LA RAHLA (Amicale des Sahariens)
Le Saharien n° 42 du 2ème trimestre 1966
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

Au pas lent des méharas (suite)


                                                                                 Lieutenant FLY SAINTE-MARIE
                                                                                                              PREMIERS TOURISTES — PREMIER CIRCUIT

 

    Un camp à la romaine en carré flanqué aux quatre coins d’un fusil mitrailleur, puis la ligne des rahlas (selles de méharistes) faisant un petit rempart et en arrière les méhara accroupis, les avant-bras garrottés, mâchant d’un œil philosophique et indifférent leurs noyaux de dattes : puis, derrière les méhara, une série de petits feux autour desquels les méharistes accroupis faisaient leur popote ; enfin, au centre bien éclairé, le Chef du peloton méhariste, le Lieutenant FLY SAINTE-MARIE, commandant le peloton méhariste de la Saoura, assis sur un petit tapis persan et qui, lui aussi, sirotait son thé à la menthe, tel un Émir.

    Dès qu’il me vit, il se leva, vint vers moi me disant : « Quel bon vent vous amène ? Vous allez partager ma chambre à coucher (et il me montrait son tapis d’Orient) et mon repas ».

    J’acceptais avec joie, ne pensant pas avoir, ce soir-là, l’aubaine d’une hospitalité aussi confortable et regardais ce grand officier méhariste bien balancé, grand, blond, et surtout j’étais hypnotisé par son chèche enroulé autour de sa tête et qui, au lieu d’être le chèche réglementaire kaki, était fait d’une mousseline tissée de fils d’or, chèche qu’il portait, par coquetterie, croisé à la persane, ce qui lui donnait l’air d’un émir de légende surtout accroupi à l’Orientale sur son petit tapis de prière...

    À mon tour, je lui dis :

    — Mais que faites-vous ici ?

    Il fit :

    — Je suis en guerre, en contre-rezzou. Vous n’en n’avez pas entendu parler en passant à Adrar ?

    — Non, je n’ai pas vu d’Officier.

    — Eh bien, quand vous étiez à Reggan, le rezzou a dû passer dans votre dos, prenant en écharpe les oasis du Touat, pillant, brûlant et raflant une cinquantaine de chameaux. Dès que j’ai été alerté, j’ai rassemblé mes méhara qui étaient au pâturage ici dans l’Erg et voici mon premier soir où ma troupe étant rassemblée avec ses provisions et son armement, je vais commencer ma poursuite, c’est-à-dire mon contre-rezzou...


Le Ksar de Taghit

 

    Très intéressé, j’enchaînais : « Et comment allez-vous faire, comment savez-vous où il se trouve ? »
   
— Oh ! cela n’est pas bien difficile. La Recherche, c’est l’affaire des limiers. J’ai envoyé déjà les meilleurs limiers de mon peloton retrouver des traces et comme pour une chasse à courre, ils sont revenus me faire leur rapport du pied.

    — Je sais maintenant tout. Je sais le nombre de guerriers, le nombre de chameaux enlevés, le nom des prisonniers, leur sexe, etc...

    Et comme je le regardais un peu sceptique.

    — Mais oui, tout cela est inscrit sur le sol et mes limiers tous les jours me feront le compte-rendu de la vie du rezzou, depuis l’homme qui boite en continuant par celui qui s’est arrêté pour arranger son méhari, jusqu’au moindre incident de la vie du rezzou...

    — Je veux bien, mais comment allez-vous le rejoindre ?

    — Ah ça c’est un problème d’école primaire. Vous savez, le fameux problème posé aux gosses : deux locomotives partent à certaines heures d’intervalles ; l’une tire un train omnibus qui s’arrête aux stations, l’autre, au contraire, est un train express qui les brûle. Quand est-ce que les deux locomotives se rencontreront ? Eh bien, l’histoire de mon contre-rezzou, ce n’est pas autre chose.

    Je sais que le Rezzou a trois jours d’avance. Je sais qu’il passera obligatoirement par tel ou tel puits de l’Ahnet et de l’Adrar ; la vitesse de nos méhara et des leurs est la même ; par conséquent, je ne peux le rejoindre qu’en marchant de jour et de nuit tandis que lui, ce Rezzou qui ne se sait pas poursuivi, s’arrêtera obligatoirement chaque nuit pour réparer ses forces, boire et manger.

    — C’est une épreuve physique très dure pour vous tous ?

    — Évidemment, le sommeil au bout du 4ème ou du 5ème jour devient une véritable torture. Alors, en dehors des deux ou trois heures de sommeil que j’accorderai à ma troupe, ceux qui seront les plus fatigués se feront ficeler sur leur méhari et continueront ainsi à marcher sans répit...

    — Et un jour, un soir, dans quelques semaines, nous tomberons sur le rezzou tranquillement installé au puits et ce sera la bagarre. Et il faudra crue j’arrive subrepticement avant que nous soyons éventés, afin d’engager le combat autour du puits dans les meilleures conditions, grâce à la puissance de mes armes.

    Et je continue d’interroger : Et les risques, maladie, blessure, morts ?

    — Bah, question de chance et puis j’ai le formulaire A, B, C, D, dit-il en riant.

    J’interroge du regard : A B C D ?

    — Oui, ce sont les cas médicaux prévus : A, c’est une balle dans le ventre ; B, c’est l’amputation d’un membre ; C, c’est une maladie, etc... etc... et me montrant du doigt une cantine qui était à côté de lui :

    — Voilà mon hôpital !...

    — En somme, vous êtes à la fois le médecin-chef et le chirurgien, le « grand couteau » comme disent les sahariens ? Mais attention, FLY, vous vous souvenez de l’histoire du Lieutenant GARDEL, de Bou-Krechba et des 30 jours d’arrêt1 ?

    — Bien sûr, mais moi j’ai mon gri-gri, avec mon formulaire A B C D.

    — Évidemment, c’est rassurant, mais n’empêche que dans mes randonnées à Méhara, j’ai toujours songé avec effroi à la crise d’appendicite vous clouant un beau soir sur le sable sans pouvoir bouger et tenez, à ce propos, connaissez-vous la dernière du genre ? Elle vient de m’être racontée à la popote d’El-Goléa.

    — Il y avait une touriste, Mlle W., fille d’un grand chirurgien de Vienne éprise follement du Sahara et qui voulait faire sa petite Isabelle EBERHARDT ; en se promenant dans le Sahara toute seule avec son Sokrar2 au grand déplaisir du chef de poste dont la responsabilité était engagée en cas de coup dur...

    — Or, un jour on vit arriver à la popote, un rekkas portant sa dépêche au bout d’un morceau de bois et qui venait au petit trot de faire ses 100 kilomètres dans la journée et la nuit.

    — Il y avait sur le papier de Mlle W... « Je souffre le martyre, j’ai la tête en feu, si le toubib n’arrive pas d’ici 48 heures, je me suicide ». Naturellement, le toubib tout en grommelant et en envoyant au diable cette fille possédée d’une « Saharite » aiguë alla chercher son méhari au pâturage et à marche forcée arriva auprès de Mlle W... qui était en proie à une fièvre aphteuse, qui avait envahi sa gorge et qui allait effectivement mourir étouffée...
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1 Voir première partie — Le combat d'Esseyen.
2 Chef chamelier.

    — Et il l’a sauvée ?

    — Oui, mais quand on l’eut ramenée à El-Goléa et retapée, un arrêt d’expulsion débarrassa d’elle le Sahara.
    Cette nuit-là je dormis peu, et quand les étoiles s’éteignaient une à une, la morsure du froid du petit matin saharien nous fit sortir de nos couvertures, FLY SAINTE-MARIE et moi...

    En une demi-heure, le peloton sellé et feux éteints fut rassemblé...

    Et je le regardais longuement descendre le petit plateau rocheux en direction du Sud, le Chef en tête sur un splendide méhari blanc, le reste du peloton en file indienne, tandis qu’à l’avant les chouafs (limiers), trottinant à côté de leur monture, fouillaient d’un regard aigu le sol pour y découvrir toute l’histoire du Rezzou.

    — Allons, CANTE, à notre tour en selle !

    Et tout transis par les premiers rayons obliques de l’aurore saharienne, nous reprenions la route de Timimoun plein Est...

    Bien des mois ont passé après cette rencontre.

    Et un jour, dans une popote du Sud, j’appris la merveilleuse épopée de FLY SAINTE-MARIE. Sa rencontre, après des semaines et des semaines de poursuites, du Rezzou, auprès d’un puits de la zone soudanaise. Le peloton de FLY déshydraté, la gorge sèche, refoulé du puits après un court engagement, et pendant la nuit la tornade providentielle s’abattant sur le camp français, déployant avec des cris de joie, tentes, chèches, couvertures, pour essayer de récupérer l’eau du ciel... Puis, à nouveau, au petit jour, l’attaque et la fuite du Rezzou lâchant tout son butin...

    Tous ces détails dont allait sortir un jour la merveilleuse épopée saharienne de l’Escadron blanc.

 

PREMIERS TOURISTES — PREMIER CIRCUIT


    La journée avait été dure. Tout s’en était mêlé. Panne voiture, ensablement, vaporisation du radiateur et surtout sirocco violent, un de ces siroccos soufflant une haleine embrassée, réchauffé à son passage au-dessus du Tanezrouft et sur les montagnes calcinées de Ouallen et de Taoudéni.

    Nous étions partis le matin de très bonne heure de Ksabi, devant rallier avec deux voitures de touristes le soir même Timimoun situé à 280 km. Mais, par suite de ce maudit Foum-el-Kheneg si traitre avec ses sables mouvants, des dunes en formation, plein de bosses, de trous et de racines d’arbres charriées par la Saoura, nos voitures avaient peiné pendant plusieurs heures, et à 4 h du soir, nous avions encore à peine fait 80 km.

    L’étape semblait bien compromise.

    Timimoun était encore à près de 200 km car, en ce temps-là (en 1926) la piste La Fargue (raccourci actuel de 100 km) n’existait pas encore et pour gagner la capitale du Touat, nos touristes étaient obligés de passer par la région de Tsabit, presque en vue des palmiers d’Adrar.

    Cependant, en dépit de ces ennuis mécaniques, en dépit de toutes les difficultés de ce premier circuit d’ouverture, le moral de nos touristes était encore excellent.

    Dans la première voiture se trouvaient le peintre SANDOZ et sa femme, et leurs amis M. SCHREIBER, Ministre plénipotentiaire de Suisse, et Mme SCHREIBER.

    Dans l’autre se trouvaient M. et Mme BRANDON, anglais habitant Paris depuis de nombreuses années, leur fils Douglas (20 ans) et leur fille Doris.

    Pour ces 8 personnes, sauf pour les SANDOZ, c’était leur première initiation saharienne.

    Or, l’humeur de mes 8 touristes n’avait jamais été atteinte au cours des premières étapes ; et cependant, que d’incertitudes ! que de trous dans l’installation ! avec ces maudits convois de chameaux qui s’obstinaient à promener dans l’Erg les choses les plus indispensables, matelas, cuvettes, lingeries, au point que pour assurer la réussite de ce circuit d’essai, j’avais été obligé de me faire suivre d’une camionnette portant prêts à toute éventualité 8 matelas complets afin d’assurer à mes touristes au moins une nuit confortable.

    Je dois dire, d’ailleurs, que seulement dans l’étape de Taghit nous avions été obligés de faire appel à cette ressource, et que partout ailleurs nos Gérants avaient su avec ingéniosité faire un rétablissement complet.

    Mais ce jour-là, contrairement aux habitudes, le Circuit grognait. Ce passage du Foum-el-Kheneg, les longues heures d’ensablement, les autos qui chauffaient abominablement et surtout ce sirocco dissolvant pour les nerfs qui crachait son haleine de feu à la figure, contrastant avec la température toujours tempérée de ce printemps saharien, avaient mis mes touristes à cran.

    Quand on est un vieux saharien, il faut avoir, les jours de vent de sable, la douce philosophie de ne pas insister, d’envelopper son corps dans un burnous, d’en rabattre le capuchon et d’attendre en faisant le gros dos que l’atmosphère redevienne limpide, et que les sables desséchant la gorge et les poumons n’envahissent plus votre organisme. Et surtout, il faut avoir la patience de savoir ne pas avoir faim, ne pas vouloir boire, et se contenter de faire un petit trou dans une boite de lait de conserve et d’en sucer avec une paille le liquide toujours frais, surtout par un jour de sirocco.

    Mais mes touristes, ce jour-là, n’étaient pas raisonnables. Malgré mes conseils de vieux saharien, ils voulaient boire, ils voulaient manger, et les rafales de sable saupoudraient les boîtes de sardines et de thon, et déposaient une couche givrée dans le verre, où un vin abominablement chaud n’arrivait pas à étancher leur soif.

    La journée déjà compromise promettait une soirée moins bonne, surtout si les autos continuaient à s’attendre l’une l’autre...

    Aussi, pour calmer l’impatience légitime du premier car SANDOZ- SCHREIBER qui voyait dans Timimoun la terre promise, où l’on pourrait boire frais et dormir dans une vraie chambre à l’abri des rafales de sable, je laissai cette première voiture qui avait un très bon conducteur et un guide partir la première, en lui donnant l’assurance que nous suivrions derrière plus lentement afin de ménager notre radiateur dont l’eau, tous les 20 km, vaporisait et obligeait de s’arrêter pour le refroidissement.

    Et c’est ainsi que le premier car étant parti en direction de Timimoun, nous vîmes vers les 6 h du soir, à la nuit tombante, dans la grande solitude saharienne, son petit feu rouge arrière décroître, puis disparaître et que nous nous retrouvâmes devant un de ces couchers de soleil sanglant comme il en sourd dans le Sahara, les jours de sirocco, avec mes quatre touristes anglais et moi-même.

    À vrai dire, la situation n’avait rien de tragique. Néanmoins, elle faisait passer dans les épaules de Miss BRANDON (18 ans) le petit frisson d’aventure et de solitude, avec l’appréhension que donne le grand silence du Sahara lorsqu’on est seul et que le soir tombe.

    La voiture avançait doucement, sans trop forcer. Les conversations étaient rares, la fatigue grande. Or, vers les 9 h du soir, en faisant le point, je m’aperçus que nous n’étions encore qu’aux environs des oasis de Tsabit, (groupe d’oasis habité par d’anciennes populations d’esclaves nègres. Timimoun étant encore en 1903, il y a à peine 23 ans, un des plus grands marchés d’esclaves du Sahara) et que, par conséquent, il nous restait encore plus de 150 km à faire dans la nuit, ce qui devait nous reporter aux environs de 6 heures du matin à Timimoun, si nous avions continué notre marche.

    D’autre part, je voyais qu’en dépit de leurs efforts pour ne pas boire, mes touristes secoués par cette vague de chaleur n’avaient pas su s’imposer une discipline stricte en ces heures de sirocco et qu’après avoir bu toute leur provision individuelle d’eau minérale, ils avaient commencé à lorgner d’un air désespéré vers mon bidon militaire et celui du chauffeur qui pendaient à l’avant de la carrosserie.

    Ô égalité de la soif !... En ces heures-là, la question protocolaire de boire dans un verre bien rincé à chaque fois n’existe plus, et quand la soif règne en maître sur un car, le bidon individuel devient vite collectif. Et je vois que les lèvres aristocratiques de Mrs BRANDON se posaient avides et sans aucun souci de protocole au même bidon où mon chauffeur et moi-même avions bu quelques instants auparavant.

    Cette souffrance de la soif, ajoutée à la fatigue de la journée que je voyais sur mes touristes en dépit de leur moral, m’amena à leur faire la proposition de m’arrêter à l’oasis la plus proche, c’est-à-dire à Kaberten pour y faire le ravitaillement d’eau de la voiture, le ravitaillement de nos bidons et avoir de quoi boire toute la nuit car notre provision était épuisée.

    De plus, nous courions la chance de pouvoir trouver pendant quelques heures un abri même inconfortable contre ce maudit vent de sable qui brûlait nos yeux et s’incrustait dans notre peau.

    10 h du soir. — Les remparts de Kaberten apparaissent, pris dans le faisceau lumineux de nos phares, remparts d’un petit tata soudanais, en pisé rouge, devant lesquels j’étais plusieurs fois passé en auto et dont j’avais remarqué l’allure soudanaise avec, derrière ses murs, de hauts palmiers ayant fusé par-dessus les murailles.

    Autour de nous, la solitude ; la porte du tata en troncs de palmiers mal équarris reste fermée en dépit de nos phares et des coups de klaxon.

    Mes touristes commencent à s’inquiéter, et à se demander si ce Ksar est abandonné. Mais à ce moment-là, au-dessus des murailles, apparaissent deux ou trois têtes d’indigènes extraits de leur sommeil. Je les interpelle dans la nuit sombre et je leur dis d’aller me chercher le Kébir, c’est-à-dire le vieux du village, ou le Khalifa. Disparition des têtes noires derrière les murailles. Mes ordres ont dû être compris.

    Alors, j’installe la mise en scène. Devant les phares de l’auto, je déploie ma couverture d’Adrar qui me suit toujours dans mes déplacements, je m’assieds dessus et me drape le plus noblement que je peux dans mon burnous, puis faisant asseoir M. BRANDON et Mrs BRANDON, Douglas BRANDON et Miss Doris sur le tapis, j’attends les envoyés du Ksar...

    Au bout d’un quart d’heure, en effet, la porte en troncs de palmiers sur laquelle étaient braqués les feux de l’auto, s’ouvre, et nous voyons apparaître une théorie de noirs, en boubou blanc, le crâne rasé recouvert de la petite calotte blanche tricotée chère à tout Ksourien ou nègre du sud ils marchent vers les phares clignotant des yeux devant la lumière.

    Je les interpelle. Ils sont là une dizaine, escortant le Kébir que je reconnais d’ailleurs au burnous rouge qu’il a mis pour la circonstance. Alors, en arabe, je me fais connaître, et gravement les prie de s’assoir en face de moi dans le cercle lumineux où se trouvent, assis en demi-cercle, mes touristes. Et j’expose le but de mes négociations :

    Nous avons besoin de nous arrêter. Nous allons sur Timimoun, mais j’ai entendu dire qu’ici les gens du village étaient hospitaliers et je l’avais fait venir, lui, le Kébir, pour lui demander s’il pourrait loger mes compagnons de voyage que je nommais en disant « mon père, ma mère, mon frère et ma sœur ». À chaque présentation, le Kébir inclinait la tête et me répondait que tout était à ma disposition. Il y aurait de l’eau. Il y aurait un repas. Il y aurait surtout la chambre des hôtes. Je n’avais qu’à le suivre, nous étions chez nous...

    Alors, derrière l’ambassade, la plus extraordinaire promenade de par la ville eut lieu. La nouvelle s’était vite répandue dans les ruelles du Ksar de l’arrivée des étrangers, et tout le village maintenant réveillé s’emplissait de cris, de rumeurs des négresses qui, du haut des terrasses, regardaient s’avancer le cortège en poussant des you-you.

    Devant nous, des porteurs de torches faites avec des djerids éclairaient d’ombres fantasmagoriques les murs rouges de Kaberten. Derrière nous, la moitié du village. Vision inoubliable comme jamais aucun touriste peut-être ne l’aura plus dans ce Sahara maintenant civilisé, dans ce Ksar perdu, encore jamais visité par aucun Européen (en dehors du Lieutenant Chef de poste venant annuellement prélever l’impôt), et qui s’enfiévrait à l’idée de recevoir le plus dignement les hôtes imprévus qu’Allah lui avait envoyés.

    Miss Doris n’aurait pas donné sa place contre tous les plus magnifiques billets circulaires de la Cie Transatlantique. Pour elle, c’était le couronnement de ce voyage du Grand Erg. Rien ne valait cette vision, cette nuit et cette aventure saharienne.

    M. et Mme BRANDON, moins enthousiastes, fatigués par cette journée de sirocco, mais réconfortés à l’idée de trouver enfin un abri, suivaient.

    Derrière nous, la troupe des nègres grossissait, accueillante, sympathique, rieuse. Et c’est ainsi que nous débouchâmes sur la petite place du Ksar où se trouvait le Dar Diaf 1.

    Mrs BRANDON avait bien demandé s’il y avait un hôtel à Kaberten, et je n’avais pu m’empêcher de sourire en lui disant que l’hôtel municipal était le Dar Diaf c’est-à-dire la chambre des hôtes et qu’il fallait s’attendre à un confort plus que relatif, sans eau courante.

    En effet, lorsque le Kébir, une torche à la main, nous fit pénétrer dans la pièce, elle tenait plutôt de la tanière que du logement.

    Qu’on se figure une grande salle de 2 m de large environ, longue de 10 m ; prenant le jour par une unique porte et couverte dans sa longueur, luxe et combien grand luxe ! d’un grand tapis de haute laine sur lequel des générations d’hôtes avaient dû laisser les traces de leur passage et certainement leurs insectes.

    Mais nous étions si fatigués que déjà mes touristes n’en étaient plus à regarder le décor. D’ailleurs, pour remonter leur courage, n’avais-je pas tout au long de la route promis à Mrs BRANDON que si nous nous arrêtions à Kaberten, je lui ferais, à l’étape, le plus succulent thé avec de vrais toasts beurrés, qui la remettraient de ses fatigues.

    Et je tins parole...

    Tandis que chacun jetait ses manteaux et ses couvertures dans la longue chambre constituant notre logement, tandis que dans le village des feux s’organisaient et que déjà des plats commençaient à cuire, je me préoccupai de la confection du thé anglais promis à Mrs BRANDON.

    Je dois dire que je m’étais beaucoup avancé, quoique je comptais bien un peu sur les ressources du village. Je dis donc au Kébir que je ne désirais aucun plat, aucun méchoui, mais seulement un peu de thé vert et de sucre, et ensuite une grande gamelle pleine d’eau qui nous fut apportée rapidement et que je constatai un peu noire comme une eau saharienne qui se respecte.

    Alors, sur le feu, aidé de Doris BRANDON, l’eau chaude fut bouillie et dans un des morceaux de mon chèche, vêtement indispensable à tout saharien, le thé vert avec le sucre fut passé. Il restait la composition des toasts. Dans le reliquat des croûtons de pain de Béni-Abbès (qui avaient déjà trois jours d’existence), les tartines taillées furent piquées au bout d’épines de palmes et ouvrant, comme suprême ressource, une boîte de beurre de conserve 1/2 sel que je tenais en réserve pour les pannes, je me mis en devoir d’offrir à mes hôtes, dans leurs petites timbales de campement, un thé aux toasts beurrés, tout chaud qui, je l’avoue, ranima les courages.
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1 Maison des hôtes.

    La situation, d’ailleurs, était des plus pittoresques et Miss BRANDON battait des mains à tous les détails nouveaux, imprévus, de la vie soudanaise qui surgissaient en cette nuit. D’abord, c’était la théorie des porteurs de plats qu’on avait été chercher, par l’ordre du Kébir : chez l’un, un plat de couscous ; chez l’autre, un morceau de viande froide ; chez un troisième, une calebasse pleine de lait aigre de chamelle, repas saharien que ces hommes nous offraient de tout leur cœur et avec une telle bonne grâce touchante qu’il était difficile de leur faire comprendre que nos estomac n’avaient pas besoin de tout cela, et que seul le repos était pour nous enviable.

    Le campement du couchage fut des plus pittoresque. M. et Mme BRANDON, circuit de luxe, élurent leur domicile dans le fond du Dar Diaf. Moi-même et Douglas BRANDON firent notre lit, séparés par un réveil-matin. Quant à Doris BRANDON, elle déclara qu’elle ne pouvait pas avoir sommeil devant un aussi beau spectacle que celui que lui offrait la nuit saharienne, la place grouillante de monde, les feux, les danses et les plats qui commençaient à cuire (car, après la première vague d’assaut, celle du méchoui et du couscous chaud suivait) et elle déclara que, roulée dans son burnous, la tête du côté de la porte, elle voulait tout voir et ensuite dormir aux étoiles sahariennes...

    J’avais introduit dans ce Dar Diaf un élément de confort sous la forme d’une lampe à acétylène de l’automobile. Ainsi éclairés, sans trop regarder le détail, on était parfaitement bien dans ce repaire, à l’abri du vent, à l’abri des morsures du sable, dans une atmosphère béate et presque confortable. Et lorsque je demandais à mes hôtes l’autorisation d’éteindre la lampe, j’entendis dans l’ombre Mme BRANDON interpeller son mari de sa voix toujours posée, et dire en français :

    « Eh bien, Horace, que pensez-vous de cette histoire ?... Dire que je n’ai jamais pu dormir sans que ma femme de chambre ait fait mon lit et qu’à Paris je ne pourrais pas boire de l’eau d’Évian sans la faire bouillir !... Comment trouvez-vous cela, Horace ? ».

    Alors philosophiquement, la voix de M. BRANDON un peu goguenarde et pleine d’humour anglais, répondit à l’interrogation française de sa femme par ces mots :

    « Darling, Magic of Islam... »


    Et il ne croyait pas si bien dire. « Magic of Islam », car cette nuit de Kaberten allait être décisive pour l’initiation saharienne de M. et Mme BRANDON et de leurs enfants Doris et Douglas, puisque 15 jours plus tard, touristes occasionnels du Grand Erg qui pensaient ne jamais revenir dans ce pays, ils devenaient acquéreurs à El-Goléa l’Enchanteresse, d’un jardin qu’ils achetaient à SI MAHAMED ABAZA, et dans lequel ils faisaient bâtir une petite villa soudanaise pour leurs fils et leur fille, villa qui, reprenant les premières syllabes de Douglas et de Doris, devenait un charmant pied-à-terre saharien sous le nom poétique de « DAR DOUDOR ».

 

Cdt Max de la FARGUE
à suivre