
LA RAHLA (Amicale des Sahariens)
Le Saharien
n° 37 du 4ème trimestre 1964
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Au pas lent des méharas (suite)
DEUXIÈME PARTIEDANS LE SAHARA SUD TUNISIEN 1916-1918LA MORT DU MARQUIS DE MORÈS ET DU COLONEL LE BŒUF
LA FRONTIERE TRIPOLITAINE (1917)
Parmi les fronts secondaires de la Grande Guerre de 1914-1918, celui du Sud Tunisien — face au Sahara Tripolitain — était un des moins connus et, cependant bien meurtrier en vies humaines.
Sous la direction d’Officiers Turcs et Allemands — venus en sous-marins de Constantinople — et débarquant sur la côte tripolitaine, à Misurata, les guerriers du Djebel tripolitain s’étaient rapidement organisés.
Très bien armés, très mordants, ils avaient trouvé devant eux des Régiments Territoriaux Français, armés de fusils Gras et affaiblis par la dysenterie.
Le drame de Remada avait mis le comble à l’émotion.
Remada, petit poste saharien en bordure d’un oued fleuri de lauriers roses, attendait ce soir-là la relève de sa garnison par une Compagnie de territoriaux partie à pied de Foum-Tataouine.
Les guetteurs avaient déjà signalé l’arrivée toute proche de la colonne, dont on voyait la poussière aux derniers feux du soleil couchant.
On s’attendait, d’un moment à l’autre, après la traversée de l’oued tout proche du poste, à voir la Compagnie remonter la déclivité. Les cuisiniers attendaient avec leurs marmites...
Une heure, deux heures se passèrent sans qu’on vit la petite troupe française — entrée dans l’oued encombré de touffes de lauriers roses — ressortir en direction des remparts.
Intrigué le chef de poste avec deux porteurs de lanternes, descendit le talus qui conduisait dans l’oued... Et ce fut une vision d’horreur. Toute la Compagnie épuisée par la marche et la dysenterie (les hommes marchaient le pantalon fendu), était là couchée, égorgée sans un cri par les fellaghas qui s’étaient glissés et blottis dans les touffes de lauriers...
=-=-=-==-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-==-=-=-=-=-=-==-=-=-=-=-=-=-==-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=
L’émotion causée par ce drame amena une réorganisation — en 1916 — du Front Tunisien et c’est ainsi qu’un Groupe d’Aviation à deux escadrilles, avec son parc automobile (groupe dont je reçus le commandement, à titre de spécialiste saharien) fut constitué à l’arrière du Front Français et embarqué d’urgence sur Tunis.
Ces avions étaient des Henri Farman ; leurs pilotes étaient pour la plupart des pilotes chevronnés, prisonniers de guerre évadés d’Allemagne, ou rendus sur parole, qui ne pouvaient plus se battre sur le Front Français.
J’installais le parc à Gabès, et les escadrilles à Zarzis et à Foum-Tataouine, afin d’appuyer les petits postes français qui faisaient face à la frontière tripolitaine, de Ben Gardane à Ghadamès.
En plus des Officiers observateurs venus du Front Français, le Résident de Tunisie avait délégué comme observateur le Lieutenant-Colonel Le Bœuf — Chef de Cabinet militaire — vieux Saharien éprouvé, qui devait être un mentor précieux pour mon petit monde d’aviateurs métropolitains.
N’avait-il pas été chargé, quelques années avant la guerre de diriger la Commission de délimitation de la Frontière Tripolitaine, entre la France et la Turquie.
Notre camp d’aviation était posé en plein bled, au pied du Djebel Tataouine : le logement était assuré par les grandes caisses d’avions, transformées en dortoir, avec une ou deux grandes tentes servant de popote, d’infirmerie et de salle de conférences.
Je me réjouissais de l’arrivée du Colonel Le Bœuf, que je connaissais pour l’avoir rencontré dans le Sud Tunisien — au cours du raid Biskra-Gabès-Tunis, en 1913 — et je savais que ses enseignements seraient précieux, surtout lorsqu’il évoquerait le passé.
*
**
Parmi ses récits, l’un des plus pittoresques était « Comment la Commission de délimitation Turque avait failli inclure la ville de Zarzis en territoire tripolitain », sous prétexte que dans l’Atlas Foncin, que la Commission possédait avec elle, le large trait rouge de la frontière portait sur le mot « Zarzis » (par suite d’un coup de pinceau trop généreux du dessinateur) et comment Le Bœuf parvint à colmater l’incident en faisant expédier d’urgence par la Résidence, des caisses de champagne qui abreuvèrent la Commission Turque jusqu’à Ghadamès.
Et c’est ainsi que Zarzis fut restituée à la France.
Sur les évènements qui avaient précédé, dans le Sud Tunisien, la déclaration de la Guerre de 1914, il ne tarissait pas.
« — Figurez-vous que le Maréchal Hindenburg — en juin 1914 — fut pris d’une passion pour la chasse au mouflon dans les montagnes de Matmata, qui bordent le fameux passage de Mareth, en arrière de Foum-Tataouine... Ce passage qui est un véritable verrou du Sahara Tunisien.
« Il resta là deux mois pour chasser, fut reçu officiellement à Tunis, comme touriste, et, derrière lui — en juillet 1914 — Maggi, sur son yacht — avec des savants yougoslaves et autrichiens — (sous prétexte de croisière océanographique) visitaient tous les ports de l’île de Djerba de la côte africaine.
« Ce n’est que pendant la Guerre que les renseignements du 2e Bureau nous permirent de faire le rapprochement de ces visites, en nous révélant le projet du Kaiser d’installer une base sous-marine à Djerba, dans la Mer de Bougrara, base qui aurait tenu en échec Malte.
« D’ailleurs, tout cela n’était que l’aboutissement de la politique coloniale de l’Empereur Guillaume : ne venait-il pas de créer le fameux Tripoli Bahn -— le chemin de fer qui, atteignant le Tchad, devait se raccorder avec l’axe transversal allemand : Atlantique-Océan Indien. Cet axe qui partant du Cameroun rejoignait l’Est Africain Allemand, grâce à la piqûre de la Sangla — si légèrement abandonnée par le gouvernement Caillaux.
« Oui, à la lueur de ces renseignements fournis par le 2e Bureau on voyait très bien se dessiner le vieux rêve du Saint-Empire : domination sur la Méditerranée... rêve méthodiquement étudié par la Prusse du XIXe siècle.
« Car, mes amis, si vous réfléchissez un peu au nombre et à la qualité des explorateurs du Sahara au siècle précédent, vous voyez d’un côté les explorateurs français — comme René Caillé, Camille Douls ou Duveyrier — travaillant en ordre dispersé et sans méthode, et, de l’autre côté, la Prusse avec la trilogie solide — scientifiquement et méthodiquement menée — de Barth, de Schwein-Furth, de Nachtigal, qui — tous trois, visaient à partir de Tripoli, l’ouverture sur le Tchad et l’Oubangui... ».
Ces évocations historiques passionnaient nos pilotes, qui, chaque fois que l’occasion s’en présentait, poussaient le Colonel Le Bœuf aux confidences.
L’un d’eux — Jacques Allard, ancien « Action Française » et beau-frère de Léon Daudet — très versé dans les histoires politiques de la fin du siècle, me dit :
« — Quoique bien jeune, j’ai bien connu les remous qui ont entouré la mort de Morès, la plainte contre X dans l’assassinat de son mari formulée par la Marquise de Morès, l’essai du Gouvernement de faire retomber la faute sur le Lieutenant Le Bœuf — son incarcération à Sousse — la plaidoirie de Maître Delahaye réhabilitant Le Bœuf...
Le Colonel ne vous a donc jamais raconté les détails de cet épisode de la mort de Morès ?
— Non, je l’ai souvent interrogé et il a toujours répondu : « Page tournée... N’insistez pas ». Je vous conseille, Allard, d’avoir la même discrétion et dites-le aux camarades ».
Or, parmi les surprises que la préparation de l’offensive allemande dans le Sud Tunisien, nous réservait — une fut bien inattendue : la découverte sur le bord de la mer — non loin de Zarzis, d’une usine clandestine de chrome (extrait de l’eau de mer du Golfe de Syrte) exploitée par un autrichien et qui devait certainement se raccorder à l’offensive générale des gaz lancée par l’Allemagne contre la France en 1916.
La direction des Travaux Publics de Tunisie avait mis à ma disposition des bonbonnes de 20 litres, qui constituaient des bombes asphyxiantes redoutables, et qui allaient nous permettre, puisque les Allemands avaient commencé en France, d’exercer les mêmes représailles sur les massifs montagneux de la frontière Tripolitaine où les fellaghas narguaient nos troupes et l’aviation, retranchés dans leurs grottes.
Donc, en dehors de vols de reconnaissance sur la frontière, les pilotes s’entraînaient en mer au lancement de ces bombes imprévues — non sans répugnance à cause des difficultés du balancement de ces bouteilles, sans accrocher les haubans et assez loin de la trajectoire de l'hélice.
Enfin, quand tout le monde fut au point — y compris le Colonel Le Bœuf — le jour « J » du bombardement fut décidé.
J’avais affecté au Colonel, le Lieutenant de Chatenay, pilote du Front français, très éprouvé.
Il devait ouvrir la file des bombardiers, suivi par les équipages de : Beauvoir, Maigret et Chausson.
Enfin, ma section d’auto-mitrailleuses Brasier, conduite par le Lieutenant Audoin-Dubreuil — très bon organisateur
— avait été mise en place sur l’axe Tataouine — Dehibat.
Elle avait pour mission de prêter main forte à tout équipage tombant en panne ; elle avait ses signaux de vol pour délimiter les petits terrains d'atterrissage de campagne et une force de feu suffisante pour tenir les fellaghas en respect.
Ces tracteurs-mitrailleurs devaient — grâce à leur chemin de roulement en « balata », long de 20 mètres, pouvoir franchir tous les passages sablonneux : ils préfaçaient ainsi les autos-chenilles Citroën.
Donc, ce soir-là, veille du départ de l’escadrille de bombardiers, nous étions réunis autour de la table de la popote, et je donnais mes dernières instructions aux équipages, et — non sans arrière-pensée — m’adressant à Le Bœuf, je lui dis :
« — Mon Colonel, si après avoir arrosé Nalout, vous voulez pousser jusqu’au puits d’El Aoutia — où Morès est mort — liberté de manœuvre, mais pour vous seul, les autres avions, au fur et à mesure du bombardement opéré, rentreront directement à la Base ».
Devant cette proposition, le Colonel Le Bœuf resta songeur...
« — Oui, je ne vous cacherai pas que j’allais vous demander cette faveur, et ce sera pour moi une grande émotion que de survoler ce lieu ».
Alors Allard — toujours impétueux — ne pouvant se débarrasser de son complexe de leader politique, s’écria :
« — Mon Colonel, quand vous survolerez ce coin de terre française — en plein territoire tripolitain, sachez que nous tous, pilotes de France, nous serons de cœur avec vous dans ce pèlerinage du souvenir et cet hommage à un paladin français.
« — Et nous aussi », surenchérirent les autres pilotes.
Alors le vieux soldat considéra ces visages jeunes et résolus, après une hésitation, se tournant vers moi, il me dit :
« — Si votre commandant le permet — quoique l’heure du couvre-feu ait sonné, je lèverai pour vous, mes amis, le voile du silence que je me suis imposé depuis tant d’années, et je vous dirai, pour la première fois, quel a été le calvaire du Marquis de Morès... et le mien ».
Et dans le silence de la nuit de Tatatouine, seul interrompu par le bourdonnement des insectes autour du photophore, ou le grésillement de la T.S.F. du Camp, le Colonel Le Bœuf parla :
« — Vous êtes d’une génération trop jeune pour pouvoir vous souvenir des évènements de la fin du siècle...
« Mais, vers 1880, ils étaient trois Saint-Cyriens liés par la même soif d’aventure : le premier, Morès, duc de Valombrosa, mort à 100 kilomètres d’ici, en 1896 — l'autre, Charles de Foucauld, officier, puis ermite, assassiné il y a quelques mois au Hoggar, et, le troisième, Laperrine, le seul qui soit resté dans l’Armée et qui vient d’être rappelé du Front français pour prendre en main le Sahara et les Touareg.
« De ces trois Saint-Cyriens, le premier qui quitta l’Armée fut Morès, parce que peut-être le plus indépendant et aussi le plus fortuné.
« Parti en Amérique — aux États-Unis — pour exploiter un énorme ranch, il avait acquis comme cow-boy une réputation de surhomme, tant par sa prestance, que par son courage et son adresse aux armes. (Il me confia un jour qu’il était capable de couper au pistolet, par la tranche, un dollar lancé en l’air...).
« Revenu en France, il s’était lancé dans la politique. C’étaient les années où l’Affaire Dreyfus, le Fort Chabrol et surtout la marche héroïque du Capitaine Marchand vers le Nil, à travers les marécages du Bar-el-Ghazal, passionnaient la France.
« Un jour d’hiver 1895, le Marquis de Morès débarqua à Tunis.
« Dans une conférence tenue au Grand Théâtre, qui galvanisa la foule, il conclut : Je hais les Anglais et je viens mettre au service de Marchand mes armes et ma fortune.
« Et, de ville en ville, il allait répétant son slogan, reprochant au Gouvernement français sa faiblesse vis-à-vis de l’Angleterre, en laissant Marchand, avec quelques laptots s’enliser dans les marais du Bar-el-Ghazal, pendant que Kitchener, après avoir battu les derviches à Omdurman, remontait à toute vitesse le Nil en bateau à vapeur, vers Fachoda pour couper la route aux Français.
« Le Gouvernement à Paris et la Résidence à Tunis, redoutaient des complications diplomatiques que de telles réunions pourraient susciter, aussi poussaient-ils Mores à partir vers le Sud.
« J’étais à ce moment-là, comme Lieutenant, installé au Poste de Kébili — près de la frontière Algérienne, et j’avais sous mes ordres tout le secteur saharien avec — comme sujets — les Touazines qui nomadisaient avec leurs chameaux, de Bir-Kécira à Ghadamès.
« Or je reçus un télégramme de la Résidence, conçu à peu près dans ces termes :
« Le Marquis de Morès se rend à Kébili, pour gagner par le Sahara, Ghadamès. Nous ne connaissons pas le Marquis de Morès.
« Pour qui connait le langage officiel, cette phrase était un véritable arrêt de mort, et, lorsqu’au printemps 1896, je vis arriver sur la place de Kébili — Morès — avec une multitude de caisses et de bagages — campant comme le dernier des caravaniers, sans qu’aucun européen lui donne l’hospitalité, j’eus en moi-même une révolte.
« J’avais deux officiers adjoints, je leur montrai le télégramme et je leur dis :
« Pouvons-nous admettre de laisser un camarade de Saint-Cyr camper sur cette place comme un paria ? Comme président de la popote, je décide de l’admettre à ma table, êtes-vous d’accord ?
« Les deux lieutenants répondirent : « Nous sommes d’accord ».
« Et c’est ainsi que Morès fut admis à notre table et qu’aux yeux des indigènes qui nous observaient, nous avions rétabli l'équilibre moral...
« Morès devint rapidement mon ami, et pendant son séjour, je lui donnai tous les conseils nécessaires sur le Sahara.
« Je lui composais soigneusement une escorte prise parmi les Touazines les plus fidèles ; je lui adjoignis un interprète Abd-el-Hack, avec Ali le Sinaouni et El Hadj Ali (un riche marchand de Gabès, qui m’avait demandé protection pour traverser le territoire).
« Quand le jour du départ arriva, je me souviens que je dis à Morès :
« — Gardez toujours auprès de vous cette escorte tunisienne et ces 3 hommes ; avec eux, rien ne vous arrivera — ils sont responsables vis-à-vis de moi...
« Et il partit, campé sur la grande méhara qu’il avait soigneusement choisie. Il avait vraiment très fière allure, sa carabine en travers de la selle, le chapeau de brousse sur l’oreille, car — même dans le désert — il gardait une grande coquetterie dans sa tenue.
« Bien des semaines passèrent ; j’avais eu par courriers des nouvelles de la caravane.
« On me signalait son arrivée dans les environs de Méchiguig, à mi-chemin de Sinaoun et de Ghadamès, et puis un jour, étonné, je vis revenir mon escorte de Touazines, qui me racontèrent que près du puits d’El Aoutia, le Marquis de Morès avait rencontré un groupe de Touareg, qui semblaient attendre son passage. Par l’intermédiaire d’Abd-el-Hack, ils lui faisaient dire de renvoyer l’escorte tunisienne qui ne connaissait pas le pays, alors qu’eux au contraire ils conduiraient le roumi à Ghadamès et ensuite dans le Tibesti, où ils avaient leurs tentes et lui donneraient toute protection.
« À ce récit, je mesurai tous les dangers qui menaçaient Morès.
« Je connaissais la fausseté des gens du Tibesti et je savais par contre que Morès — influencé par les récits de Duveyrier — croyait à la sincérité des Touareg, au respect de la parole donnée.
« Sombres pressentiments, qui furent confirmés par l’arrivée d’un émissaire d’Ali le Sinaouni, racontant brièvement l’assassinat de Morès au puits d’El Aoutia.
« Je partis aussitôt sur les lieux du drame. Celui-ci avait eu lieu depuis un mois quand j’arrivai à El Aoutia.
« Ali le Sinaouni, qui avait fui au premier coup de feu et s’était réfugié dans un campement tripolitain, sachant que j’arrivais, était venu me rejoindre.
« C’est son récit que je vous traduis :
« Les Touareg pensaient que le Roumi était un marchand très riche, parce qu’ils avaient vu beaucoup de bagages pleins de colliers, (Morès amenait une grosse pacotille comme monnaie d’échange au Centre d’Afrique), et ils pensaient donc qu’ils auraient beaucoup de choses à prendre. C’est pourquoi, pour mieux le voler — Ikhenouken — leur Chef, avait persuadé le Roumi de renvoyer les Touazines, et ils lui avaient offert une belle chamelle blanche comme monture — mais qui était rétive au baraquage... Mais le Roumi ne le savait pas.
« Ensuite, ils le persuadèrent de partir tout de suite, le lendemain même du jour où les Touazines étaient remontés dans le Nord.
« On se mit en route vers 10 heures...
« En avant marchait Ikhenouken, à droite et à gauche ses hommes à pied à côté des méhara. Puis venait notre groupe avec Abd-el-Hack et El Hadj Ali. Enfin, le dernier, le Roumi, qui très grand regardait en avant tout ce qui se passait, car il commençait à se méfier.
« Il avait pendu au cou de sa chamelle sa carabine, et il avait deux pistolets à la ceinture.
« Soudain deux hommes à pied s’approchant du Hakem cherchent à prendre sa carabine, le Roumi essaie de faire baraquer sa monture. Il n’y parvient pas, alors il tue la chamelle d’un coup de pistolet et tombe à terre avec elle.
« Un Touareg le frappe d’un coup de sabre à la tête ; un autre Touareg l’atteint d’un coup de sabre à la jambe.
« Alors le Hakem recule jusqu’à cette touffe d’euphorbe — et Ali me montrait l’endroit — et là — chaque fois que son pistolet crachait le feu, c’était un homme mort...
« Pendant deux heures, essuyant son sang de sa figure, le Hakem se défendit comme un lion, et les Touareg terrifiés par ses yeux qui lançaient des éclairs n’osaient plus avancer.
« Ikhenouken, leur Chef, était mort le premier. Alors un Touareg en rampant par derrière, lui porta un coup de lance.
« Le Roumi chancela, mais en se retournant, il tua d’un dernier coup de feu son agresseur, puis il tomba mort...
« Il était midi.
« Et Ali montrait les endroits de la lutte ; bien qu’il y eut plus d’un mois, les traces étaient encore visibles...
« Les ossements des assaillants et de Morès, rongés par les chacals et les hyènes étaient mélangés.
« Cependant je pus identifier ceux de Morès, en ramassant dans une mâchoire, une dent en or, qui put servir à l’identification judiciaire du cadavre.
« Et autour des ossements, il y avait des débris de ballots qui avaient été éventrés, des morceaux de pacotilles qui avaient échappé au pillage, et surtout, des banknottes qui traînaient jonchant le sol. Car les Touareg avaient méprisés ces bouts de papier qui constituaient la fortune de Morès.
« Il y avait aussi des lettres et un dernier billet que j’ai ramassé, où Morès, dans l’enthousiasme de la première rencontre avec les Touareg — qui l’avaient endormi de belles promesses —- selon leur habitude — écrivait :
« — Aujourd’hui, 5 juin, le camp était magnifique. Les arabes Tunisiens, d’un côté, les guerriers Touareg de l’autre, et, au milieu, Abd-El-Hack et Hadj Ali... C’était la réunion de deux mondes... »
« Et savez-vous que plusieurs années après, en repassant à El Aoutia, avec la Commission Turque, comme je campais avec les nomades, j’appris que le soir à l’Ahal (cour d’amour Touareg) les femmes chantaient les faits et gestes du fahal (le mâle) ; véritable chanson de gestes saharienne qui magnifiait ses exploits...
Marquis de MORES
« Oui, mes amis, je songe souvent à cette page qu’on nous a appris sur les bancs de l’école : l'exploit de Bayard au Pont du Garigliano, et je pense avec tristesse que jamais aucun écolier de France n’entendra jamais conter l’histoire du dernier paladin saharien... à un contre vingt ».
Les pilotes tendus, écoutaient le vieux soldat parler d’une voix saccadée, évoquant ses souvenirs...
« — Et après, mon Colonel ?
« — Après, mes amis, c’est une autre histoire.
« — Elle est moins chevaleresque : c’est la plainte de la Marquise de Morès, pour assassinat contre X ; c’est le Conseil de Guerre ; c’est l’essai de me mettre le drame sur les épaules — pour masquer les vrais responsables. Tout cela n’est pas très beau, et, d’ailleurs, il se fait tard, et demain matin j’ai rendez-vous de bonne heure — cette fois dans le ciel — avec mon vieil ami Morès...
« Il faut aller se coucher.
=-=-=-==-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-==-=-=-=-=-=-==-=-=-=-=-=-=-==-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=
Le lendemain matin, sur le terrain de Tataouine, départ toutes les 5 minutes des avions de bombardement, celui du Colonel ouvrant la marche.
À tous, la même recommandation : « Si vous êtes en difficulté, piquez vers le nord, vous rencontrerez les lignes de tracteurs Audoin-Dubreuil et ensuite la mer ».
À 9 heures, le premier avion de bombardement rentrait, celui de Beauvoir ; les autres suivirent ; seul l’avion du Lieutenant avec le Colonel le Bœuf manquait au rendez-vous.
Je pensai : « il a peut-être cherché en vain le puits d’El-Aoutia : l’aspect du Sahara au sol ou en l’air est tellement différent. Il a dû tourner en rond et épuiser son essence... »
J’accumulai les raisons de croire...
À midi les tracteurs Audoin-Dubreuil rentrèrent un à un, sans avoir vu l’avion de Le Bœuf.
Les Postes frontières furent alertés.
Dans l’après-midi les avions raclèrent l’espace devant la frontière.
Rien... Nuit, lourde, mais encore soutenue par l’espoir d’un atterrissage à bout d’essence dans un coin du Sahara.
Le lendemain, envoi de patrouilles méharistes vers Michiguig et vers l’Erg.
Toujours rien...
Et puis les jours et les jours passèrent. Et puis les semaines s’ajoutèrent aux semaines. Et puis les mois s’ajoutèrent aux mois.
Alléchés par la prime, des émissaires venaient souvent me trouver ; ils me racontaient des histoires enfantines d’une charrette, les roues en l’air, qu’ils avaient vu dans l’Erg.
Enfin, le sixième mois, un renseignement sérieux : un chasseur de gazelle avait vu un avion posé dans l’Erg — la description était exacte, mais il n’y avait rien autour de l’avion.
Je lançais le Lieutenant Ragaru, qui connaissait admirablement l’Erg, en découverte, avec une Section de méharistes ; il me renvoya un message me disant que c’était bien l’avion de Le Bœuf qui avait atterri intact, à bout d’essence, et que, sur les plans, il y avait au crayon ces mots : « Nous marchons vers le Sud pour trouver les tracteurs ».
Erreur fatale, car la piste vers le Sud les conduisait en plein Erg, vers l’Algérie.
Se croyant en-deçà de la ligne de sécurité que je leur avais tracée, ils s’étaient enfoncés en plein Sahara...
Sur le sol, on suivait les traces... Au bout de quelques kilomètres, un petit tas d’ossements : sûrement le Colonel et dix kilomètres plus loin un deuxième tas d’ossements : le Lieutenant de Chatenay.
Et, ironie du sort, le Lieutenant Ragaru ramassa parmi les ossements du Colonel, une petite couronne en or...
À vingt ans de distance, le même petit indice permit d’identifier ces deux Sahariens morts à quelques kilomètres l’un de l’autre :
Morès et Le Bœuf.
*
**
Fort-Saint.
Le drame de la mort du Colonel Le Bœuf pesa longtemps sur la vie de nos escadrilles. Et lorsque l’Armistice fut signé, ma formation disloquée remonta vers Tunis, pour former sur le terrain d’El-Aouina l’Aviation de la Régence.
J’avais gardé au fond de moi-même, comme un testament moral, les dernières paroles du Colonel Le Bœuf espérant bien arriver un jour à faire donner l’exterritorialité française à ce coin de terre française perdu dans le Sahara.
Or, en 1923, les circonstances me semblèrent favorables pour reprendre la question posée par Le Bœuf.
En effet, le Comte Volpi, nouveau Gouverneur de la Tripolitaine Italienne, portait ses efforts sur la reconstruction de la frontière de Nalout à Ghadamès, et les contacts diplomatiques étaient fréquents entre le Résident Général Lucien Saint et le Comte Volpi.
D’autre part, la question de pénétration saharienne en automobile était à l’ordre du jour en Tunisie, après le raid autochenille Hardt-Audoin-Dubreuil, d’Alger à Tombouctou et retour.
Aussi, plein d’émulation, le Résident m’avait-il dit de rechercher un itinéraire, spécifiquement Tunisien : de Tunis vers le Tchad, par Gabès, Ghadamès, Djanet et Bilma. Route la plus courte de l’Afrique du Nord vers nos possessions du Centre Afrique.
Mais dans cet itinéraire, il y avait un hiatus : c'était l’absence d’un Poste français en face de la ville de Ghadamès, pour laquelle les italiens faisaient un gros effort de colonisation.
Aussi ce ne fut pas difficile de persuader le Résident et les Services, qu’il fallait faire construire en face de Ghadamès, un Poste Français important, près du puits de Bir-Pistor 1.
Je demandai au Résident : Pourquoi ce nouveau Poste ne s’appellerait-il pas Fort-Saint ? »
Et je lui proposai de l’amener à l’inauguration de Fort-Saint avec une section d’Auto-mitrailleuses et d’avions afin de n’être pas en reste avec les déplacements spectaculaires du Comte Volpi.
Voyage sans incidents, sous la protection d’une petite escorte aérienne commandée par le Lieutenant Pelletier-d’Oisy ; j’avais réglé l’étape intermédiaire entre Gabès et Ghadamès vers Fort-Pervinquières — Poste abandonné — qui se trouvait à une portée de fusil d’El-Aoutia.
Et le soir, au campement, poursuivant le but que je m’étais proposé :
« — Monsieur le Ministre, je vous ai raconté le combat héroïque du Marquis de Morès, à 1 contre 20, au puits d’El-Aoutia: ce puits est à 2 ou 3 kilomètres d’ici. Si vous le permettez, nous pourrions faire un crochet pour rendre hommage à ce grand Français ».
M. Lucien Saint, un peu inquiet m’interrogea :
« — Mais El-Aoutia n’est-il pas en Tripolitaine ?
« — Et oui, M. le Ministre théoriquement...
« — Mais alors, vous n’y pensez pas. Songez aux complications diplomatiques auprès du Comte Volpi si nous franchissons la frontière. C’est impossible ».
Je ne pus m’empêcher de sourire :
« — La frontière, mais, M. le Ministre, pas plus le Comte de Volpi que vous-même ne pouvez savoir où elle se trouve, et ce serait une excellente raison pour aborder avec lui la question de l’exterritorialité d’El-Aoutia, terre française...
Mais M. Lucien Saint resta ferme sur sa position.
Alors sous prétexte d’une panne d’essence à mon auto, je laissais la caravane résidentielle prendre de l’avance et je piquais vers l’euphorbe de Morès, où je me recueillis...
El-Aoutia ne sera jamais terre française.
___________________
1 Bir-Pistor du nom du général Cdt la Division de Tunisie.Max de La FARGUE
(à suivre)