
LA RAHLA (Amicale des Sahariens)
Le Saharien
n° 39 du 3ème trimestre 1965
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Au pas lent des méharas (suite)
4ème PARTIE
CIRCUITS TRANSAT AUTOUR DU GRAND ERG
(1924-1926)
a) Implantation de la chaîne d’hôtels d’El-Goléa à Colomb-Béchar.
DAL PIAZ
Lorsque le Président DAL PIAZ m’accueillit dans son bureau de la rue Auber, sa fine silhouette était penchée sur une grande carte du Sahara central, et sa première question fut :
« Commandant, connaissez-vous bien la région Saoura-Grand Erg ? » Et, sur mon affirmation, il continua :
« Croyez-vous qu’une automobile de tourisme pourra jamais passer dans ces contrées ? ». Et il désignait du doigt les Oasis d’El-Goléa et d’In-Salah, de Timimoun et d’Adrar...
C’était en 1925. À cette époque, peu de gens avaient pénétré en automobile à travers le Sahara. C’était encore le mystère, le mystère du sable, du Tanezrouft, du pays de la peur et de la soif !
On citait deux expéditions Transsahariennes heureuses : le raid Citroën Alger-Tombouctou par le Hoggar et la traversée Renault avec Georges Estienne par la route Gradis du Tanezrouft.
En dehors de ces deux grands axes automobiles, tout le Sahara entre El-Goléa, Timimoun et la région en bordure du grand Erg occidental, était resté vierge de toute exploration automobile et partant, de toute prospection touristique.
Les renseignements étaient des plus vagues... On s’adressait à des sahariens, officiers ou explorateurs qui, avec la mentalité d’hommes ayant parcouru ces solitudes à méhari, donnaient sur le sol, sur le pays et sur les ressources locales, des renseignements souvent contradictoires pour le Grand Tourisme.
— Positivement, on connaissait peu de chose, très peu de chose de ce Sahara central...
Aussi, lorsque relevant sa tête penchée au-dessus de la carte et regardant bien en face son interlocuteur, futur prospecteur des Circuits sahariens, le Président DAL PIAZ posa cette question, elle dépassait la portée d’une simple interrogation ordinaire par tout ce qu’elle contenait virtuellement en elle.
— « Croyez-vous que les nouvelles automobiles de 6 roues Renault pourront jamais passer dans ces contrées ? »
— J’en suis absolument persuadé.
— « Et croyez-vous qu’un an suffirait pour tracer un réseau de pistes automobiles tournant autour du Grand Erg, c’est-à-dire sur 2 500 kilomètres environ et y implanter nos haltes ? ».
Et de son doigt, il encerclait cette région qui, sur la carte, montrait ses colorations jaune d’or, sur laquelle s’étalait en grands caractères gras le mot « Grand Erg Occidental, le Pays des plus hautes dunes ».
— « En une année, c’est possible, mais il faut, avant, une prospection minutieuse. Il faut sur place s’assurer le concours des Sahariens, des Officiers de postes. Ce sont eux les vrais maîtres de ce pays encore moyenâgeux. Sans leur concours, rien à faire : les pistes resteront des sentiers chameliers. Or, les seigneurs sahariens sont réfractaires à la pénétration touristique. Pour eux, c’est la fin d’un splendide isolement et d’un régime féodal qu’ils aiment. Il faut arriver à les convaincre que le Tourisme n’est ni leur ennemi, ni la fin de leur vie saharienne — qu’il faut marcher avec le progrès en sachant, au contraire, s’en servir au lieu de le bouder.
« N’est-ce pas au fond parmi tant de raisons officielles, cet impondérable qui a fait échouer la grande tentative touristique hôtelière de Citroën, de Colomb-Béchard au Niger, avec le Roi des Belges comme vedette.
Et Dal Piaz de conclure :
« Si la « Transat » entre en jeu, à son tour, dans le Sahara, elle doit en sortir victorieusement... ».
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En route pour atteindre El Goléa
Tels furent les préliminaires du Grand Tourisme Saharien.
Et ceci se passait rue Auber, en un mois maussade de l’hiver 1925. Quelques semaines après, je partais en mission pour prospecter l’implantation d’un grand Circuit Saharien autour du Grand Erg, et pour rechercher les points hôteliers sur lesquels tous les 200 km notre circuit devait s’appuyer, par El Goléa, Macmahon, Timimoun, Beni-Abbès et Béchar.
À LA CONQUETE AUTOMOBILE D’EL-GOLEA (1925).
Le premier but à atteindre était El-Goléa.
Alors que maintenant El Goléa est devenue la plaque tournante des automobilistes se rendant au Hoggar, au Niger ou au Tchad pour des fins touristiques, commerciales ou scientifiques, en cette année 1925 celui qui arrivait à Ghardaïa et qui parlait modestement d’essayer d’atteindre en deux ou trois étapes El-Goléa, faisait figure d’explorateur ou de fou.
Tout le monde, les autorités militaires les premières, tâchait de détourner l’imprudent d’un tel dessein, et complaisamment refaisait l’historique des tentatives dans lesquelles les automobilistes, à défaut de leur peau, avaient laissé dans les dunes d’Hassi-Mamar (dunes traitresses à mi-chemin entre Ghardaïa et El-Goléa) le pont-arrière de leur voiture...
De Ghardaïa à El-Goléa, il n’y avait encore, en effet, aucune piste tracée. Il fallait marcher soit à la boussole, soit avec un guide vous conduisant d’oued en oued, de montagne en montagne. C’est donc avec des précautions que je préparai ma première tentative vers El- Goléa, terre promise jamais atteinte, à bord de ma petite Renault 9 CV.
Le rassemblement se fit à Ghardaïa, et en plus de mon petit chauffeur de 16 ans, Ernest, je fus amené à transporter le premier gérant du Grand Erg, l’Adjudant de NOYERS, sa femme et sa petite fille âgée de six ans, qui, las d’attendre une caravane qui ne pouvait se former, acceptèrent avec enthousiasme de partir en auto, même en exploration.
Être le premier gérant d’un Hôtel Transatlantique dans le Sahara, hôtel non encore construit, était évidemment de la part de son premier titulaire preuve d’un certain optimisme et confiance.
L’Adjudant méhariste de NOYERS était une figure saharienne que l’on ne pouvait oublier : figure de Christ, avec sa grande barbe noire en fleuve, le visage tanné et brûlé par tous les étés sahariens, vêtu de l’inévitable boubou blanc et des pantoufles touareg ; il avait comme bagage hôtelier d’être originaire de Bordeaux, ce qui lui faisait aimer la bonne chair et les bons vins et, par conséquent, lui donnait le désir sérieux de réussir une excellente hôtellerie.
Il était suivi de Mme de NOYERS, le type de la femme française tranquille, aimant son confort, ayant horreur de l’imprévu, mais qui, avec la plus grande philosophie, depuis 10 ans suivait son mari, acceptant sans trop d’humeur cette vie saharienne errante qui l’avait conduite au pas lent de son méhari d’Ouargla jusqu’à Inifel et In-Salah où elle avait vécu pendant de longs mois...
Mais le plus pittoresque du ménage était la présence de la fille de M. de NOYERS, une délicieuse petite Targuia, qu’il avait eue au Hoggar d’un premier mariage avec une Targuia Noble. Elle répondait au double prénom de Jeannette en français, et de Taïtock en touareg. Taïtock... Figurez-vous une petite, mince poupée, ravissante, avec d’énormes yeux noirs, qui mangeaient sa figure, une forêt de cheveux en broussaille, bleu-noirs et frisotants, dont on avait envie de se servir comme d’un essuie-plumes ou de prendre son petit corps mince pour le planter comme un fétiche à la place du bouchon du radiateur.
Le trajet se passa d’abord sans incident, malgré des batailles multiples dans des bas-fonds sablonneux, des ensablages, des dégonflages, des marches avant et arrière multiples. Nous marchions de repère géographique en repère géographique, suivant les indications du guide, traçant la route de sa main maigre et brûlée. Tout semblait bien aller, jusqu’au moment où, vers 5 heures du soir, je m’aperçus, en regardant mon essence, que nos calculs kilométriques avaient été faussés, que ma consommation d’essence avait été plus grande, et qu’inévitablement dans une 1/2 heure la panne sèche allait nous atteindre inexorablement.
Je fis part de cette situation ennuyeuse à mes compagnons de voyage, en leur disant qu’à la nuit tombante nous tomberions en panne, que nous serions à 200 km de Ghardaïa et à 100 km d’El-Goléa, et qu’il faudrait prendre une décision pour qu’un de nous aille à pied pour chercher du secours auprès du Chef de poste d’El-Goléa et demander un des bidons d’essence de réserve que j’avais fait envoyer à chameau, quelques semaines avant...
En attendant, le pied léger sur l’accélérateur pour économiser le plus possible le précieux combustible, je m’enfonçais dans le soir, le cœur un peu angoissé...
En effet, à 19 h 45, l’automobile brusquement s’arrêta, tous phares illuminés, dans un bas-fond légèrement sablonneux, dominé autant que je pus le voir, par une crête rocailleuse, dont les roches effritées laissaient apparaître des bandes de sable... Paysage anonyme, pareil à tout le Sahara. Au compteur : 210 km de faits sur 320. Nous étions donc environ (tous ces chiffres étant approximatifs) à 100 km d’El-Goléa.
Mais, à ce moment-là, la Providence nous apparut dans le halo lumineux des phares de l’auto sous la forme d’un jeune berger, peut- être l’unique dans la région, et qui gardait, solitaire, un troupeau composé de deux moutons et trois chèvres. Il était là, dans le Sahara, vivant sa vie biblique de nomade et, comme il le raconta, dans la nuit il avait vu un grand feu. Alors, il avait commencé par s’enfuir, croyant que c’était le « Chitane », c’est-à-dire le diable. Mais, quand il avait vu que les feux s’étaient arrêtés, il s’était enhardi et la curiosité plus forte que la peur, se glissant de rocher en rocher, il avait approché le monstre. À la lueur des phares, il avait reconnu des hommes : il avait vu un képi (car l’Adjudant de NOYERS était coiffé de son képi bleu pâle de saharien), alors il s’était senti rassuré, et il venait à nous, nous offrant ce qu’il avait: du laitage de brebis, de l’eau saumâtre...
Je lui demandai s’il pourrait aller à pied, en courant, porter une « dibiche prissi » (dépêche pressée) au Lieutenant Chef de Poste. Il accepta de partir dans la nuit à la lune ; mais on lui dit qu'avant toute chose, on lui achetait une chèvre afin de faire un méchoui qui, pendant trois jours, allait pouvoir servir de comestible à la caravane en panne.
Et toute la nuit, nuit froide saharienne, fut employée à la confection du méchoui, ramassage des branches et des racines de belbel par les femmes, édification du feu et dépeçage de la chèvre par les hommes... Le moral était bon.
Au petit matin, à la lueur mourante de la lune, notre berger portant un petit bâton à la main, insigne du porteur de dépêche, avec la lettre introduite dans le haut du bâton fendu, partit de ce pas de course si caractéristique des coureurs sahariens qui, en 1 jour et 1 nuit, arrivent à abattre près de cent kilomètres.
Notre attente dura trois jours et trois nuits, et ce furent les nuits qui furent dures. Les journées s’employaient surtout à ramasser du bois, dont la zone devenait de plus en plus lointaine, et les nuits à aviver le feu et à griller ses semelles, car un froid au-dessous de zéro descendait sur le campement. Dans ma chambre à coucher « Transat », en dépit des valises et de la joue de ma roue, la morsure de la nuit saharienne froide constellée d’étoiles scintillantes implacables était une souffrance. Seule, Jeannette, roulée dans un burnous en poils de chameau, semblait trouver la situation amusante.
Enfin, le troisième jour, au moment où les provisions d’eau, de conserves et de viande étaient à peu près épuisées, et où j’agitais déjà la marche à pied vers le puits de Imiguel à une cinquantaine de kilomètres de notre campement, un méhariste apparut au haut d’une dune, agitant son chèche. C’était le sauveur ; il était porteur d’un mot du Chef de poste et d’un bidon d’essence de 30 litres qui suffisait à nous ramener en quelques heures à la capitale saharienne.
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Décrire l’arrivée d’une automobile à El-Goléa en 1925 est bien difficile... Dès que notre auto fut signalée par des méharistes envoyés à notre rencontre, ce fut dans la population nègre la plus belle des bousculades, les uns courant derrière l’auto en gambadant de joie, les autres fuyant, terrifiés, dans les ruelles latérales. Donc, en cette journée de novembre 1925, l’arrivée sur la grande place d’El-Goléa de la 9 CV Renault, avec son chargement pittoresque, de mon chauffeur, de l’Adjudant Saharien, de sa femme, et de Taïtock-Jeannette, ne passa pas inaperçue...
Le Lieutenant BRUNET, Chef de poste, vieille figure saharienne des plus curieuses, nous attendait sur le devant du poste. Il était de l’école des Laperrine et des Foucauld. Il avait vécu dix ans avec eux dans le Hoggar, mais sa figure amaigrie et spiritualisée, éclairée par une vie intérieure, mais où déjà l’on sentait l’aile de la mort très proche, était de celles qu’on n’oubliait pas... Le Lieutenant BRUNET participait à la fois du moine et du soldat. Tous ceux qui l’approchaient étaient conquis par la grâce de ses manières, par sa connaissance du Sahara et du peuple Touareg, surtout lorsque, ouvrant le cahier des souvenirs, il parlait du Hoggar, du Père de FOUCAULD, ou bien qu’il contait une de ces belles légendes Touareg que le Père lui avait léguées dans un livre aux signés Tifinar1 écrit de la main de l’ermite.
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1 Alphabet Targui.
On disait que, lorsqu’on 1922, au moment de la visite du Président de la République à Biskra, BRUNET était apparu à la tête des 300 Touaregs nobles voilés de noir, la lance haute, lui-même monté sur un grand méhara blanc du Hoggar, le képi bleu pâle sur l’oreille, pieds nus et ganté de blanc, tous : officiels, touristes, spectateurs, avaient eu devant leurs yeux l’évocation vivante de cette épopée saharienne surgie de ce lointain et mystérieux Hoggar...
On disait même que lorsque le film de l’Atlantide avait été tourné, on lui avait demandé des conseils, des renseignements, à lui, le véritable St-AVIT, et que la célèbre Antinéa n’était pas restée elle-même insensible à l’attraction de ce seigneur saharien.
En tous cas, à nouveau dans sa solitude d’El-Goléa, il restait philosophiquement avec ses souvenirs, dans cette Oasis qu'il avait pensé être une retraite à jamais inviolée par le tourisme encore relégué aux territoires du Nord, et dans laquelle brutalement notre voiture, au fanion Transatlantique, venait de pénétrer...
Mais ce grand cœur sut cependant faire taire son égoïsme de seigneur féodal. Il sut comprendre qu’une page nouvelle pour le tourisme, et même peut-être pour le Sahara, s’ouvrait à ce moment précis où apparaissait cette modeste voiture, et ce fut lui qui, spontanément, voulut nous conduire à travers son domaine, à la recherche du bâtiment où l’on puisse implanter un Hôtel Transat...
Or, dans un coin du bordj, face à l’infirmerie indigène, elle-même abandonnée, un bâtiment plus soigné que les autres comme architecture s’édifiait. C’était l’ancienne popote des Officiers. Devant le vestibule, dans le jardin abandonné depuis 20 ans, trois palmiers montraient leur chevelure anémiée pleine de poux, cependant que par les arcades fissurées on apercevait les fenêtres béantes, sans menuiseries ni vitres, des anciennes chambres d’officiers.
Tout un peuple de scorpions, de lézards, d’ouranes, de termites, de tarentules, avait établi leur quartier général dans ce pavillon, et BRUNET allait, disant :
« Si cela vous plaît, faites-moi la demande. Nous avons intérêt à ce que les bâtiments soient entretenus et ce n’est pas avec mon maigre budget de chef de poste que je peux y suffire. Avec vous, ils seront sauvés de la ruine. Vous serez donc les bienvenus ».
L’Adjudant de NOYERS faisait la grimace. Lui qui avait rêvé d’un Hôtel Transatlantique qui serait un palace, tout neuf, tout prêt, propre et net comme un petit Hôtel Terminus de Sous-Préfecture, il supputait en connaisseur saharien tous les travaux qu’allait lui demander cette énorme bâtisse dont il fallait reprendre du sous-sol jusqu’aux toits la réfection.
Il me disait : « Où trouverons-nous les maçons ... Il n’y en a pas un ici, il n’y a que des Ksouriens ne sachant pas employer autre chose que le bengali (mortier fait de terre délayée dans de l’eau) ».
« Et puis les portes, et puis les fenêtres, les vitres, le ciment, les briques, les fers à T ? Comment faire venir tout cela par chameaux... Il faudra des caravanes et des caravanes !...
— « Cela se tassera, de NOYERS, on y arrivera...
— « Ah ! c’est facile à dire ! Mais les hommes, les menuisiers, les peintres, les vitriers, les plombiers ?
— « Vous y suppléerez de NOYERS, un Saharien sait tout faire... Vous apprendrez tout cela... Si vous n’aviez qu’à appuyer sur un bouton de téléphone comme à Paris, où serait le mérite ... ».
Il se mit, cependant, et tout seul, au travail, devenant tour à tour plombier, menuisier, chef maçon, architecte, interprétant intelligemment les plans et les dessins en vues perspectives dont je l’inondais à titre de réconfort... en lui disant :
« Voilà comme sera votre hôtel dans six mois... »
Ô bordj d’El-Goléa, qui vous eût dit au moment où nous errions dans ces bâtiments solitaires et fissurés, où vivait en paix tout un peuple d’insectes et d’animaux sahariens, qui vous eût dit dans un jour très proche, que ces couloirs sombres et vides, où nos pas retentissaient sonores, deviendraient un jour un hall d’hôtel baigné de lumière électrique, avec un bar accueillant et intime où des touristes accoudés deviseraient de leur dernière traversée du Tanezrouft ou de leur premier coup de fusil dans le W du Niger.
Ô bordj d’El-Goléa, en cette année 1925 vous n’auriez pas cru que tout cela aurait marché si vite; et vous, Lieutenant BRUNET, parti un jour pour ne plus revenir de cette Oasis enchanteresse et de ce monde, il a mieux valu que vous n’ayez pas vu cette évolution, vous, un des derniers compagnons de LAPERRINE et de FOUCAULD, un des derniers Sahariens authentiques.
Cdt de La FARGUE
(à suivre)