LA RAHLA (Amicale des Sahariens)
Le Saharien n° 40 du 4ème trimestre 1965
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Au pas lent des méharas (suite)

 

LA PRISE DE FORT MAC MAHON


    Entre El Goléa et Timimoun dans la Saoura, (2ème objectif hôtelier) il y avait 400 km, une halte intermédiaire était indispensable vers les 200 km près de Fort Mac Mahon.

    Ce fort faisait partie avec Fort Inifel et Fort Miribel de la ceinture de protection contre le mystérieux et redoutable pays Targui, où la France — après l’affreux massacre de la Mission du Colonel Flatters — n’osait pénétrer !

    Ce mot de Fort Mac-Mahon était un mot magique. Son évocation symbolisait toute une époque de notre enfance. Vision de la silhouette héroïque du vainqueur de Sébastopol avec le fameux « J’y suis, j’y reste», ou bien encore l’image d'Épinal populaire du Maréchal Président campé sur un cheval blanc mâchant son mors, avec un brillant État-Major d’aides de camp empanachés sur la toile de fond du Moulin de Longchamp.

    Fort Mac-Mahon !... première garnison des chasseurs méharistes, fondée par le Commandant LAPERRINE et noyau des futures Compagnies sahariennes. Fort Mac-Mahon, objet d’envie de tous les jeunes Officiers de Spahis qui voulaient aller tâter du Grand Sahara, attirés par cette garnison lointaine où végétait un peloton de spahis détaché de Biskra.

    Or, tout comme El-Goléa, après avoir connu les heures animées au moment de la conquête du Touat et du Tidikelt, après avoir été relié par un fil télégraphique maintenant coupé, Mac-Mahon avait sombré dans l’oubli complet au point qu’en 1925 aucun des Chefs de Poste, pas plus de Timimoun que d’El-Goléa, ne savait exactement où finissait leur territoire, et à qui le bordj appartenait administrativement. La question était d’ailleurs sans importance, le fort était abandonné et jamais visité.

    Aussi, de renseignements précis, personne ne pouvait en donner.

    La direction générale était bien connue... Mac-Mahon était quelque part là-bas vers l’ouest. De temps en temps, des chasseurs de gazelles suivant la ligne des poteaux télégraphiques à demi-coupés qui, çà et là, émergeaient encore dans la dune, allaient jusqu’à Mac-Mahon. C'étaient les seuls visiteurs du lieu...

    Ce fut un de ces chasseurs, fin limier, que le Lieutenant BRUNET me donna comme guide. Il s’appelait « EL KHER » c’est-à-dire « Le Bien » et était réputé par sa connaissance des pistes sahariennes. Mais derrière moi, par précaution, BRUNET lançait sur les traces de nos roues une patrouille de méharistes qui avait le double but de nous ramasser en cas de panne d’automobile et, si nous parvenions à passer jusqu’à Mac-Mahon, de commencer à baliser la piste ainsi tracée, et, avec l’aide de quelques travailleurs, d’améliorer ce premier tracé en le débroussaillant et en le dépierrant.

    Le départ pris avec ma petite 9 CV pour cette expédition sur Mac-Mahon fut aussi pittoresque que le départ de Ghardaia.

    Si l’Adjudant de NOYERS, sa femme et Jeannette manquaient au tableau; ils étaient avantageusement remplacés par le guide EL KHER, majestueux et silencieux, par mon jeune mécanicien, et par un Adjudant chargé des pistes qui, une fois à Mac-Mahon, devait attendre la patrouille et surveiller les travaux de balisage.

    Nous allions donc de montagne en montagne, de puits en puits, tantôt traversant des sebkras1 qu’il fallait sonder, tantôt escaladant les pentes du Tademaït, qu’il fallait adoucir à coups de bêche ; EL KHER souvent descendait de l’auto, repérant sa route comme un limier, puis, brusquement après un tour d’horizon, de sa main maigre sortant de son burnous, prononçait le sacramentel « Hack, Hack » (par ici, par ici), indiquant la bonne direction à prendre...

    Et, à nouveau, sur ses gros pneus à moitié gonflés, l’automobile repartait dans un démarrage puissant, trimbalant son équipement saharien des plus fantaisistes, car, outre les pneus de rechange, outre les provisions pour les 30 jours que j’emportais, il y avait encore les bagages de l’Adjudant méhariste et surtout le barda de notre guide composé de deux énormes sacs d’Agadez, zébrés de dessus rouges et noirs, infestant le beurre de Karité et dans lesquels se trouvaient sa farine, sa semoule, ses allumettes et son natron2 .

    Pendus à droite et à gauche de la carrosserie, ces sacs en peau d’antilope ornaient pittoresquement ma voiture, sans trop la charger.

    Chemin faisant, soit en interrogeant le guide, soit en me renseignant auprès de l’Adjudant, j’obtins des précisions.

    Le bordj n’était pas abandonné, comme on me l’avait dit à El-Goléa, mais un gardien qui, touchant du Gouvernement une subvention de 15 francs par an, vivait théoriquement à Fort Mac-Mahon. Théoriquement, car souvent le gardien, saharien, nomade de son métier, abandonnait le fort pour s’en aller avec ses troupeaux à quelques kilomètres de là vivre dans le Sahara avec sa famille sous la tente.

    Aurions-nous la chance de le trouver ? Là était la question.

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1 Nappes d’eau recouvertes d’une couche de sel.
2 Tabac saharien.

 

    Or, vers les 6 heures du soir, à la tombée de la nuit, à travers un grand paysage morne, dans une grande plaine bordée d’un côté par la muraille violette du plateau de Tadmaït, et de l’autre, par la bordure ocre du Grand Erg, la masse plate d’un grand bordj apparut. C’était Fort Mac-Mahon.

    Il était comme tous les forts de son système, carré, trapu, de couleur rousse, symétriquement construit avec 4 tours flanquant les angles, des meurtrières sur son pourtour, une grande diable de porte de fer construite par le Génie, contre laquelle nous nous mîmes à taper en vain...

    Au bout d’une demi-heure, quand nous fûmes bien convaincus que cette fois-ci le gardien qui, évidemment, n’attendait pas notre visite, était comme d’habitude au Sahara, il fallut prendre une décision.

    Or, en tournant autour du fort, dont nous étions l’assaillant vis- à-vis d’un défenseur invisible, je remarquai que le temps avait corrodé des solides murailles et que pas mal de pierres du mur d’enceinte étaient disjointes. Alors, introduisant un des démonte-pneus de la voiture dans la première fissure, et constituant ainsi une échelle à deux barreaux, j’arrivai en quelques minutes à me hisser jusque sur le bord du mur.

    A l’intérieur, la solitude, l’abandon le plus complet.

    Vu du haut de la terrasse, toutes les portes dont les menuiseries avaient été brûlées, formaient de grands trous noirs. Le sable s’était heureusement amoncelé dans un des angles du fort et formait une dune en pente douce qui diminuait la hauteur intérieure de 1 à 2 mètres, et sur laquelle je pus aisément sauter sans me faire trop de mal...

    C’est ainsi qu’à cette minute je prenais, par un rétablissement de gymnastique, possession, au nom de la Compagnie Générale Transatlantique, du Fort de Mac-Mahon.

    J’allai donc vers la porte et je constatai que les barreaux avaient été mis et que, par conséquent, le gardien, devait lui aussi, s’en aller par le même chemin aérien que celui que j’avais suivi...

    Après avoir, avec mes compagnons, passé l’inspection des casemates abandonnées dans lesquelles certainement vipères à cornes et scorpions avaient dû faire un centre d’élection, nous avisâmes deux chambres qui nous paraissaient encore les moins rébarbatives et dans lesquelles EL KHER, avec ses mains et une branche de palmier, procéda à un premier nettoyage. D’ailleurs, le sable qui s’était amoncelé dans l’intérieur du fort et qui avait envahi nos chambres, faisait un tapis moelleux, engageant, pour notre nuit.

    Mais, avant d’aller se coucher, je décidai, au nom de la C 18 Transatlantique, de commémorer la prise de possession du Fort en donnant le repas le plus somptueux que je pus confectionner. EL KHER fut chargé de faire cuire de la Kessra sur les cendres de branches de
genévrier qu’il avait ramassées en cours de route, cependant que mon jeune mécanicien promu au grade de Chef de cuisine, se chargeait d’accommoder une boîte de petits pois de conserves qu’il faisait cuire à la végétaline dans une gamelle de campement. Une cheurba, c’est-à-dire un potage relevé de felfel avec les pâtes et du vermicelle offert par l’Adjudant complétait ce festin saharien, avec des dattes baignant dans du lait de chamelle comme entremets.

    Si la kessra du guide, la cheurba de l’Adjudant et l’entremets méritaient des éloges, il n’en fut pas de même des petits pois dans lesquels mon mécanicien-cuisinier avait projeté le contenu d’une boîte d’un kilo de végétaline, et qui nageaient dans un mélange écœurant.

    Malgré notre faim, nous n’arrivâmes pas à y toucher, mais EL KHER, goulûment et qui, en bon arabe, adorait tout ce qui est huile, vida à peu près la gamelle de petits pois.

    Après ce plantureux festin, qui marquait le premier repas Transat pris à Fort Mac-Mahon, chacun alla se coucher et EL KHER, selon son habitude, établit ses campements au pied de mon lit, ou plutôt au pied de la couverture et du burnous dans lesquels je dormais, enroulé, chaque nuit...

    Or, vers les 3 heures du matin, alors que le froid me tenait à demi-éveillé, en dépit du feu de branchages qui se mourait dans la chambre, je vis EL KHER somnolent et assis à l’arabe, redresser à moitié son buste et passer d’un air douloureux ses mains sur sa figure et sa barbe. Puis, tout d’un coup, il se livra à des contorsions annonciatrices certainement d’un grand combat dans son estomac et ses entrailles. Alors, proprement, tel un chat pris d’indigestion, avec l’admirable indolence arabe qui est la loi du moindre effort, toujours accroupi et ne bougeant presque pas, il creusa dans le sable un petit entonnoir et discrètement pencha sa tête dessus, puis le recouvrit.

    Et ce manège dura plusieurs fois dans la nuit (la quantité de petits pois et de végétaline avait dû être formidable), car je comptais au réveil une demi-douzaine de petits tas autour d’EL KHER, lequel au matin, épuisé par sa nuit, dormait dignement dans son burnous, ceinturé de ces petits monticules, témoins de sa mésaventure de la nuit.

    Telle fut la prise de Fort Mac-Mahon et le premier repas Transatlantique qui y fut servi.

    L’HÔTEL DE TIMIMOUN

    Si El-Goléa avait connu jadis, au point de vue militaire, la bonne fortune des grandes casernes, des enceintes fortifiées destinées à la transformer en grand Fort d’arrêt saharien, ce rôle épique et protecteur lui avait été bien vite retiré lorsqu’on s’était aperçu que le fameux danger Touareg n’existait pas — (ce mystérieux danger qui avait, pendant 20 ans, depuis l’anéantissement de la colonne FLATTERS, inquiété la France) — et que, somme toute, il n’y avait rien au-delà des solitudes d’In-Salah...

 


L'Oasis El-Goléa vue du haut du Ksar
    Mais si El-Goléa avait, au point de vue casernement, connu toutes les sollicitudes du génie militaire, sa voisine Timimoun, parente pauvre, délaissée et trop lointaine, avait été réduite à construire avec ses ressources locales et souvent bien maigres ses bâtiments et ses enceintes.

    Aussi, la brique de terre crue et le genre « tata soudanais » en pisé rouge régnait-il en maître, en remplacement — et combien plus pittoresque — du moellon géométrique et régulier serti dans le ciment du Génie Militaire.

    La Compagnie méhariste du Touat occupant tous les locaux militaires, il fallait chercher en dehors, parmi les bâtiments privés, la solution d’un Hôtel Transatlantique.

    Il existait bien le « Dar Diaf », la chambre des hôtes, bâtiment dans lequel, comme toujours, les portes et fenêtres manquaient. Il existait aussi, à côté, le Magasin des Subsistances Militaires, nom pompeux pour un tata qui, autrefois, avait servi d’entrepôt aux farines charançonnées et aux biscuits avariés de l’Administration, mais qui, à vrai dire, n’offrait plus que des murs de torchis rouge, aux arcades arrondies, et qui n’avait que la valeur de l’emplacement.

    Il était d’ailleurs admirable cet emplacement.

    Face à la grande place, flanqué à droite des dernières maisons rouges du village, et à gauche d’une mosquée soudanaise pittoresque hérissée de piquants de bois et couronnée d’une poterie verte, ce bâtiment absorbait depuis ses galeries couvertes tout le panorama de l’oasis de Timimoun, depuis les maisons et les tatas du Ksar, desquelles fusaient les cimes vertes des palmiers, jusqu’à l’admirable toile de fond du Grand Erg, tantôt d’or, tantôt bleu sombre ou violet, selon les heures du jour et étendant ses grandes vagues de sable jusqu’aux confins de l’Atlas marocain à quelque 500 km vers le Nord...

    Mais avoir l’emplacement ne suffisait pas : il fallait bâtir et trouver l’entrepreneur — mieux que l’entrepreneur — l’animateur pour toutes les constructions.

    C’est à ce moment là qu’il surgit sous la forme d’une figure saharienne connue dans tout le Touat-Gourara, et qui s’appelait FOUHETY.

    FOUHETY était le type du Français aimant l’aventure ; parti tout jeune d’un village d’Auvergne et qui, après avoir travaillé à Oran, avait été, il y a quelques 10 ans, attiré par le Sahara; il était descendu à pied par la voie des caravanes jusqu’à Timimoun. Là, avec quelques économies, il avait fondé un commerce général d’échanges, d’importation et d’exportation, quelque chose qui tenait le milieu entre le bazar oriental et la factorerie coloniale.

   
    Grâce à son travail, grâce à son honnêteté, et grâce à ses connaissances très complètes des milieux arabes (il avait épousé la fille d’un Marabout d’une des importantes oasis des environs), FOUHETY était devenu la personnalité indispensable de Timimoun.

    Aussi, mon soulagement fut grand lorsque ce dernier me proposa de prendre à sa charge l’édification de l’hôtel selon tous les plans et les dessins que je pouvais lui remettre, et même, s’il y avait une place de libre, d’être le gérant saharien de cet hôtel.

    Il m’affirma que le lendemain il me présenterait ses chefs de chantiers noirs, qu’il irait dans la nuit chercher aux oasis environnantes, et que sûrement, je serai satisfait de l’œuvre que ceux-ci allaient exécuter puisque, d’après les plans et les dessins que je lui montrais, je ne voulais que l’architecture et des matériaux du pays...

    Le lendemain, un important palabre se tenait sur la place entre les chefs maçons, tous du plus beau noir, accroupis en rond sur le sable autour de FOUHETY et de moi-même.

    Tout fut discuté au cours de longues heures, depuis le prix du toub (briquettes de terre crue), des krechbas (poutres de palmiers) jusqu’à celui des bourricots porteurs d’eau, et des aides, dont les salaires étaient évalués en dattes et farine.

    Avec la connaissance du pays que possédait FOUHETY, avec ses attaches maraboutiques, avec les relations amicales qu’il entretenait avec la garnison et aussi avec l’aide large, sans compter, que nous avions su trouver auprès des Officiers du Poste, j’avais l’espoir que les travaux pourraient être activement poussés — et que, tour de force, en 4 mois l’Hôtel Transatlantique de Timimoun dresserait ses pylônes, ses arcades, ses galeries et ses chambres, à la place du bâtiment informe et sans grâce des Subsistances Militaires.

    Mais sait-on tout ce qu’il faut pour ériger une construction dite soudanaise ? Il faut d’abord s’assurer la confection des dizaines de milliers de briques qui vont composer les épais murs en forme de tata soudanais. Prises à même la terre, devant le futur hôtel, elles sont mises dans des petits moules de bois, puis cuites au soleil (48 heures de cuisson en été, 15 jours en hiver).

    Puis ensuite, il faut songer aux terrasses faites avec des poutres de palmiers, recouvertes de boue séchée. Pour cela, on réserve dans les oasis environnantes, et quelque fois à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde, les « krechbas », c’est-à-dire des poutres faites d’un tronc de palmier fendu en 3 ou 4 morceaux.

    L’expérience ancestrale dans le Sahara a démontré que les krechbas laissées pendant 90 jours au soleil de l’été, perdaient, par le phénomène de la déshydratation 1/3 de leur poids et que, par conséquent, elles constituaient un matériau léger, idéal par son poids. Pour une construction de toub, en tenant compte que ce matériau, au point de vue résistance au cintrage, on ne devait pas dépasser 2,50 m de largeur.



Hôtel transat à Timimoun

    C’est donc sur des pièces de 2,25 m de large et d’une longueur indéterminée que la construction d'une demeure saharienne, et en particulier l’hôtel Transatlantique de Timimoun, devait s’orienter.

    Comme plafond, au-dessus des poutres rapprochées à 50 cm les unes des autres, les indigènes du pays entrelaçaient d’une façon très artistique l’écorce même du palmier, donnant aux plafonds des teintes sombres, presques veloutées, de cuir de Cordoue, s'harmonisant avec la rudesse ligneuse des troncs de palmiers. Enfin, il fallait embellir intérieurement cette demeure soudanaise, la décorer.

    C’est là où le Chef maçon de FOUHETY, le fameux SALEM, se révéla comme un artiste de premier ordre. Il reçut comme consigne, avec son burin rustique de sculpteur saharien, fait d’un poignard targui, de fouiller toutes les parois lisses de l'intérieur de l’hôtel, afin de faire surgir une dentelle saharienne et targuie, selon son idée, de formes essentiellement géométriques, naïves, et cependant si belle qu’à l’heure actuelle, elle est l'enchantement des touristes par la richesse même de l’inspiration et du dessin.

    Mais bâtir n’était rien : le gros problème était de faire venir toutes les menuiseries et ferronneries (car ni bois, ni fer, n’existe dans une oasis) et qui dit menuiseries dit non seulement les portes, fenêtres, mais surtout vitres, matière des plus précieuses et qui, une fois brisées dans ce pays éloigné de 1 800 km d’Alger, était d’un remplacement plus que difficile...

    Tous ces problèmes divers de construction, FOUHETY les supputait, les examinait, chiffrait, donnait déjà des ordres pour les approvisionnements de toub, rassemblait les caravanes de chameaux qui allaient à la gare la plus voisine (800 km de là) (Béni-Ounif), attendre les matériaux européens que déjà, par la T.S.F., nous commencions à commander aux différents fournisseurs d’Alger et d’Oran.

    Qui pourra jamais savoir, pendant les 4 mois que dura l’édification de l’hôtel, les angoisses d’un FOUHETY guettant du haut du mirador de la kasbah de Timimoun, l’arrivée des caravanes — de leur masse sombre débouchant à 20 km sur le fond d’or de l’erg, du côté des oasis du Tinerkouk ?

    — Qui dira ses déceptions, ses rages lorsque les caisses manipulées pendant 30 ou 40 jours, descendues et remontées soir et matin du barda du chameau, arrivaient défoncées, meubles brisés, portes disloquées, literie tordue, lavabos fendus ?...

    Et qui racontera l’histoire des grandes canalisations en tubes de fer expédiées d’Alger sur 3 m de longueur, et que les caravaniers refusèrent de prendre à cause du balan, puis finalement chargèrent en laissant traîner par terre, derrière leur bête, le bout fileté du tube de fer ?...


    La tête et la colère de FOUHETY, voulant étrangler ses chameliers, devant le filetage complètement mangé par cette promenade de 400 km sur le sable du Grand Erg, véritable papier émeri, ou bien cabossé par les cailloux de la hamada...

    Et les vitres brisées par série, et les lavabos dont les raccords, siphons, avaient pris la direction de Ghardaia, et qui arrivèrent 80 jours après — autant d’histoires bien sahariennes qui éprouvaient les volontés les plus robustes et attaquaient le moral le plus optimiste...

    N'importe, en dépit de toutes les difficultés, FOUHETY avançait son ouvrage — des théories de nègres fabriquaient le toub, travaillaient en cadence, au son des flûtes et des tam-tams, élevant les murs, battant les terrasses avec leurs branches de palmiers pour les rendre étanches...

    Et j’étais sûr, en voyant toute cette activité, cette ingéniosité et cette volonté déployées, que l’hôtel serait prêt à la date fixée...

 

*
**

 

    Le jour de mon départ, pour commémorer la pose de la première brique de toub, l’Agha SI DJELLOUL et le Capitaine Chef de Poste voulurent nous donner sur la place même qui, désormais, allait s’appeler la Place Transat, une grande fête où fut conviée la population du pays.

    Un grand clair de lune illuminait ce soir-là la place grouillante de monde, cependant qu’autour de grands feux de djerid, les cercles des danseurs et des danseuses étaient rassemblés.

    Deux sortes de musiques se contrariaient, se pénétraient, s’opposaient: d’un côté, la danse et la musique nègre, brutale, directe, avec des danseurs suant et dont la peau noire luisait sous les clartés des feux de palmiers, se trémoussant en cadence, martelant le sol de leurs pieds, agitant leurs cymbales de fer, leur corps orné de plumes et de coquillages, cependant qu’une musique endiablée avec un grand tam-tam faisait rouler sa mélodie énervante.

    À côté, au contraire, grave, se mouvait le grand cercle des danses Zhanet, reliquat des danses Berbères et Chleues de l’Atlas marocain. Là, tout n’était que douceur, poésie, orchestre au tambourin discret, rehaussé surtout par les plaintes en mineur de la flûte saharienne, mélopée lente et sourde qui ressemble à un plein chant grégorien. Le cercle, composé d’une théorie d’hommes et de femmes, épaules contre épaules, se mouvait en une cadence très lente, marquée par un simple déhanchement si bien qu’il fallait fixer un des danseurs pour voir si le cercle tournait vraiment.

    Cette musique grave et religieuse, pareille à un bourdonnement, était trouée par le chant aigu d’une coryphée, vieille sorcière, véritable maîtresse de ballet, et prêtresse, qui conduisait le chœur en tournant en sens inverse des assistants, suivie elle-même par un orchestre de flûtistes et de bnadirs1 qui calquaient exactement les pas de la prophétesse, chantant comme une inspirée sa mélodie antique et vieille comme le vieux monde Atlante.

    Au milieu des danseurs, l'Agha Si DJELLOUL, le burnous en poil en chameau constellé de décorations, circulait d’un air ravi, de groupes en groupes, animant les uns, houspillant les autres, distribuant de la poudre aux guerriers qui tiraient des salves vers le sol, soulevant des nuages de poussière.

    Et, en arrière, dans un coin solitaire et tout baigné de la clarté veloutée de la lune, quelques grands méhara blancs se détachaient dans la nuit étoilée, continuant à ruminer d’un air philosophe et lointain les noyaux de dattes enfournés dans leurs bouches, dédaigneusement indifférents à toute cette foule humaine.

    — «Ah ! ils pouvaient bien tous s’agiter sur cette place en l’honneur de la Transat, ah ! il pouvait en venir des touristes, en arriver des autos qui, après avoir traversé et retraversé le désert en tous sens, se déclareront les vainqueurs du Tanezrouft, les Maîtres du Sahara...

    — Seuls, les vrais maîtres — quoiqu’il arrivât — ils le savaient bien, c’était eux, les chameaux, eux, les transporteurs de vivres et de bidons d’essence, les ravitailleurs éternellement prêts à marcher de l’Atlas au Niger, eux les dépanneurs suprêmes (lorsque rien plus ne marche et que la mécanique humaine est en défaut) — eux, les vaisseaux du Désert, les maîtres de l’heure au Sahara ! ».

    Voilà ce qu’ils devaient penser en cette nuit, en regardant de leurs paupières lourdes danser les flammes, tout en ruminant leurs noyaux de dattes d’un air désabusé et lointain.

    L’HÔTEL DE BÉNI-ABBÈS

    En ce temps-là, fin 1925, régnait sur toute la vallée de la Saoura de Colomb-Béchar à Adrar, d’Adrar à Tessalit, un nom magique : c’était le nom de Citroën...

    L’effort national de ce puissant industriel avait, pendant des mois, galvanisé ces solitudes sahariennes. On avait vu des caravanes d’automobiles passer à fond de train, le long de la rocailleuse piste Lagardette, déverser de ci, de là, à des endroits souvent bien choisis, un matériel innombrable de campement, de machines-outils, de groupes électrogènes, de caisses multiples de literie, de ravitaillement et de conserves.
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1 Pluriel de bendir (tambourin).

    Sous la volonté de cet animateur, les hôtels avaient surgi, hôtels orgueilleux comme celui de Béni-Abbès, juché sur le haut de la terrasse, plus grand, et plus haut que le bordj militaire — Hôtel d’Adrar, puissant comme un tata soudanais, faisant concurrence à la Kasbah militaire voisine. — Hôtel de Colomb-Béchar où, dans un cadre de palace saharien, étaient venus s’amonceler salles de bains, salons de coiffure, matériel des plus raffinés comme argenterie, linge et vaisselle timbrés au double chevron.

    La même fièvre avait transformé cette petite ville militaire en une ville de fièvre à l’américaine où taxis, voitures, magasins, entrepôts ne travaillaient que pour Citroën. La petite gare du chemin de fer de l’État était submergée sous les arrivages de caisses et colis portant les noms évocateurs de Ouallen, Tessalit, Bourem, Adrar. Les chauffeurs, rois de la ville, ne se lavaient plus qu’à l’eau de Cologne et la musique de la Légion Étrangère, descendue de Saïda, répétait depuis un mois la Marseillaise et l’hymne belge, pour le Roi des Belges qui devait accompagner A. Citroën jusqu'au Niger.

    Enfin, la gloire du Chevron était si grande que dans l’argot saharien, Colomb-Béchar était devenue Citron-Béchar.

    Or, de tout cet effort brutalement arrêté un jour par un télégramme, il ne restait plus que des hôtels fermés, montrant à Adrar, à Béni-Abbès, à Colomb-Béchar, leurs façades orgueilleuses mais barricadées.

    Mais, pour la masse des sahariens, surtout chez les indigènes, de tout cet effort colossal brusquement résorbé, il flottait encore un passé glorieux et il était resté un nom qui, mêlé à la venue de grands personnages royaux, créait un être de légende plus que de réalité.

    Or, j’avais reçu de ma Société l’assurance qu’à Béni-Abbès l’hôtel Citroën devait être réservé pour notre implantation hôtelière et que, par conséquent, il n’y avait nullement à se préoccuper de chercher autre chose de mieux que ce qui avait été édifié en haut, sur la gara dominant la palmeraie.

    Mais un télégramme que je trouvais à Béni-Abbès m’annonça que cet espoir ne serait jamais réalisé, que les accords avec la Transatlantique n’avaient pas eu de lendemain, et qu’il fallait, de même qu’à Timimoun, Ksabi et El-Goléa, ne compter que sur nos propres moyens et faire surgir encore en quatre mois un hôtel Transatlantique dans ce coin de Sahara.

    Si ceux qui avaient conçu l’hôtel Citroën avaient eu une pensée orgueilleuse en l’implantant le plus haut, le plus loin, et le plus grand possible, je dois dire que notre pensée fut beaucoup plus modeste en l’enfouissant au pied même de la falaise, presque humblement, en le logeant modestement dans ce qui avait été d’abord les écuries du Caïd et ensuite le magasin à essence des chauffeurs de la Maison Citroën.

    Les tractations pour la location de ce fondouk durèrent un jour et demi, un jour et demi de palabres, de réponses, d’échappatoires de la part du Caïd finaud qui, d'une part, ne voulait pas mécontenter son Chef, le Capitaine Chef de Poste, qui le poussait à consentir une location à la Cie Transatlantique et qui, d'autre part, voulait faire le bail le plus avantageux en essayant de tirer de cette nouvelle puissance inconnue et qu’il espérait plus stable que Citroën, les avantages matériels les plus grands.

    Là encore, il fallut se mettre au travail avec les moyens du pays. Là encore, ce fut la main-d’œuvre saharienne, des nègres du Ksar et des Oasis qui vinrent coopérer, apportant matériaux et savoir-faire, petit à petit transformant ce fondouk pouilleux et ces écuries croulantes en une petite hôtellerie saharienne rustique, blanche et bleue, avenante avec ses terrasses, ses pergolas, face au décor de la Saoura et de la Hamada.

    Quant au Caïd, petit à petit, devant la régularité des paiements de la Transat, il avait repris confiance. L’arrivée des premiers meubles, et surtout des premières installations sanitaires, l’avait plongé dans une stupéfaction mêlée d’admiration.

    Aussi, sa plus grande joie les jours de marché, était de montrer aux caïds environnants venus à Béni-Abbès, la somptuosité de sa demeure ainsi transformée et la visite se terminait invariablement dans le retirotoilette de l’hôtel.

    Là, il s’enfermait avec ses amis, et, le gérant intrigué entendant ces conciliabules, essayait par la fenêtre ouverte d’en comprendre le sens...

    Parlant admirablement la langue arabe, il me raconta la scène à « l’Armand Silvestre » qu’il avait vue ou plutôt entendue...

    Le caïd, après avoir refermé la porte, expliquait à ses hôtes que les Français avaient reçu d’Allah tellement de Baraka (puissance) que dans un cordon magique ils avaient enfermé une séghia (c’est-à-dire une rigole d’eau pour l’irrigation).

    Les caïds émerveillés, écoutaient le palabre, mais leurs yeux se remplissaient d’épouvante, puis d’une joie démonstrative, soulevant leurs poitrines de gros rires, quand le Caïd de Béni-Abbès tirant sur la chasse déclenchait un bouillonnement encore plus fort que celui de la grande séghia de Béni-Abbès.

    Alors, un peu craintifs, ils demandaient à tour de rôle à essayer le cordon magique, et tirant brusquement comme si la chaîne enchantée les eût brûlés, ils se penchaient pour voir le miracle, le miracle de l’eau, de l’eau courante, sûrement bonne à boire, de l’eau jaillissante à volonté, summum de la richesse, de la puissance que Dieu pouvait donner aux yeux de ces grands enfants que sont tous ces sahariens...

 

Cdt de La FARGUE

(à suivre)