LA RAHLA (Amicale des Sahariens)
EurAfrique n° 34 du 1er trimestre 1964
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Au pas lent des méharas

sur les traces de Mores, Laperrine, de Foucauld

 

    La Revue « EURAFRIQUE » est particulièrement reconnaissante au Commandant Max de LA FARGUE, qui est parmi ses plus fideles conseillers et collaborateurs, de lui avoir confié le manuscrit de ses souvenirs sahariens.

    Max de LA FARGUE fut un des créateurs de l'Aviation Saharienne, puis un des pionniers des randonnées automobiles à travers le Désert. II participa avec John Dal PIAZ a l'organisation des circuits de la Cie Générale transatlantique au SAHARA. Ses talents d'architecte le firent même intervenir directement dans la consultation et l'adaptation de certains hôtels transatlantiques.


    Max de LA FARGUE est l'auteur de nombreux ouvrages : HAUT les AILES (P. LAFFITTE Ed.), WITH WING OUTSPRED (HEINEMAN Ed., Londres), YENNERA la Targuia (LAFFITE Ed.). GYPTIS MAGNA (1918), Le MAITRE de L'AIR (FLAMMA-RION Ed.), NOTES d'un OFFICIER OBSERVATEUR (FLAMMARION Ed.).


    Le présent ouvrage « AU PAS LENT des MEHARA » paraîtra en plusieurs parties dans notre Revue. Nous remercions le Commandant de LA FARGUE de nous avoir autorisés à le faire.

A.N.

 

 

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LA RAHLA (Amicale des Sahariens)
EurAfrique n° 35 du 2ème trimestre 1964
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Au pas lent des méharas (suite)
sur les traces de Mores, Laperrine, de Foucauld
En aérosable vers Ouargla
et Fort Lallement

1912

 

    Encouragé par ces tentatives autour de Biskra, je décidai de tenter le raid Biskra-Ouargla-Fort Lallemand, si le ravitaillement que j'avais envoyé à tout hasard par Hassi-Messaoud était arrivé à temps.

    Parti de Biskra avec le caporal DEWOITINE, comme mécanicien, et ayant remplacé le deuxième passager par des rechanges de moteur et d'outillage, nous mîmes cinq heures pour atteindre Touggourt — soit 50 kms de moyenne horaire, malgré une piste aux ornières effrayantes creusées quotidiennement par les roues de la diligence des frères DEVIQ.

    L'arrivée à Touggourt fut encore plus sensationnelle qu'en avion. Car en m'engageant dans la grande rue principale, c'est dans un torrent de poussière que j'avançais, plaquant au mur dans le souffle de mon hélice les passants, faisant voler burnous, guenours et chèches. J'arrivai ainsi sur la place du Commandement, vers midi, en plein marché.
    Ce fut une belle panique...

    Chameaux levés avec une jambe repliée sous l'avant-bras et fuyant en boitillant sur trois pattes ; moutons et chèvres dévalant au travers des éventaires étalés sur le sol... Hurlements de terreur des indigènes, rien n'y manquait, même l'arrivée du Capitaine MARTIN, Chef de l'Annexe, levait les bras aux cieux devant un semblable spectacle.

    Réception naturellement un peu froide. Excuses pour le bruit et la poussière, et, malgré tout l'intérêt que notre raid présentait pour l'avenir du territoire, invitation polie, mais ferme, du Chef, de poursuivre sur Ouargla, qui, certainement, se réjouirait de cette première liaison.

    Il était midi ; il restait 200 kilomètres à faire ; j'espérais arriver avant la nuit.



Aérosable du Lt DE LA FARGUE

 

    Passé les dernières Oasis d'Oued Rhir et le village de Témacine, les difficultés commencèrent avec le passage des dunes qui pendant 30 kilomètres opposaient à cette époque une ceinture infranchissable à tout véhicule à roues. Mais, à notre grande surprise, l'aérosable, au lieu de bondir sur les dunes, comme à Biskra, semblait se traîner.

    J'arrêtai et j'interrogeai DEWOITINE. Ayant mis la main sur les cylindres et après avoir fait tourner l'hélice pour examiner la compression, il me dit en hochant la tête :

    « — Mon Lieutenant, ce n'est plus 50 HP que nous avons : nous en avons perdu 25 en route.

    — Comment cela perdus ?

    — Oui — c'est simple — à chaque tour de moteur le cylindre du bas aspire une bouffée de sable, c'est comme une potée d'émeri dans les soupapes... Et puis, mon Lieutenant, regardez l'hélice : le bord d'attaque, malgré le blindage de cuivre, est complètement rongé. »

    — Et, comme je ne répondais rien — songeur — DEWOITINE, inquiet, m'interrogea :

    « — On peut arriver à Ouargla ?

    — Non, il reste encore 120 kilomètres à parcourir et à peine trois heures de jour... alors pas de temps à perdre, en route pour le Square Bresson.

    — Le Square Bresson ? » Et devant la mine ahurie de mon compagnon, je répondis :

    — Oui, il est à 50 kilomètres. On peut y arriver avant la nuit. Vous verrez, c'est un endroit épatant pour passer la nuit... »

    La nuit saharienne arrivait maintenant très vite, sans crépuscule, et les derniers rayons de soleil frangeaient d'or le bord des dunes quand j'aperçus au ras du sol la tête sombre des palmiers du Square Bresson. Ils étaient enterrés dans une petite cuvette sablonneuse et à l'abri du vent avaient poussé pour la plus grande joie du voyageur suivant cette piste ingrate et monotone allant de Touggourt à Ouargla.

    Un dernier tour d'hélice, une descente dans le trou déjà dans la pénombre et immobilisation de l'aérosable entre deux palmiers.

    DEWOITINE, dont c'était la première grande sortie saharienne, regardait, un peu désorienté, l'endroit : le Square Bresson...

    « Allons, DEWOITINE au travail, bouchez tout de suite les cylindres avec des chiffons car le vent de sable va s'élever cette nuit. J'ai vu cela à la couleur du ciel. Et ensuite à la corvée de ramassage de bois pour faire du feu — un grand feu — car il nous faudra nous chauffer cette nuit si nous ne voulons pas être congelés demain matin à l'aube ».

    Pour DEWOITINE ingénieur qui n'était jamais sorti de Paris, cette aventure saharienne le déconcertait, et, à l'euphorie du matin, avait succédé un pessimisme certain.
    Je lui dis

    Couchez-vous les pieds au feu et roulez vous bien dans votre capote car vous allez être transformé en glaçon à votre réveil. Mais avant de vous endormir, regardez ce ciel étoilé. Avez-vous vu jamais quelque chose d'aussi beau à Paris ? Mais au juste, savez-vous quel jour nous sommes aujourd’hui ?

    « C’est le 24 décembre...

    « Joyeux Noël DEWOITINE »


    À cette idée et au souvenir que cela évoquait pour lui, je vis sur son visage une larme furtive.

 

   
Le Lieutenant DE LA FARGUE avec l'aérosable de son invention
emmène le général DAILLOUD de BISKRA à HASSI-MESSAOUD

 


    Décidément le moral était bas.

    Enfin il s’endormit ; je lui jetai des vêtements supplémentaires, et, accroupi devant les braises, je savourai la reprise de cette vie saharienne, dont Paris, l'aéronautique, m'avaient fait perdre le souvenir.

    Au-dessus, entre les branches des palmes, s'étendait la Voie Lactée — la « Mellaou des Touaregs » — magnifique draperie phosphorescente... Et le Bouclier d'Orion, si cher aux Sahariens, avec ses quatre étoiles brillantes comme des escarboucles, inclinait légèrement son losange sur l'horizon ; il semblait de sa pointe chercher l'Étoile du Sud, invisible parce que trop basse, mais dont on percevait faiblement le halo.

    Devant ce ciel immuable et ce Sahara immuable lui aussi depuis des siècles, je songeais en ce jour de Noël aux trois voyageurs qui, il y a 2 000 ans, devant les mêmes horizons, cherchaient, eux aussi, un abri contre la morsure de la nuit saharienne...

    Joyeux Noël…

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    Le froid vif du matin nous réveilla. Déjà les premiers rayons de soleil atteignaient tangentiellement la terre, et le froid était devenu encore plus vif, comme si une décomposition de l'atmosphère se produisait à ce moment-là.

    Complètement frigorifié, DEWOITINE battait la semelle devant l'aérosable et pour lui le martyre du lancement de l'hélice allait commencer.

    De 6 heures du matin à 10 heures, 10 fois, 20 fois, 100 fois, après les rituelles demandes « essence », « prêt », « contact », DEWOITINE, pendu à l'hélice, la lançait d'un coup rageur et au fur et à mesure que les heures passaient, le caporal enlevait successivement sa capote, sa vareuse, son chandail, et c'est en bras de chemise que, ruisselant de sueur, il arriva enfin vers les dix heures, à faire démarrer le moteur.

    Un premier passage à vide, puis un ronflement, etc...

    Sans m'occuper du mécanicien ni des bagages, je fonçai entre deux palmiers, droit sur les bords du trou et j'émergeai à la surface du Sahara lumineux tout irradié par les rayons du soleil...

    Nous piquions allègrement vers le Sud, guidés par la ligne des poteaux télégraphiques — vieille connaissance — et bientôt c'était dans le lointain apparent, la masse sombre d'une grande Oasis, les reflets étincelants d'un sebka, et, peu à peu, Ouargla, avec ses remparts en pisé rouge et le jet blanc de sa mosquée montait à l'horizon à nos yeux ravis. Plus nous approchions, plus les détails se précisaient : la Grande Porte du Nord, les créneaux des remparts et, derrière ceux-ci, des centaines de têtes à la fois curieuses et effrayées par cet animal qui arrivait en vrombissant dans une poussière dorée.

    Et voici déjà que je distinguais, en avant de la Porte, un groupe de Sahariens : képis bleus, larges pantalons noirs tombant sur les talons, sandales targuies en forme de raquettes...

    C'étaient les Officiers de la Garnison qui accouraient vers nous...

    Je reconnaissais mon camarade POMMIER, Chef d'Annexe, et à quelques mètres d'eux, j'arrêtai le moteur. POMMIER, joyeux, me tendait les bras. La population d'Ouargla, composée de négroïdes, anciens esclaves soudanais, manifestait bruyamment sa joie : you you — tam tam — coups de feu... Rien n'y manquait.

    POMMIER, après les premières effusions, me dit :

    « Et comment vas-tu rentrer dans la ville ? La Porte est trop étroite... Bah, on va abattre un pan de mur du rempart ».

    Chose dite, chose faite, et des dizaines d'Ouarglis, riant et chantant, commencèrent à démolir les murs en pisé pour nous ouvrir un passage de cinq mètres de large, dont les décombres nous faisaient un plan incliné, sur lesquels, au milieu des cris de la foule, soufflée par l'hélice et arrosée de sable, je m'engageai pour venir atterrir sur la Place Flatters, devant la popote des Officiers sahariens.

    À cette époque, Ouargla était vraiment la porte du Sud, la porte du Soudan, peut-être à cause de cette population noire très spéciale et qui, en plus, avait la spécialité de fournir à tout le Constantinois et même jusqu'à Alger, des générations de cuisiniers. Leur chef de file était Bafou, maitre-queue de la popote des Officiers. Popote très connue dans le Sud pour sa cuisine et son argenterie...

    En plus des trois Officiers et des gradés méharistes, Ouargla comptait à peine quatre Européens civils : l'instituteur, deux Pères Blancs et le propriétaire de l'Hôtel Bernabé.

    Mais en dehors du Chef d'Annexe, le Lieutenant POMMIER, il y avait le Commandant du Cercle, le fameux Capitaine COTTENCEAU, connu de tous les Sahariens pour sa misanthropie et sa phobie du bruit. Polytechnicien distingué, il avait pris en horreur la civilisation et s'était réfugié au Sahara. Par goût de la solitude, il avait fait édifier son poste de commandement à 1 kilomètre et demi de la ville, au bout d'un grand terrain vague.

    Ce poste de commandement s'appelait le Bordj Luteaud, mais paradoxalement, COTTENCEAU avait fait relier son poste à Ouargla par un tramway à cheval sur rails Decauville — tramway dont il avait fait les dessins — et qui, quatre fois par jour, sous la conduite d'Ahmed, faisait le trajet Bordj Luteaud-Place Flatters, signalé par les appels retentissants de la corne, orgueil du watman.

    Mais je crois que la phobie du bruit l'emportait encore sur sa misanthropie. Par un ukase, connu dans tout le Sahara, il avait interdit aux chiens d'aboyer la nuit, et aux coqs de saluer l'aurore. Dieu sait, en effet, si l'aboiement rauque du chien kabyle sur une terrasse peut être énervant dans la nuit saharienne. En tout cas, le silence régnait la nuit dans Ouargla, et si par malheur du bruit insolite s'élevait d'une maison du village, les mokhrasnis de service se précipitaient pour chercher le coupable, chien ou coq, et l'occire.

    Aussi, à cause des pétarades de l'aérosable, j'aurais préféré rester en-deçà des remparts, mais l'insistance de POMMIER à me faire camper sur la place Flatters, à cause des ateliers du Génie tout proches, avait vaincu ma résistance...

    Le Capitaine COTTENCEAU, sûrement averti de mon arrivée par le ronflement du moteur, débarqua de son tramway et se dirigea vers notre groupe.

    L'entrevue fut un peu véhémente... orageuse.

    Ce fut une diatribe contre la civilisation, les aéroplanes, les automobiles, et qui n'apportaient rien de plus aux populations sahariennes, et qui, par contre, amenaient tous les poisons de la civilisation, c'est-à-dire les visites du Gouverneur, des Présidents et des Généraux.

    « Et tenez, LAFARGUE, à propos de Général, voici le télégramme que je viens de recevoir ».

    Et il me tendit une dépêche ainsi libellée : « Général BAILLOUD, commandant le corps d'armée, se rendant à méhari d'Ouargla à Tombouctou via Hoggar, fait demander au Lieutenant de la FARGUE — en mission expérience voiture saharienne — de l'attendre à Ouargla pour le conduire aussi loin que ses moyens le permettront ».

    « Et voilà » conclut COTTENCEAU. « Cela commence et vous devez être satisfait ». Et il fit demi-tour vers son tramway.

    J'écoutais au garde-à-vous, mais au fond j'enrageais car je trouvais la diatribe peu généreuse, après tout le mal que nous nous donnions pour essayer d'apporter une liaison rapide à ces Oasis déshéritées.

    POMMIER, Chef d'Annexe, qui était blindé et en avait entendu d'autres auprès de COTTENCEAU, me prit par le bras et me dit pour me consoler :

    « — Tu sais, au fond, il n'est pas méchant, mais le bruit le fait sortir de ses gonds. Et, ma foi, tu l'as sonné avec ton aérosable. Et puisqu’il te faut attendre le Général BAILLOUD ici, tu as tout le temps de rester faire réparer ton engin et de faire filer ton ravitaillement vers Hassi-Messaoud et Lallemand.

    « Et puis, tu sais, nous avons une surprise : le Lieutenant GARDEL est arrivé — il se repose ici après son combat d'Esseyen ; il est encore un peu sonné, mais il se remet de plus en plus, et ce soir il doit nous raconter par le détail son combat à la frontière libyenne avec les gens du Tibesti, les fameux guerriers Toubbous ».

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    Sur la terrasse de la popote, dans la pénombre trouée seulement par le point rouge des cigarettes, le Lieutenant GARDEL, d'une voix sourde, commença :

    « — Comme vous le savez, j'étais avec mon peloton de Méharistes en patrouille de surveillance le long de la frontière tripolitaine, toujours turbulente avec ces sacrés Touaregs du Tibesti (les farouches Toubbous). Le Capitaine CHARLET m'avait bien recommandé de ne pas franchir la frontière. Mais en dehors des points bien connus, comme Ghadamès, Edjelé Rhat et Djanet, cette frontière était bien vague.

    « Or, ce jour-là, nous avions soif, les hommes étaient épuisés, leur guerba et les dernières éponges humides avaient été enfournées dans les naseaux des méharis...

    « Le puits d'Esseyen, en Tripolitaine, était là-bas, pas loin de nous. je n'hésitai pas, je me dirigeai vers lui pour boire et me retirer ensuite. C'était la tombée du jour. J'avançai assez tranquille : mes chouafs (éclaireurs) ne m'avaient rien signalé, quand un feu nourri — partant de la dernière cuvette de sable qui dissimulait le puits, nous accueillit. Je stoppai. Trois méharistes avaient été tués et quatre blessés, avec mes deux gradés, grièvement atteints : le Maréchal-des-Logis KRACHBA et le Brigadier DECONCHOIT.

    « Je formai en vitesse le carré, faisant baraquer au milieu les méharas, et j'attendis la contre-attaque qui ne vint pas.

    « La nuit était tombée. Alors je songeai : mourir de soif ou mourir d'une balle... Je n'hésitai pas. J'attaquerai à l'heure propice, c'est-à-dire au petit jour, au moment où les sentinelles sont engourdies... J'attaquerai sans bruit, à l'arme blanche, baïonnette au canon. Et en me courbant et rampant de sentinelle en sentinelle (chaque fois que je me redressais je recevais le coup de feu, je constatai que l'angle Nord de mon carré dominait légèrement la cuvette du puits et le campement des Toubbous.

    « Je fis glisser mes blessés, malgré leurs souffrances, dans cet angle et je leur dis : dès qu'au petit jour vous verrez mon attaque, vous ferez feu d'enfer sur le camp : visez surtout les chanteaux baraqués.

    « Mais maintenant, il fallait convaincre ma troupe de Chambaas d’attaquer à la baïonnette. Or — comme vous le savez — ils ont une répugnance pour l'arme blanche. Alors je passais la nuit à ramper d'homme en homme ou de groupe en groupe et à voix basse (car les Toubbous étaient à quelques mètres) je leur disais : Dès que le jour pointera, je me lèverai avec ma baïonnette au canon et je crierai « En avant ».

    « Et comme ils hésitaient, je leur racontais des histoires comme ils les aiment :

    « Voyez-vous la balle est folle... seule la baïonnette est sage... Et puis, que dit le Coran : Ô guerrier, attaque à l'heure où la jument est débridée et la femme sans ceinture.

    « À l'heure H... c'est-à-dire dès que je vis une imperceptible lueur franger le bord des dunes, je me levai d'un bond, baïonnette haute, en criant « en avant… »

    « Et, devant moi, je vis se dresser la grande masse d'un Toubbou (certains de ces guerriers ont près de deux mètres de haut), s'écrouler sans un cri, ma baïonnette rentrée dans le ventre... Drôle de sensation dont je garde encore le souvenir. Je me retournais pour voir si ma ligne de sahariens suivait.

    « Et je vis dans un éclair mon trompette SALAH, qui devait coller derrière moi, hésiter...

    « Je criai « SALAH », je te casse de 1ère classe »... Sous l'injure, l'homme bondit...

    « Surpris par cette attaque silencieuse, la ligne des sentinelles s'écroula pendant que de l'angle nord partait le feu d'enfer plongeant dans le campement des Toubbous.

    « En quelques secondes ce fut la confusion — tournoiement de méharas entravés. Heug, Heug de terreur des guerriers surpris dans leur sommeil et bientôt, aux premières lueurs du jour, la fuite de l'ennemi vers l'Est, laissant le trou du puits libre.

    « Sans perdre de temps on abreuva d'abord les blessés, ensuite les hommes, puis, quand les guerbas furent remplies, ce fut le tour des méharas. Mais il fallait faire vite et filer avant la contre-attaque possible.

    « C'est là que l'épreuve terrible m'attendait, Fort Flatters le poste le plus proche était à 150 kilomètres, c'est-à-dire à 5 jours d'une marche ralentie par nos blessés. Je campais le Brigadier DECONCHOIT, blessé à la jambe sur la selle de méhari, en le ficelant. Quant à ce pauvre BOU KRECHBA, maréchal des logis, ce fut une autre affaire ! la balle lui avait sectionné la cuisse au-dessous de la hanche et la jambe pendait... Alors je plaçai dans une couverture suspendue des quatre coins sous le ventre d'une chamelle particulièrement docile et nous commençâmes doucement la retraite. Mais dans ce hamac imprévu, chaque foulée du méhari imprimait un mouvement de torsion à la couverture et le pauvre BOU KRECHBA mordait son chèche pour ne pas hurler de douleur.

    « Au premier soir quand je le délivrai de son suaire, BOU KRECHBA, haletant de fièvre, ma dit avec des yeux suppliants :

    « — Mon Lieutenant, tu es mon père, alors peux-tu laisser ton fils souffrir tant que cela ? Regarde — et il me tendait son grand couteau de guerre — tu vois ce « mous », c'est le meilleur du peloton : coupe-moi la jambe, je t'en prie, coupe, coupe...

    « Deux jours je résistais. Je n'avais rien dans ma cantine médicale, en dehors d'un peu de parégorique et de teinture d'iode.

    « Et chaque fois le dilemme se posait pour moi devant ces cris de souffrance : « Si je l'abattais sans rien dire d'une balle dans la nuque ? ».

    « Enfin le troisième jour je me décidai à opérer, la gangrène commençait à envahir la cuisse. Les hommes tenaient le patient après avoir enfourné un chèche dans sa bouche, et, avec le fameux mous, je tranchais les chairs gangrénées. J'aveuglais le tout de teinture d'iode, bourrais avec du coton et entrelaçant de tiges de drinn, je fis une espèce de carapace d'osier protectrice et la marche reprit plus accélérée sur FORT FLATTERS.

    « Vous connaissez la suite. Pendant que je regroupai mon peloton à FORT FLATTERS, BOU KRECHBA était évacué d'urgence sur ALGER. J'ai eu depuis de ses nouvelles1. Il était sauvé, on envisageait de lui mettre une jambe de bois, et moi-même, je vais rentrer en congé pour me reposer.

    « Mais peut-être ne savez-vous pas la dernière... Elle vient de m'arriver ?

    « Eh bien, je vous donne la primeur ce soir :

    « J'ai reçu une lettre du Commandement, je suis proposé pour la Légion d'Honneur, avec des félicitations du Chef de Service de Santé d'Alger, pour l'art et le courage que j'ai eu en sauvant le blessé, mais — pour le principe — j'ai 30 jours d'arrêt pour exercice illégal de la médecine...
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1 J’ai rencontré, il y a bien des années, le maréchal des Logis BOUERECEBA. Il est devenu Agha et Bachagha des Chaambas d'EL GOLEA. Malgré sa jambe de bois, il restait un superbe méhariste.

 

 

Max de La FARGUE

 

 

(à suivre)