L'Écho d'Alger : journal républicain du matin du 22 juillet 1948
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France



    NOUS commençons aujourd’hui la publication d’un grand récit inédit de notre collaborateur Roger Frison-Roche.

    L’écrivain de la montagne, dont le dernier roman, la Grande Crevasse, connait actuellement en France un succès sans précédent, est également un spécialiste du Sahara. En 1835, désigné comme guide de la mission alpine française au Hoggar, il explorait les massifs ignorés de la Tefodest et de l’Ataker, en gravissait les sommets vierges et, avec ses compagnons, faisait une ample moisson de peintures et de gravures rupestres. En 1837, il traversait à skis et à chameau le Grand Erg occidental.

    Depuis, il est retourné souvent au Sahara, mais il lui fallut attendre mai 1948 pour recommencer une de ces reconnaissances à chameau qu’il affectionne particulièrement.

    Envoyé par notre journal au Fezzan, et ayant terminé son tour d’horizon économique et politique, il décida de traverser d’est en ouest — sur le blanc de la carte — le massif montagneux du Messak, autour duquel d’étonnantes découvertes archéologiques avaient été faites. Bien que pressé par le temps, et le manque d’eau, il réussit magnifiquement, découvrit un gisement de figurations rupestres inédites : l’Adrar Iktebin, qui apportera aux savants de précieux recoupements sur les époques reculées du Sahara, et atteignit Rhat après des étapes particulièrement pénibles.

    Roger Frison-Roche, qui est lauréat de la Société de géographie (grand prix Duveyrier des explorations sahariennes), a écrit sur sa dernière randonnée un récit vivant et coloré que nous sommes heureux de présenter à nos lecteurs.

 

 

Départ pour l’aventure


CHAPITRE PREMIER

 

    LA levée d'écrou eut lieu le dimanche 2 mai 1948.

    Exactement quand ? La chose est difficile à préciser.

    Des prémices de libertés s’étaient affirmés dès le matin dans les palmeraies d'Ubari, lorsqu’un homme voilé de bleu accourant lentement avait déclaré après les interminables salutations d’usage : « Ils sont là dans les jardins ! »

    Ils rugissaient, en effet, avec autant de puissance, sinon moins de noblesse, que le roi des animaux ; encore que, dans l’obscurité, cela puisse prêter à confusion.

    « Ils » c’était nos chameaux : quatre chameaux de rahlas et quatre de convoi. Ce moment, je l’attendais, je l’espérais depuis mon arrivée au Fezzan.

    Ces prisons sans barreaux que sont les postes sahariens ouvertes sur du néant, je ne les apprécie guère ! Le Sahara, pour moi, c’est l’aventure à longueur de journée, tantôt au pas allongé des méhara, tantôt à l’allure saccadée du marcheur de piste — petits pas rapides, genoux fléchis, buste en avant. Enfin, tout était réglé, tout était organisé, et nous avions fui Ubari à 16 h 10 G.M.T., pour être précis, cap sud-est, en direction de la falaise du Messak, corniche de quatre cents kilomètres de longueur dominant les sables de l’Edeyen par-delà la trouée de l’oued Agial.

    Ce soir, nous n’espérions rien !

    La nuit allait tomber rapidement, mais il fallait fuir, quitter le semblant de civilisation du poste, rassembler ses richesses en vivres, en eau, en bêtes de somme, et s’éloigner. Partir ce soir, quitte à « baraquer » une heure plus tard, c’était, en fait, gagner une journée.

Démarrage

    Et nous avions pu faire comme nous le souhaitions.

    Cette première heure de marche sur le reg fin et brillant n’avait été qu’une période transitoire. Les chameaux criaient lamentablement leur désespoir de quitter l’oasis : nos hommes, intimidés, parlaient peu. Mes compagnons et mois n’étions pas encore unis par le lien de l’effort commun qui cémente rapidement les amitiés naissantes. Pour ma part, je marchais péniblement, mes tendres pieds de citadin douloureusement meurtris par ces plats « naïls » d’Agadès en peau d’antilope que le débutant accroche à chaque caillou. Je traînais mon chameau sur lequel je n’étais pas encore monté d’un air désinvolte, quoiqu’un peu inquiet sur ses réactions futures. Car Vacher avait protesté dès qu’il les avait vus.

    — Des chameaux sauvages qu’il m’a fourni le sacripant, disait-il parlant de l’amrar, des chameaux de convoi ; espérons qu’ils se calmeront une fois dans la montagne.

    Il y en avait huit, petits, trapus, les uns affinés par un peu de sang soudanais dans les veines, mais la plupart lourds et difformes, de vraies bêtes du Tassili à l’encolure courte ; des chameaux de montagne. Leurs conducteurs n’avaient pu les faire approcher du poste qu’à grand-peine. Et l’une des bêtes avait mordu cruellement mon camarade alors qu’il s’apprêtait à lui passer l’azzema1 dans l’anneau du nez.

    Qualité appréciable, ils étaient à peu près en forme et, si leur bosse n’était pas merveilleuse, leur charpente étoffée trahissait des chameaux robustes. C’était l’essentiel pour la rude reconnaissance que nous allions entreprendre.

L’évasion

    Donc, à 17 h. 25, nous avions atteint le petit bois de thalas (acacia gommeux) où El Madani, notre guide, avait décidé de bivouaquer.

    Vers le nord on distinguait nettement l’oasis d’Ubari.

    Quelques constructions blanches enchâssées dans la verdure des éthels et des palmiers, et même les charpentes tordues, haubanées par des câbles en sisal, des machines à tirer l’eau du Fezzan.
II était encore temps, si nous l’avions voulu, de regagner rapidement le poste. C’est-à-dire se retrouver, ce soir encore, autour d’un couvert, boire de l’eau fraîche, écouter la radio et converser avec les camarades.
Pourquoi me sembla-t-il, alors que je faisais s’agenouiller mon chameau, m’être dépouillé des liens de servitude qui m’oppressaient ?

    Je n’avais plus perçu pareille sensation depuis ma sortie de Fresnes, en 1943, après un séjour que m’y fit faire la Gestapo.

    Encore devrais-je ajouter que cette fois le sentiment de libération était encore plus net, il n’était pas troublé par l’inquiétude latente d’être repris. Non ! je tenais ma liberté que j’avais forgée de ma propre volonté ; elle durerait ce que je voudrais qu’elle soit. J’en aurais crié de joie si déjà les gestes millénaires qui préludent à l’installation d’un campement de nomade ne m’entraînaient dans leur rythme immuable.

    Ces gestes, je m’en souvenais encore depuis 1935 ou 1937 ; ils n’avaient pas changé.

    Chacun avait choisi son coin de sable, le mien près d’une touffe d’éthel ; le chameau baraqué, les couvertures déchargées, la rhala dessanglée, posée rituellement à la tête de ma couche de fortune, j’avais chassé la bête entravée à son repas d’épines de thalas qu’elle mangeait du bout des lèvres prenantes. Nous étions assis, chacun dans son univers propre, et, adossés contre les baraques, nous attendions sans dire un mot que le soleil se couchât.

Repas biblique

    Quand les murs obscurs de la nuit s’élevèrent autour de nous, nous cessâmes de penser pour vivre. Les flammes montaient haut, se tordaient avec la sauvagerie propre aux feux de campement balayés par les courants d’air. Selon que leur fouet pourpre oscillait d’une étoile à une autre, j’apercevais tantôt la figure hiératique du Madani accroupi près du foyer, tantôt le dos bronzé du shokrar2 pétrissant la pâte de la kessera3 dans une cuvette émaillée.

    Le Targui apporta bientôt la berma4 de cuivre remplie d’une sherba bouillante atrocement pimentée. Nous nous accroupîmes autour de lui en silence. Madani rompit le pain sur le tapis de sel : « Bismillah ».

    Nous commençâmes de manger, fouillant à même la marmite avec nos cuillers de fer ou de bois ; puis, la manassa5 circula dans le cercle, chacun but à sa soif l’eau trouble de la guerba ; enfin, on attendit le thé.

    Et les palabres commencèrent.

    Ubari, tout proche, avait disparu comme par enchantement de nos mémoires, nous étions cinq hommes : trois Français et deux Touareg, en route pour l’inconnu ; ces tas épars dans le sable représentaient notre vie accumulée en charge de nourritures et en outre d’eau et, parfois, un chameau sortait de la nuit, passait lentement derrière les flammes, clopinant dans ses entraves, la tête haute sur son cou de cygne, avant que de s’évanouir comme une bête d’Apocalypse.

Où allions-nous ? Que cherchions-nous ?

    Peut-être est-il nécessaire de le définir. C’est qu’il est encore possible, pour quiconque a le goût de la recherche et de l’aventure, de satisfaire sa passion.

    Encore faut-il qu’il y ait justification devant la société.

    Je sais bien ! Et je suis parfaitement d’accord avec vous : les gestes gratuits sont les plus beaux et, je persiste à croire, les plus utiles. J’aurais préféré partir sans autre but que d’aller droit devant moi dans l’inconnu, dussé-je n’en rapporter que des visions de sables et d’infini.

    Mais je dois rendre compte de mes actes. Il fallait, pour justifier ce voyage, qu’un enseignement utile en découlât. C’est pourquoi j’ai choisi de parcourir la « piste oubliée »
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1 Azzema, rêne unique du méhariste.
2 Shokrar : chamelier.
3 Kessera : galette.
4 Berma : chaudron de cuivre.
5 Manassa : plat de cuivre des méharistes.

Roger FRISON-ROCHE


(à suivre)