LA RAHLA (Amicale des Sahariens)
Le Saharien n° 41 du 1er trimestre 1966
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Au pas lent des méharas (suite)

 

                                                                            INAUGURATION
                                                                                           du circuit officiel du Grand-Erg
                                                                                                       par S.A.R. LA GRANDE DUCHESSE DE LUXEMBOURG

 

À TAGHIT

VITRIERS PRINCIERS

 

    LE Ksar de Taghit était en rumeur. Une « Sultana »1 paraît-il, devait arriver avec les automobiles Transatlantiques et séjourner à Taghit avant de reprendre la route du Sud.
  
  Le Lieutenant de FONROCHE, Chef de Poste d’Abadla et Administrateur du petit poste de Taghit, campait depuis quatre jours sous les murs du fort avec ses dix goumiers, venus pour servir de garde d’honneur à la Souveraine.
  
  À peine les autos avaient-elles disparu sous la voûte de la halte et les honneurs avaient-ils été rendus par la petite troupe, que le Lieutenant de FONROCHE, profitant d’un moment de répit, s’approcha de moi et me dit à voix basse :
  
  « II n’y a pas de vitres dans les chambres ».
  
  Je fis un haut-le-corps. « Comment ? Mais elles sont parties depuis deux mois d’Alger ».
  
  — C’est possible, mais elles ne sont arrivées qu’hier par caravane et, en fait de mastic, nous avons trouvé à l’intérieur des boules aussi dures que la pierre. Que faire ? Je réfléchis une seconde, et je demandai à FONROCHE :
  
  « Avez-vous le temps, en une heure, de les poser ? J’ai, dans mes bagages, mon nécessaire de vitrier, avec de la céruse et de l’huile. On peut faire du mastic frais. Pouvez-vous faire le rétablissement ? ».
  
  Il faut dire, pour la compréhension de ce rapide colloque, que la question vitres dans le Sahara est une question des plus angoissantes que puisse se poser un gérant d’hôtel, surtout quand on songe à toutes les pérégrinations par lesquelles ladite vitre peut passer, depuis son départ d’une grande ville comme Alger ou Oran, son arrivée par chemin de fer après de nombreuses manipulations, et surtout son transport cahoteux sur les chameaux, caisses descendues et remontées chaque soir du barda sur lequel elles sont manipulées sans précaution en dépit du mot « fragile », d’ailleurs illisible pour les chameliers primitifs pour lesquels une caisse de vitres est traitée au sol avec la même indifférence qu’une caisse de dattes.
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1 La Grande Duchesse de Luxembourg accompagnée des Princes FELIX et SIXTE DE BOURBON.
 
   C’est pourquoi ce problème de la vitre non encore posée à Taghit ne me surprenait qu’à moitié, et qu’à tout hasard j’avais toujours dans mes bagages de quoi faire le mastic et même un diamant de vitrier.

    Aussi, mon plan fut vite établi. Pendant que FONROCHE, dans la coulisse, avec BOUHAOUS, notre gardien, ferait placer les vitres indispensables, j’essaierais de retenir la Grande Duchesse et sa suite sur les terrasses en leur faisant admirer le panorama de Taghit.

    Je dois dire que cela ne fut pas difficile. La vue que l’on a de la terrasse de la Halte Transatlantique est tellement unique que nos hôtes ne pouvaient se lasser de l’admirer. D’un côté, des grandes dunes d’or, d’une couleur spéciale à Taghit, hautes de plus de 300 m surplombant presque à pic le fortin où était installée notre hôtellerie saharienne. De l’autre, moins haute que la dune mais aussi escarpée et tombant abrupt, une montagne noire, calcinée, couronnée par un petit ouvrage appelé « le Fort de l’Éperon ».

    Entre les deux, dans un véritable défilé (Taghit veut dire : col, en berbère), une Zousfana sinueuse, serpentait dans un lit vert de palmiers et de lauriers roses, faisant autour du fort aux pierres rousses, calcinées par le soleil une ceinture verdoyante et imprévue dans ce paysage désertique.

    Assise sur les remparts, entre deux créneaux, la Grande Duchesse regardait le paysage. En-dessous d’elle, au pied des murailles, des petits négrillons loqueteux chantaient des chansons en réclamant des sous, pendant qu’au pied du fort, à quelques pas de l’oasis, entre des tamarins tordus, des femmes aux robes bleues sombres portant des cruches telles des canéphores antiques, descendaient vers la fontaine de Taghit.

    De la main, j’indiquai les points saillants, faisant faire le tour d’horizon à la Souveraine, donnant les explications aux deux Princes de Bourbon, son mari et son beau-frère le Prince sixte, et surtout évoquant la figure héroïque du défenseur de Taghit, le Capitaine de SUSBIELLE, qui, dans ce fort avec une poignée de Français : tirailleurs, spahis et légionnaires, soutint en 1902 pendant 15 jours un siège mémorable contre 3 000 assaillants venus du Tafilalet 1.

    « À cet endroit, madame, se trouvait la chambre de SUSBIELLE. « C’est la chambre qu’on a donné à Votre Altesse Royale, là à l’angle... »

    (Et en moi-même, je pensais que pas plus du temps de SUSBIELLE que du temps de la Grande Duchesse, ces fenêtres ne devaient avoir de vitres)...
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1 Le fellagha marocain n’est pas nouveau.

    — « Or, tous les matins, lorsque SUSBIELLE sortait sur le pas de la porte, il faisait hisser le drapeau français, sonner du clairon, et immédiatement du haut de la dune qui surplombe la cour du fort de plus de 200 m, une grêle de balles pleuvait, en riposte à ce geste hardi, provocateur...    

    — « Ici, se trouvait la porte dérobée d’où les corvées d’hommes se glissaient jusqu’en bas, à la fontaine. Là, était logée la garnison, et c’est par ce trou qu’une nuit SUSBIELLE fit descendre son unique canon, inutile, contre les assaillants cachés là-haut dans la dune, et sans rien dire le fit remonter de l’autre côté du col, sur la falaise qui se trouvait en face, où se trouve bâti le fort de l’Éperon, et qui dominait l’Erg.

    On peut penser qu’elle fut la stupéfaction de ces Berbères, cachés dans l’Erg et qui, sûrs de l’impunité, venaient contre les murailles en déchargeant leurs fusils au galop de leurs chevaux, et insultant les assaillants tout comme dans un combat antique, on peut penser qu’elle fut leur stupéfaction et leur désarroi lorsque, brusquement, du haut du fort de l’Éperon, le canon de SUSBIELLE qui s’était jusqu’alors tu, fit entendre sa grosse voix et fit tomber ses obus dans le camp des assaillants...

    Et tandis que j’essayais de faire revivre ces heures héroïques en les comparant à la paix, la tranquillité, qui maintenant entouraient cette Halte Transatlantique, à nouveau un émissaire sous la forme d’un des chauffeurs, vint de la part du Lieutenant me déclarer :

    « On ne peut pas mettre les vitres : SALEM, le nègre, en ouvrant la caisse, a mis le pied dedans et les a à peu près toutes cassées. Alors, le Lieutenant vous fait demander si vous auriez un diamant pour tâcher de les recouper et en placer au moins aux fenêtres de la popote et de « la chambre de la Grande Duchesse et des Princes ».

    Sacré SALEM, je l’aurais étranglé !

    Vraiment, la guigne nous poursuivait ce jour-là et je dus faire une drôle de tête, car les Princes, pressentant que quelque chose d’anormal se passait dans ma caravane, peut-être attaque, ou bien panne, m’interrogèrent et je fus obligé de leur avouer mon embarras en leur disant qu’en dépit de l’espoir de donner une chambre étanche à la Grande Duchesse et à eux-mêmes, malgré toute ma bonne volonté, je ne pouvais y arriver...

    « Mais, où sont vos vitres ? me demanda le Prince Sixte en éclatant de rire.

    « Elles sont là, et si la Grande Duchesse le permettait, j’irais moi-même voir ce qui se passe et avec mon diamant rattraper la situation.

    « Mais, nous vous accompagnons, dirent en chœur la Grande Duchesse et les deux Princes. Même, nous allons nous mettre à l’œuvre ».

    Et, faisant irruption dans la popote où la caisse de vitres dans laquelle cet imbécile de Salem avait mis son large pied, écrasant les 3/4 de l’arrivage, les Princes « tombant leur veste » se mirent en devoir de retailler et de poser les vitres manquantes.

    Ah ! il n’y a qu’une seule chose que nous ne saurons pas faire, par contre, déclara humoristiquement le Prince Sixte en voyant sa belle-sœur, la Grande Duchesse, qui prenait les mesures des fenêtres béantes — c’est de chanter et de siffler comme de vrais vitriers, mais en dehors de cela, voyez-vous, pour préparer du mastic avec votre céruse et votre huile, et même tailler vos vitres, nous nous sentons aussi capables de le faire que des ouvriers parisiens organisés et conscients... »

    Mes hôtes princiers se mirent à l’œuvre, aidés de FONROCHE et moi-même, les uns avec le diamant retaillant les morceaux de vitres encore sains, les autres préparant le mastic selon les procédés que je leur indiquais, ou bien les fixant avec ces petits clous-taquets que tout Saharien doit toujours avoir dans sa trousse, pour poser une denrée aussi précieuse qu’une vitre...

    Et c’est ainsi qu’au bordj de Taghit, en cette année 1926, les premières vitres des premières chambres et de la popote de l’hôtel furent posées par les mains délicates de la descendante de Guillaume de NASSAU, et par les arrière-petits-fils de CHARLES X.

 

 

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I. — PROTOCOLE SAHARIEN

    Lorsque le Lieutenant, Chef de poste de Timimoun, reçut la dépêche officielle lui annonçant que le premier Circuit du Grand Erg, en l’année 1926, allait être inauguré par la Grande Duchesse de Luxembourg, une grande perplexité envahit son esprit. Comment fallait-il la recevoir ? Puisqu’elle était mentionnée sous son titre de Grande Duchesse, c’était qu’elle était reçue en Souveraine et que, par conséquent, il fallait donc rendre les honneurs royaux.

    Jamais, de mémoire de Saharien, une pareille éventualité ne s’était posée à Timimoun, et le Chef de poste embarrassé dut réfléchir pendant un instant.

    Mais le Lieutenant GERGINSKY était un homme qui en avait vu d’autres. Il était connu de tout le Sahara, d’Adrar jusqu’au Niger et en Mauritanie, autant par sa haute stature de Nordique, au crâne rasé soigneusement, comme passé au papier de verre, que par sa bonne humeur, son appétit et ses histoires sahariennes, racontées d’un ton imperturbable avec son faciès néronien qu’on ne pouvait oublier.

    Les diverses missions automobiles qui s’étaient succédé dans sa popote d’Adrar, les Citroën, les Renault, les Gradis, les Estienne, en parlaient comme d’une figure inoubliable, d’un Conquistador saharien, plein d’affabilité.

    Sa dernière histoire, où il avait été chercher à méhari, en plein Tanezrouft, quelque part entre Ouallen et Tessalit, une Citroën abandonnée et qu’il avait réclamée et obtenue en droit d’épave, était connue de tout le monde.

    Si l’arrivée de la Grande Duchesse l’avait laissé quelques instants perplexe, il s’était vite ressaisi et se souvenant qu’il était Polonais et de souche royaliste, sa résolution fut vite prise. Il recevrait la Grande Duchesse avec tous les honneurs royaux. Rien n’y manquerait, même pas les 101 coups de canon de la pièce de montagne de la Compagnie méhariste.

    Et c’est ainsi qu’accompagnant la Grande Duchesse de Luxembourg au nom de la Société pour lui faciliter tout le voyage, je reçus, par un coureur à pied posté dans une oasis de Tsabit, un message m’annonçant que par tous les moyens je ne fasse arriver les deux voitures Transat qu’à l’heure qui m’était fixée, afin que tous les honneurs militaires puissent être rendus à la Souveraine.

    Jusque-là, dans les différents postes, la Grande Duchesse de Luxembourg, accompagnée du Prince Sixte de Bourbon et de son mari, le Prince Félix, avait été reçue avec égard mais sans le déploiement de forces que semblait comporter le mot porté par le coureur.

    Or, connaissant bien mon GERGINSKY, je savais qu’il était de cette race de Sahariens capable de tout, et je me doutais bien que la réception serait formidable.

    Mais la Grande Duchesse de Luxembourg avait eu, pendant tout le voyage, la pensée charmante d’adopter le costume saharien, bien plus commode que le costume de sport habituel, et depuis Béni-Abbès et pendant son séjour à Ksabi, elle avait remplacé sa jupe européenne par un grand pantalon Touareg noir et ses souliers par des savates Targhia.

    Chargé de régler toutes les questions, y compris celle du protocole, j’étais embarrassé, ne sachant comment faire part à la Souveraine que ce costume saharien, compatible avec les solitudes que nous avions traversées, n’allait peut-être pas correspondre avec la fête qui se préparait. Je m'en ouvris au Prince Sixte qui calma mes inquiétudes en me disant d’adresser une requête à la Grande Duchesse.

    Aussi, c’est d’un ton décidé que je dis à la Grande Duchesse qu’une réception officielle l’attendait à Timimoun et qu’il me semblait que le pantalon Touareg et les pantoufles étaient moins de mise pour elle que son costume de voyage habituel, et qu’il me semblait qu’avant l’arrivée à Timimoun, Son Altesse Royale devait opérer la transformation de son costume.

    Avec la meilleure bonne grâce, la Souveraine acceptant ma requête, me posa malicieusement l’interrogation suivante fort embarrassante :

    « Mais où puis-je bien me changer avant l’arrivée à Timimoun ? »

    Or, à ce moment-là depuis 4 heures, nous suivions un Grand Tanezrouft plat où rien ne nous permettait d’espérer trouver la moindre dénivellation, le moindre abri, le moindre pan de mur devant lequel la transformation de la toilette royale puisse se faire en toute commodité.

    J’étais de plus en plus perplexe, et je crois que la Grande Duchesse s’amusait de mon embarras.

    Mais voilà qu’une quarantaine de kilomètres avant d’arriver au poste, apparut à l’horizon un groupe de palmiers sauvages, euphorbes superbes, ayant poussé avec de vigoureux rejets et formant une ceinture de verdure épaisse.

    Intérieurement, je poussai un soupir de satisfaction, car la chambre de déshabillage était enfin trouvée. Je fis stopper l’automobile et je dis le plus aimablement du monde à la Grande Duchesse, en lui indiquant les arbres, que je ne voyais que ce seul endroit devant lequel S.A.R. voulut bien changer de costume.

    La Souveraine le fit avec la meilleure grâce, et c’est ainsi que depuis, ces trois palmiers1 qui se dressent dans ce coin du Sahara isolé ont pour nous une signification et portent le nom de « Chambre de la Grande Duchesse ».
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II. — PARADE MILITAIRE

    La réception à Timimoun fut magnifique. Le Lieutenant GERGENSKY avait fait les choses en grand. Sur la grande place de Timimoun, toutes les troupes de la Compagnie Méhariste étaient rangées. À l’angle du bastion, la petite pièce de montagne, avec ses quatre servants au garde-à-vous, crachait inlassablement ses 101 coups de canon. Tout un peuple des Ksour et des Oasis environnantes, faces noires avec de grands yeux avides, regardait celle qui allait surgir de l’automobile, se demandant comment pouvait être faite une Reine, une « Sultana », comme ils l’appelaient...

    Et la Sultana, pleine de grâce et de jeunesse, dans le plus correct des costumes européens, sauta légèrement de l’automobile, tandis que le sabre haut, ganté de blanc, l’air plus que jamais d’un conquistador, GERGENSKY, énorme statue de près de deux mètres de haut, le képi bleu pâle sur son crâne rasé, saluait du sabre et disait d’une voix de stentor :

    « Madame, la Garnison de Timimoun offre à Votre Altesse Royale l’hommage de son profond respect ».

    Alors, il se passa ce spectacle pour les yeux des Sahariens immobiles, au garde-à-vous, qui regardaient sans en perdre le moindre détail, il se passa ce spectacle de voir cette jeune Souveraine, qui avait sauté souriante, sans aucun protocole, de l’automobile, tout d’un coup transformer son visage en un visage grave...

    Puis, presque au pas de parade (se souvenant probablement à ce moment-là qu’elle était Colonelle de son régiment), passer le long des troupes immobiles.
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1 Les 3 palmiers appelés « la Chambre de la Grande Duchesse ».

    Et rien n’était plus émouvant que de voir cette jeune Souveraine, au visage impassible, suivie de ces Officiers de méharistes, flanqués à droite du grand GERGENSKY, s’avancer d’un pas lent, automatique, devant les Sahariens, puis faisant ouvrir les rangs, passer, comme un vieux militaire qui connaît les usages, l’inspection de la deuxième rangée. Et, bombant la poitrine, tous ces vieux soldats, la figure tannée, droits et fiers, la baïonnette haute, la cartouchière rouge bien astiquée croisée sur une poitrine souvent constellée de décorations, suivaient de leurs regards brillants la jeune Souveraine, vision imprévue de grâce féminine dans ce décor saharien de Timimoun.
III. — LE MÉHARI NOIR

    Dire les fêtes qui se déroulèrent à ce moment-là, au cours du séjour royal à Timimoun, serait difficile. Danses, tamtam, fantasia, rien ne manqua.


    L’hôtel fut inauguré par un banquet de seize couverts qui, étant donné la température déjà chaude de cette fin d’avril, eut lieu sur le haut de la terrasse soudanaise, dans le cadre de ces grands pylônes rouges dominant les terrasses de la ville, l’oasis aux palmes vertes et comme toile de fond le Grand Erg.


    Or, on sait que chaque poste du Sahara possède une décoration spéciale dans la région. Le poste de Médenine, en Tunisie, avait fondé la Rose du cafard. Touggourt s’enorgueillissait d’avoir les statuts du Khanfous des Sables ; In-Salah de posséder l’ordre de la Tarentule. À Adrar et Timimoun, régnait l’ordre de la Chevalerie du Méhari noir, jolie décoration d’émail blanc, sur laquelle était gravé un méhari noir.

    De par l’organisation même des statuts, le Grand Maître de l’Ordre était toujours le Chef de poste d'Adrar. C’était donc le Lieutenant GERGENSKY qui avait pris les fonctions de Grand Chancelier et qui détenait les statuts de l’Ordre.

    On ne pouvait laisser passer ces visiteurs royaux sans leur décerner cet ordre, et à la grande surprise de la Grande Duchesse, qui ne s’y attendait pas, la cérémonie eut lieu à la popote du poste.

    Au milieu du repas, le grand GERGENSKY s’excusant, se leva, puis revint se mettre à table, ayant passé sur sa tunique de toile blanche, tel un collier de l’Annonciade, le grand ruban jaune et noir au bout duquel brillait une étoile blanche sertie d’or sur laquelle se trouvait gravé le méhari noir.

    À ce moment, tous les Officiers du poste, qui devaient dissimuler leur méhari sous leurs autres décorations, le sortirent et se levèrent.

    Alors, avec tout le protocole désirable, avec un air majestueux, notre Chef de poste épingla sur la poitrine de la Souveraine, l’ordre du méhari noir, en souvenir de l’honneur qu’elle avait fait aux déshérités de Timimoun de sa visite...

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    Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’un an après, j’eus l'honneur d’être reçu au Luxembourg par la gracieuse Souveraine, de voir une photographie d’elle où parmi toutes les décorations et tous les Ordres étalés sur son costume de grand apparat, la modeste petite croix blanche brillante avec son méhari noir symbolique.

    Et, comme je regardais avec étonnement, la Grande Duchesse me dit :


    « C’est une de celles que je porte avec le plus de plaisir. Elle me rappelle ce voyage inoubliable que j’ai fait dans le Sahara, dans ce cher Timimoun ».

 

ÉPITAPHE

 

    Comme nous approchions de Mac-Mahon, la Grande Duchesse me demanda avec une certaine malice :
   
« Est-ce qu’il y a une garnison à Mac-Mahon ? Est-ce qu’on tire encore le canon ? Y a-t-il des troupes à passer en revue ?... »

    Je rassurai la Souveraine en lui disant que Mac-Mahon était l’endroit du Sahara le plus déshérité où elle trouverait la solitude la plus intégrale et que, tel un phare isolé au milieu d’une mer, Mac-Mahon avait comme seul habitant son gardien et un drapeau français et transatlantique comme symbole. Par conséquent, c’était pour la Grande Duchesse le repos absolu et sans protocole.

    Cette idée parut sourire à la Souveraine et bien que son voyage, sauf à Timimoun, ait été dépouillé de réceptions officielles, elle pensa qu’elle allait enfin pouvoir jouir du Sahara sans aucune arrière-pensée.

    Et de fait, cette Halte de Mac-Mahon si sévère avec ses chambres monacales en forme de cellules dans lesquelles habitèrent et souffrirent pendant des années bien des générations de Sahariens, fut dès l’entrée sympathique à l’âme de la Grande Duchesse.

    Là, point de protocole. Le pantalon touareg et la « belra »1 du Hoggar régnaient en maîtres, et je surpris la Grande Duchesse accroupie à l’arabe sur le sol, suivant avec attention les ébats des khanfous traçant leur ligne sinueuse sur le sable vierge de la dune...

    Comme le soir tombait, je proposai à mes hôtes royaux de pousser jusqu’à l’ancien cimetière français qui se trouvait à 4 ou 500m du Fort, dans une cuvette sablonneuse.

    En cette année-là (1926), le cimetière n’avait pas été encore restauré sous forme d’ossuaire par l’Autorité Militaire, et il se trouvait dans le même abandon, dans la même solitude émouvante, que lorsque je l’avais vu quelques mois auparavant, et tel qu’avait dû le laisser la garnison lorsqu’elle abandonna Mac-Mahon.

    Le mur bas qui devait protéger les tombes avait cédé sous la poussée de la dune qui, telle une lave d’or, avait enjambé l’enceinte et se répandait à l’assaut du petit cimetière.

    Çà et là émergeaient encore les traces de quelques tombes, simples boursouflures recouvertes d’un torchis grossier, quelques-unes éclatées sous l’action de la chaleur ou d’une pousse de palmier. Presque toutes présentaient encore des noms à demi-effacés.
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1 Larges chaussures en forme de raquette.

    Impression triste, poignante, que ce cimetière abandonné, dans cette solitude saharienne, témoin des souffrances de toute une garnison...

    Dans un coin, cependant, une tombe était restée à peu près intacte. En se penchant au-dessus, en grattant la pierre, le Prince Sixte de Bourbon mit à nu deux noms :

    « Brigadier de SAINT-YGEST, 3e Spahis.

    « Caporal PERAUD, Bataillon d’Afrique. 1894

    À ces deux noms, et en se reportant à cette date qui marquait les durs combats qui eurent lieu autour du puits d’Hassi Khanfous, on pouvait facilement reconstituer le drame. Le convoi, escorté par les bataillons d’Afrique, arrivant après une marche pénible au dernier puits avant Mac Mahon, puits Hassix ; puits noir, lugubre, de l’eau magnésienne, mais de l’eau. Et là, brusquement, au moment où le convoi assoiffé, hommes et bêtes, commence à se désagréger et à se précipiter pour boire, une fusillade invisible éclate de toutes parts. Ce sont les Berbères de Bou-Hamza qui, après s’être glissés à travers le Grand Erg jusqu’au puits de « Khanfous », empêchent la troupe épuisée de s’approcher de l’eau.

    Et le dur combat pour l’eau et pour le puits s’engage, chacun défendant sa peau, chacun voulant boire, aussi bien les Berbères que les Français. Un émissaire est parti pour Mac-Mahon. Les spahis sont là, en garnison, alertés, ils se mettent en route au secours de la colonne.

    C’est l’arrivée du renfort de cavalerie française qui, tournant la position des rebelles, décide la victoire et permet au convoi épuisé de boire. Mais au tableau, il y a des mourants. Et c’est SAINT-YGEST, Brigadier de Spahis, et c’est PERAUD, Caporal de Joyeux, qui ce jour-là ouvrent la liste funèbre.

    Blessés ou morts, on ne sait, mais on peut se douter ce que pouvait être ce retour vers ce Mac-Mahon, ficelés en travers des chameaux, l’arrivée vers ces casemates d’où l’un d’eux était parti, il y a quelques heures, joyeux, plein de vie et de courage.

    Frères d’armes dans le combat, ils furent enterrés dans la même tombe...

    « Voyez-vous (disait le Prince Sixte, dans ce soir tombant où cette évocation de ces deux jeunes hommes couchés dans le même tombeau faisait réfléchir chacun de nous), voyez-vous, je vois très bien, non seulement le drame d’ici, mais celui de là-bas, celui de la France, drame des deux mères...

    « Je vois très bien cela. PERAUD, un milieu de braves travailleurs, de Paris, de Pantin ou d’Aubervilliers, une vieille mère qui travaille à sa fenêtre et qui attend les nouvelles de son fils, cabochard, fait pour l’aventure, cœur d’or, mais mauvaise tête passée dans les Bat d’Af, puis envoyé dans le Sahara...

    « SAINT-YGEST, au contraire, le fils de famille, aristocratique ; la vieille mère dans un Château de l’Anjou, dans un salon discret à peluche, avec le portrait du Comte de Chambord ceinturé de crêpe...

    « Et ces deux êtres jeunes, dont les classes sociales étaient les plus opposées, réunis de par le Sahara dans la même tombe, peut-être dans le même linceul ».

    Ainsi parlait le Prince de Bourbon devant cette tombe solitaire, évoquant une chose que nous supposions être et qui certainement fut, tout comme notre imagination voulait la voir.

    Et, tandis qu’il parlait, nous vîmes la Grande Duchesse, le visage grave, cueillir sur la dune une de ces minuscules petites fleurs sahariennes, miracle de la nature poussé on ne sait pourquoi entre deux creux de sable, et la déposer sur la tombe de ces deux êtres morts, un jour, pour la France, simplement, sans bruit et sans gloire.
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ESCADRON BLANC

 

    Je rentrais de REGGAN où mon ami Georges ESTIENNE, premier vainqueur du Tanezrouft, m’avait demandé de lui bâtir un petit bordj hôtel à la pointe des derniers palmiers du Touat et à l’orée du grand désert appelé Tanezrouft, désert intégral qui s’étend droit au Sud pour aboutir à 1 500 kilomètres plus bas sur la zone soudanaise des premiers gommiers et mimosas.

    Et il avait coupé ce Tanezrouft, à mi-chemin, par une halte artificielle en implantant un bidon (le cinquième depuis Reggan) d’où le nom de Bidon V, passé depuis dans la légende saharienne et même métropolitaine.

    Le bordj hôtel prenant tournure, je revins sur Adrar pour gagner Timimoun et chercher une rocade qui, à la sortie de la vallée de la Saoura au Foum el Kheneg, allait réduire le circuit des touristes allant sur Timimoun en contournant le grand Erg oriental et en laissant de côté Adrar (gain kilométrique de 200 kms).

    Mais ce projet ne plaisait pas aux Officiers des Affaires Indigènes d’Adrar, car je les frustrais d’un hôtel Transat à Adrar avec tous les agréments (ravitaillement, mouvement de voitures et de touristes) qui en résultaient. Aussi, me découragèrent-ils dans mes recherches, arguant qu’il était impossible de passer au pied du Grand Erg dans une région très désolée, peu connue, alors que la grande plaine s’étendant d’Adrar à Timimoun était, au contraire, pleine de sécurité et fréquentée par de nombreuses caravanes.


Charlotte, Grande Duchesse de Luxembourg, Félix, Prince de Luxembourg

    Mais je m’entêtais et je partis donc un jour du Foum el Kheneg à la recherche d’une piste qui, ensuite, dans la coutume saharienne, s’appela la piste LA FARGUE.
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    Avec mon fidèle chauffeur CANTE nous avions franchi assez facilement les différents caps sablonneux du Grand Erg, caps qui s’étendaient en nappe fauve sur le sol brûlé de la hamada et nous cherchions, (en vue de la halte du soir), le terrain propice pas trop sablonneux pour l’auto mais suffisant pour nos omoplates et surtout un endroit riche en broussailles et lichens qui nous permettrait de cuire notre Kessra et réchauffer notre cheurba).

    Le jour tombait et le crépuscule saharien rapidement envahissait le paysage, quand mon compagnon qui avait des yeux de chasseur me dit :

    — « Commandant, regardez là-bas, un feu ».

    Effectivement, vers le Sud-Est, une lueur apparaissait insolite dans le grand désert, très basse sur l’horizon. À première vue, je crus à un reflet du soleil sur une roche, mais pas de doute, c’était un feu et même un grand feu. Je murmurais :

    — « C’est un berger qui allume une flambée, mais c’est une grosse flambée ; et puis, que diable peut faire un berger dans ce coin-là ? « On y va, CANTE ? » »

    Et nous voilà roulant à petite allure dans le soir, attirés par la lueur qui prenait déjà des proportions de grands feux quand soudain un « Halte » retentissant venu de l’ombre nous fit stopper. La voix continua : « Avance au ralliement » et nous nous trouvâmes devant un méhariste baïonnette au canon de son mousqueton, qui nous barrait la route. Je criais :

    — « Commandant TRANSAT ».

    Et l’homme, un peu rassuré, siffla la deuxième sentinelle embusquée derrière un rocher et me dit :

    — Tu veux parler au Lieutenant ?

    Je demandais : « Quel Lieutenant ? »

    — « Le Lieutenant FLY SAINTE-MARIE ».

    J’emboitai le pas derrière le méhariste et au fur et à mesure que j’avançais, laissant CANTE auprès de l’auto, j’émergeai vers un petit plateau rocheux d’où sortait la lumière qui m’avait attiré et là, un spectacle imprévu s’offrit à mes yeux....
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Cdt de La FARGUE
 
(à suivre)