le christianisme.
Le Commandant LAPERRINE vient de terminer son temps de commandement au 7e chasseurs à cheval à Sampigny, une maussade petite bourgade de la Meuse. Il n’est pas fâché de retrouver l’Afrique, où il sert presque sans interruption depuis sa sortie de Saumur. Cela a commencé par l'Afrique du Nord où il a baroudé pour la première fois de sa vie contre les bandes de Bou Amama, et où, à cette occasion, il a fait la connaissance du Lieutenant de FOUCAULD... et de son premier repentir. Cela a continué par l’A.O.F. où, pendant sept ans, avec l’escadron de spahis soudanais, il a livré de fréquents et durs combats. Il est entré à Tombouctou avec la colonne Joffre. Il a été fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1892, en récompense de ses actions d’éclat et il a obtenu en 1896 — ce qui était rarissime à cette époque — une citation à l’ordre des troupes de l’A.O.F., à la suite de la brillante affaire d’Aken-ken. Quels étaient, cette fois-là, ses adversaires ? Des Touareg Hoggar, ceux dont il fit plus tard ses amis — le fait mérite d’être noté au passage. Enfin, avant d’aller moisir dans sa petite garnison lorraine, il a découvert le Sahara algérien — excusez-moi, j’allais dire le vrai Sahara — en 1897, à l’escadron des spahis sahariens.
C’est donc un officier supérieur ayant déjà fait ses preuves qui rejoint Adrar dans la fournaise de l’été 1901. Il sait ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut pas faire avec des cavaliers, sous un tel climat. Il a appris ce qu’on pouvait attendre des méharistes au cours de son séjour à Fort Mac-Mahon. Lui aussi, il a des idées précises sur sa mission et sur les moyens de l’accomplir. Quelle est cette mission ? Où en est-on, à ce moment-là, au Sahara ?
Il y a eu le coup d’arrêt brutal de 1881, l’humiliant, l’effroyable massacre de la mission Flatters, qui avait pour but de reconnaître l’itinéraire d’un chemin de fer transsaharien. On a su, par quelques rescapés rentrés à Ouargla, épuisés, ce qu’avait été le long calvaire de leurs camarades qu’avaient épargnés la lance et la takouba des Touareg. Certains, comme les naufragés de la Méduse, avaient dû manger de la chair humaine pour subsister. On conçoit aisément que devant une opinion publique horrifiée par de tels récits, les autorités responsables soient devenues circonspectes. Il faudra des années — dix-sept années, précisément — pour que soit reprise l’idée de la traversée du désert.
C’est seulement en 1898 que la mission FOUREAU-LAMY accomplira l’exploit. Ce fut une réussite, assurément, mais une réussite difficile et coûteuse. Comme le détachement du Commandant LAMY était impressionnant par ses effectifs et par son armement, comme son chef avait eu la prudence de contourner leur forteresse naturelle, les Touareg n’avaient osé se manifester. Ils n’avaient pas réagi non plus lors de l’occupation des oasis du Tidikelt par le Capitaine PEIN à la fin de l’année 1899, à l’occasion de la mission du géologue FLAMAND.
Est-ce à dire qu’ils étaient prêts à nous ouvrir l’accès de leur mystérieux Hoggar ? Leur attitude arrogante pouvait nous en faire douter. LAPERRINE, dès son arrivée, aimerait bien être fixé.
L’occasion lui est donnée, en mars 1902, de poser la question sans ambiguïté. Il entérine la décision du Capitaine CAUVET, chef d’annexe d’In-Salah, son camarade de promotion, d’envoyer une reconnaissance vers le sud. Le Lieutenant COTTENEST en est chargé. Il s’enfonce dans la Koudia interdite aux Européens, avec cent-trente goumiers recrutés parmi les tribus récemment ralliées. En soixante jours, il parcourt 1 700 kilomètres et il livre le combat de Tit, un des plus beaux qui soient, à cette échelle. Les trois cents Touareg qui l’attaquent par surprise perdent cent cinquante de leurs plus impétueux guerriers, alors que COTTENEST n’a que trois tués et dix blessés. Les chiffres parlent, même s’ils sont fastidieux. Ce qu’ils ne disent pas bien, c’est la tactique avisée et le calme héroïsme d’un officier français, isolé parmi les musulmans, imposant sa victoire à des adversaires bien armés, audacieux, mais sans cohésion.
Le mythe de l’invincibilité des Touareg a été d’un seul coup dissipé. FLATTERS est vengé.
LAPERRINE, qui est allé accueillir et féliciter son Lieutenant sur son chemin de retour, a tellement bien compris le parti qu’on pouvait tirer des qualités foncières de ses compagnons de combat qui viennent de prouver leur loyauté et leur discipline, qu’il va en faire les éléments de base des compagnies sahariennes — on peut dire ses compagnies — car c’est lui qui a arraché, non sans peine, le décret de création. Il lui a fallu vaincre la résistance et les réticences, l’apathie et l’incompréhension des technocrates de l’état-major, dont le conformisme — « le caporalisme », disait LYAUTEY — avait été mis à dure épreuve. La formule originale « inventée » par LAPERRINE avait de quoi les scandaliser, il faut en convenir : suppression des casernes. Toujours prêts à répondre à une convocation, les hommes vivront dans leur famille, avec des vivres fournis par l’intendance. On leur prêtera leurs armes et leur équipement, mais ils s’habilleront à leurs frais et ils resteront propriétaires de leurs montures qu’ils présenteront au moment de leur engagement. Leur « commission » sera résiliée de leur plein gré ou de celui de leurs chefs, quasiment sans préavis.
Et dans les directives qui complètent le texte officiel, LAPERRINE exprime ses idées. En voici une à propos du méhariste : « Il faut qu’il soit un homme leste, déluré, tirant bien et vite, et pouvant rendre les honneurs ».
Et deux autres concernant les cadres : « J’aime mieux un chef qui se trompe qu’un paresseux ou un timoré qui ne commet jamais de fautes ».
« Le meilleur officier ou sous-officier n’est pas celui qui occupe ses hommes, mais bien celui qui a obtenu les meilleurs résultats en les embêtant le moins ».
Car il ne s’encombre pas d’académisme, quand il veut être compris de ses subordonnés... et moins encore quand il qualifie les chefs qui, de leurs bureaux d’Alger ou de Paris, ont la prétention de lui dicter la conduite à tenir. Il éclate alors en imprécations qui effraient les plantons novices ; alors, il ne mâche pas ses mots. Il ne les mâche pas non plus en racontant les truculentes histoires qui font la joie de ses officiers.
C’est de cette façon — et aussi par des contacts directs, par des lettres personnelles qui remplacent souvent la correspondance réglementaire — qu’il renforce les liens de son équipe. C’est un honneur pour tous de se dire un élève de LAPERRINE.
Il est aimé des musulmans, parce qu’il les aime, et il les aime parce qu’il les connaît bien, comme tous les méharistes français qui sont leurs compagnons de jour et de nuit, et qui, partageant leurs joies, leurs souffrances et leurs épreuves de tous les instants, peuvent, par conséquent, mesurer leurs solides vertus. Parlant l’arabe, il sait, par des plaisanteries de bon aloi, respectant leur dignité et la noblesse de leur religion, provoquer les bruyants éclats de rire qui éclairent les visages ; car le rire partagé est une des formes de la charité, que son ami de FOUCAULD lui-même préconise et met en pratique.
Il aime la compagnie des enfants. Peut-être pas d’ailleurs, sans une pointe de calcul, car l’attitude des enfants est le reflet des sentiments des parents... et l’on peut, par leur intermédiaire, « apprivoiser » les grandes personnes. Mais surtout parce qu’il a l’âme pure et que, tout naturellement, il est porté à se réjouir de leurs joies quand il leur distribue des bonbons et des pièces de monnaie. Ils accourent à sa rencontre lorsqu'il se promène dans une oasis, l’œil pétillant de malice, la barbiche en bataille, le képi sur l’oreille, mince dans sa vareuse un peu trop large, boutonnée jusqu’au col, le col réglementaire, rigide et fermé jusqu’au menton, même en plein été. On l’appellera plus tard « le Général des enfants ».Disposant d’officiers dévoués et choisis et de sous-officiers sélectionnés — ils rendent leurs galons pour entrer aux compagnies sahariennes et les reconquérir ensuite éventuellement — encadrant des unités légères, souples comme le pas de leur méhara, frustes, capables de se déplacer sans convoi, parfaitement adaptées au pays, il a en mains les moyens de remplir sa mission.
(Photo Nieger.) En 1903, à Adrar.
De gauche à droite : Le commandant Laperrine (en pelisse de chasseur à cheval),
le capitaine Fly Sainte-Marie, chef du bureau du Touat,
le lieutenant Cabon son adjoint, derrière, le médecin aide-major Perrin.
Il paie d’ailleurs largement de sa personne. Moussa ag Amastane, le nouvel Aménokal du Hoggar, étant venu à In-Salah, le 21 janvier 1904, chercher son burnous d’investiture, il décide d’aller voir sans tarder si cela correspond à un ralliement sans réserves. Il entreprend donc, de mars à juin de la même année, une tournée qui doit le mener à Tombouctou à travers le désert des déserts, le Tanezrouft. Tout va bien jusqu’au puits de Timiaouin. Il y trouve un camarade des troupes coloniales. Deux officiers français en ce lieu, à cette époque, en de telles circonstances, ne peuvent manquer — cela semble évident — de se réjouir ensemble d’une telle rencontre. Eh bien, pas du tout. Le Capitaine au képi noir enjoint au Commandant au képi bleu de faire demi-tour. Le Père de FOUCAULD lui-même, qui accompagne son ami, en est indigné. Cet impensable incident aura comme conséquence le tracé de la frontière méridionale de l’Algérie, la nôtre et l’actuelle. Le retour de la tournée, par le pays des Touareg, aura une autre conséquence bien différente : l’installation du Père à Tamanrasset.
Et c’est la reprise de la vie quotidienne, la torpeur de la sieste, l’espoir de la fraîcheur du soir, parfois déçu par un ciel de plomb, et les mouches, les mouches harcelantes, les mouches lancinantes, les mouches obsédantes... les mouches. Cela n’empêche pas le travail du remuant, du bouillant, de l’infatigable, du fougueux et du raisonnable LAPERRINE — les qualificatifs sont du Révérend GORREE, l’un des plus érudits — j’allais dire des « fans » du Père de FOUCAULD, mais soyez rassuré, mon Général, je rectifie, l’un des plus érudits des foucaldiens.
Une nouvelle et péremptoire preuve de son exceptionnelle résistance physique, il va la donner en 1906, au cours de la reconnaissance de la piste conduisant aux mines de sel de Taoudéni. Celle-là, elle est restée célèbre, avec deux ou trois autres, effectuées par des Sahariens notoires, les Capitaines CHARLET et DUPREZ, par exemple, parce qu’elle comporte une telle somme de souffrances, elle fait appel à de telles ressources d’énergie, qu’en lisant le rapport qui la relate on ne peut que penser, comme pour un autre exceptionnel exploit humain. Ce qu’ils ont fait, aucune bête ne l’aurait fait.
Trois lieutenants et soixante-quinze méharistes accompagnent le lieutenant-colonel — il a son cinquième galon depuis deux ans — LAPERRINE. À l’aller, pas de problèmes. On est parti en mars, par une température fort supportable. On ne recevra qu’en mai, en cours de route, par une estafette rapide, l’autorisation de circuler dans cette zone inexplorée et infestée de razzieurs béraber, et aussi de franchir les limites du Sahara algérien. On est donc parti sans autorisation. Tant pis ! Elle arrive enfin. Tant mieux ! Quand on atteint Taoudéni, le 28 mai, après une liaison, cette fois-ci amicale, avec les tirailleurs soudanais du Lieutenant CORTIER, il fait déjà chaud, les chameaux sont fatigués et bon nombre de guerbas sont en mauvais état. C’est dans ces conditions qu’il faut aborder la traversée de l’Erg Chèche, immense enchevêtrement de dunes. On marche sans arrêt, la nuit surtout, la chaleur du jour étant insoutenable. L’eau des puits d’El-Biar et de Tni Haïa est tellement chargée de sels qu’elle est quasiment imbuvable. Il faut bien la boire quand même, alors que les chameaux la refusent. On allège au maximum les bagages, en enterrant sur place ce qui n’est pas indispensable. On fait des tirs avec l’excédent des munitions. Les vivres manquent. On abat, pour les manger, les animaux les plus fatigués. Des méharistes à moitié déments doivent être attachés sur leur monture. Enfin, après des étapes tragiques, on arrive, le 18 juillet, dans une petite oasis. Les hommes sont harassés, beaucoup sont malades, plusieurs sont morts d’épuisement ou de maladie en cours de route. Le lendemain, le lieutenant-colonel LAPERRINE est à son P. C. à Adrar.
En cent dix jours, il a parcouru 2 500 kilomètres : une vaste zone blanche de la carte du Sahara a disparu.
Mais la tâche n’est pas terminée. Les Touareg du Hoggar sont, certes, devenus nos amis, et l’éminence grise du Commandant militaire des oasis, le Père de FOUCAULD, participe de toute son âme d’apôtre à leur mise en confiance.
Mais il reste les Ajjers, en direction du sud-est, ces Ajjers qui trouvent régulièrement un refuge en Tripolitaine où ils sont protégés par les autorités turques, après leurs incursions dans les territoires que nous contrôlons.
LAPERRINE en a la charge, depuis qu’a été créé, en 1907, le territoire militaire d’Ain-Sefra, qui lui enlève le souci du Sahara occidental. Il multiplie les sorties de ses méharistes, il essaie d’établir des contacts avec les Ottomans, qui se dérobent. « Il faut à tout prix éviter un incident diplomatique », recommandent les instructions imprécises et équivoques qui viennent d’Alger. Les interprétant à sa manière, LAPERRINE fait construire, au printemps de 1908, le poste de Fort Polignac et il envoie sur Djanet, en 1909, la colonne du Capitaine NIEGER.
Il part lui-même, cette année-là, pour une tournée de six mois, qui le mène jusqu’à Gao et Niamey, où il signe la fameuse convention qui règle les relations avec les coloniaux. Au retour, il passe une quinzaine de jours à Motylinski et à Tamanrasset. Il a ainsi le temps de converser avec le Père de FOUCAULD, qu’il reverra moins longuement en 1910, avant de quitter son Sahara qui est maintenant organisé et pacifié. Les rezzous, cette sorte de brigandage industrialisé, comme la course en mer, ont à peu près pris fin. Les caravanes circulent désormais sans protection; et dans les oasis, les Harratine ne craignent plus l’irruption des pillards, leurs sévices et leurs enlèvements de récoltes et d’esclaves.
« Il a donné le Sahara à la France, malgré elle, en y risquant sa carrière », tel est le jugement bien connu du Père de FOUCAULD sur l’œuvre accomplie en dix années par le Commandant militaire des oasis.
Cette carrière, qu’il n’a pas craint de compromettre, exige maintenant qu’il rentre en France. Alors qu’il est Colonel depuis deux ans, il est grand temps qu’il prenne le commandement d’un régiment, c’est une obligation pour un officier de sa classe.
Au milieu de l’été de 1910, le voici à Lunéville, à la tête du 18e dragons. Deux ans après, nommé Général, il commande la 6e brigade de dragons à Lyon.
Et puis c’est 1914, la guerre. Il se bat à Ypres, à Verdun, sur la Somme. Certes, il n’a pas oublié ses camarades, il a gardé la nostalgie des méharées, les mauvais souvenirs se sont estompés et, par une sorte de grâce d’état, ce sont les meilleurs qui lui reviennent à l’esprit ; car le Sahara, « la terre qui protège les siens contre les contacts vulgaires », comme l’a dit Psichari, cruel comme ses habitants, est aussi, comme eux, plein de séduction, une séduction qu’ont exprimée tous ceux qui en ont écrit — et souvent avec un grand talent. On pourrait ici multiplier les citations. N’en retenons qu’une, si vous voulez, ce passage d’une lettre du Père de FOUCAULD à sa sœur : « Ce qu’il y a de merveilleux ici, ce sont les couchers de soleil, les soirées et les nuits... Les soirées sont si calmes, les nuits si sereines, ce grand ciel et ces horizons éclairés à demi par les astres sont si paisibles et chantent silencieusement d’une manière si pénétrante l’Éternel, l’Infini, l’Au-delà, qu’on passerait les nuits entières dans cette contemplation... »
Des lettres, LAPERRINE en reçoit régulièrement de ses anciens compagnons et de son ami incomparable. Il a suivi l’action de ses successeurs, dont certains, les CHARLET, les GARDEE, pour ne citer que deux noms, sont dignes de lui. Bon nombre d’entre eux sont venus se battre sur le front de France et les meilleurs sont morts au champ d’honneur. Il sait que les Italiens ont été balayés de la Tripolitaine et du Fezzan par les bandes senoussistes qui se sont ensuite emparé de Djanet et nous ont contraints à évacuer Polignac. Elles ont même fait le siège d’Agades ; et partout, maintenant, c’est l’insécurité. Le Père de FOUCAULD est tué à bout portant devant son bordj, le 1er décembre 1916. Le moral des Touareg est devenu déplorable et leur confiance en nous sérieusement ébranlée.
Évidemment, pour le Général LAPERRINE, ces nouvelles sont navrantes. Mais quoi ? Son devoir n’est-il pas de continuer à se battre dans la boue des tranchées, où se joue le sort de la France ? Le Général LYAUTEY, qui vient d’être nommé ministre de la Guerre, en décide autrement. Mieux que d’autres, puisqu’il arrive du Maroc et qu’il a commandé le sud oranais, il peut mesurer l’importance de nos déboires au Sahara. Il comprend qu’il faut réagir sans tarder. Comment ? En plaçant, entre les mains d’un seul chef, la responsabilité des opérations. Oui, mais pas n’importe quel chef. LAPERRINE lui semble tout indiqué, parce qu’il l’a vu à l’œuvre, parce qu’il connaît ses qualités et sa connaissance du pays. C’est donc lui qu’il choisit et dont il fait, en janvier 1917, le Commandant supérieur temporaire des territoires sahariens.
Et, dès lors, tout change. La confiance renaît. Sortant de leurs bordjs où ils tendaient le dos, les Sahariens poursuivent et attaquent les bandes rebelles. Ils les accrochent et leur livrent de violents combats en pays touareg. Moussa ag Amastane, rasséréné par le retour de son ami, prend sans ambiguïté le parti de la France. Il associe ses hommes voilés de bleu aux méharistes et aux goumiers dans le pourchas des Senoussistes qui ont l’audace de pénétrer sur ses terres. La radio assure maintenant les liaisons ; une section automobile est créée à Ouargla ; une escadrille d’aviation éclaire et appuie les troupes à terre. Ces moyens modernes de combat permettent de rétablir l’ordre et la sécurité. Le moteur permet des déplacements plus faciles et plus rapides. Et pourtant c’est à méhari que LAPERRINE reprend ses tournées. D’In-Salah à Tombouctou, 4 000 kilomètres, de novembre 1917 à avril 1918. D’Ouargla à Agadès, 4 500 kilomètres au cours de l’hiver 1918-1919. Partout où il passe l’accueil est chaleureux. L’Amgar des Ajjers, Brahim ag Abakada, le plus déterminé de nos adversaires du Tassili, fait sa soumission. La guerre est gagnée, au Sahara comme en France.
Alors, on supprime son commandement. Il s’y attendait un peu, ainsi qu’il l’écrit à sa sœur : « Comme je ne suis d’aucun syndicat, et que je n’écris de lettres de menace ou de chantage à personne, il se pourrait que l’on me mît simplement à la porte ; mais j’ose espérer que non ».
Ayant perdu cette illusion, il est nommé à la tête de la Division d’Alger, en octobre 1919.
C’est là qu’il assiste, au début de 1920, aux préparatifs de la traversée du Sahara, par sept avions, sous la direction du Commandant VUILLEMIN. Le Général NIVELLE, Commandant en Chef des Forces d’Afrique du Nord, doit en être le passager d’honneur. LAPERRINE, qui l’a accompagné au terrain, ne l’a pas vu s’envoler sans un serrement de cœur. Mais, très vite, un des Breguet 300 doit faire demi-tour à cause d’une avarie de moteur. C’est précisément celui du Général NIVELLE, à qui, dès son arrivée, on remet un télégramme, le convoquant d’urgence à Paris. LAPERRINE, ravi, le remplacera. En voiture, sans perdre de temps, il rejoint l’escadrille à Biskra.
Alors commence une série d’incidents et d’accidents tels, qu’au départ de Tamanrasset, le 18 février, il ne reste plus que deux appareils capables de poursuivre le voyage : celui du Commandant VUILLEMIN et celui de l’Adjudant-Chef BERNARD, dans lequel prend place le Général. Dès le décollage et sans que puissent en comprendre la raison ceux qui sont venus assister au départ, les deux avions prennent une mauvaise direction. Celui de VUILLEMIN s’en sortira. Celui de LAPERRINE, déporté par un contre-alizé insoupçonnable, ne parvient pas à retrouver le fil conducteur, la piste, qui, pourtant, a été soigneusement balisée. Le vent de sable se lève, et le sol devient invisible. Cependant, comme l’essence va manquer, il faut se poser. L’avion capote au moment de l’atterrissage ; le Général est sérieusement blessé : il a une clavicule cassée, des côtes enfoncées, un genou contusionné ; alors que les deux membres de l’équipage, le pilote adjudant-chef BERNARD et le jeune mécanicien VASLIN, s’extirpent sans grand mal de la carlingue.
Où sont-ils ? C’est la première question qui se pose, après qu’on ait fait l’inventaire des vivres : une dizaine de boîtes de conserves et les vingt litres d’eau du radiateur. Le Général pense qu’ils ne sont pas très loin de Tin-Zaouaten, d’où l’on viendra bientôt les chercher et où même ils peuvent essayer de parvenir à pied. Ils essaient, ils échouent et ils rentrent à l’avion « vannés à fond », écrit LAPERRINE sur son petit carnet. Dès lors, les heures s’écoulent lentement, dans la prostration, à l’ombre des ailes de l’avion ; la nourriture s’épuise, les forces du Général déclinent. Le dix-septième jour, au début de l’après-midi, BERNARD, qui s’apprête à lui apporter un quart d’eau, s’aperçoit qu’il vient de mourir. Il s’est éteint sans bruit, sans une plainte. Plus jeunes que lui — VASLIN a vingt ans — moins usés par la vie, indemnes, ses deux compagnons vont subsister jusqu’à l’arrivée de la providentielle patrouille du Lieutenant PRUVOST, vingt-cinq jours après l’atterrissage forcé. Les méharistes rentraient, après de longues et vaines recherches et ils avaient perdu tout espoir, quand ils tombent, près du puits d’Anesbaraka, sur les deux aviateurs à bout de forces. Ils mettront des jours à recouvrer la santé et ils pourront alors raconter les derniers moments de leur passager et son stoïcisme dans la souffrance.
Le corps du Général LAPERRINE a été ramené à Tamanrasset où sa tombe est creusée près de celle du Père de FOUCAULD. Deux destinées conjuguées, deux hommes d’élite, unis dans la mort comme ils l’avaient été dans la vie par leur idéal et leur amour commun du Sahara... Une époque a pris fin.
Cinquante années ont passé, dont les dernières furent lourdes pour notre amour-propre national. Que reste-t-il de l’action et des espoirs du soldat et du religieux du Sahara ? Que reste-t-il de l’action et des espoirs de ceux qui, sur leurs traces, ont servi aux Affaires sahariennes ? Bien sûr, on ne peut pas dire qu’aucune graine, semée dans les épineux ou sur le reg, ne finisse par trouver son humus et sa pluie. Bien sûr, il faut se garder des bilans définitifs...
Mais ce qui a inexorablement disparu — leur burnous, le bleu marine et le blanc et leur képi bleu ciel avec ses galons d’or, à jamais relégués parmi les défroques du magasin des accessoires d’un théâtre abandonné, pour notre nostalgie — ce sont, selon les termes d’Edmond MICHELET, dont nous déplorions récemment la mort, « les générations d’officiers qui ont rêvé de profiler leur silhouette sur l’horizon des sables africains ».