LA RAHLA (Amicale des Sahariens)
Le Saharien n° 43 du 3ème trimestre 1966
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

Au pas lent des méharas (suite)

 

COMMENT J’AI RETROUVÉ LE PÈRE DE FOUCAULD
ONZE ANS APRÈS SA MORT

VERS LE HOGGAR
MON DERNIER TÊTE-À-TÊTE AVEC LE PÈRE DE FOUCAULD
(1927)


                                                                          

    Vers la fin de l’année 1926, je reçus la lettre suivante de Mgr NOUET, Évêque apostolique du Sahara.
    « Commandant, j’apprends que vous montez une expédition Centre Sahara — Hoggar — Tibesti, avec le Prince Sixte de Bourbon, pour le printemps prochain : Auriez-vous deux places dans vos voitures ?
    « Le Père JOYEUX est chargé d’instruire à Rome le procès de canonisation du Père de Foucauld et je dois l’accompagner à Tamanrasset :
    « Nous sommes sans bagages, légers de poids et faciles à nourrir ».
    Je connaissais depuis longtemps l’ascétisme de Mgr NOUET et sa résistance saharienne. Je répondis par une acceptation empressée, en prévenant à Paris le Prince Sixte et en indiquant El Goléa — fin mars — comme point de rassemblement de la Mission automobile.
    Mgr NOUET m’apprit ensuite qu’il avait trouvé un deuxième témoin pour signer au Procès-verbal d’identification des restes, en la personne du Cdt AUGIÉRAS, héros du raid transversal, à méhara, Hoggar — Mauritanie, qui avait bien connu le Père de FOUCAULD.
 

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En ce temps-là, monter une expédition automobile dans le Sahara, n’était pas affaire courante.

    L’exploit de Georges ESTIENNE, traversant en raid éclair le Tanezrouft — de Reggan à Gao — seul à bord de sa petite voiture, en fondant au passage le fameux Bidon V, était dans toutes les mémoires.
    Quelques Bugattistes convaincus — les Capitaines LOISEAU et MALTERRE, avaient aussi tenté leur chance, sans arriver à traverser.
    À cette époque, dans le Sahara Central presque inviolé, il n’y avait ni pistes de balisage, ni relais d’essence, ni terrains d’atterrissage, ni points d’eau intermédiaires.
    Il fallait constituer patiemment son réseau de ravitaillement en l’envoyant par avance en convoi... et c’est au pas lent des caravanes, balançant leurs caisses de bois renfermant les 2 bidons carrés en fer blanc (ces bidons si précieux pour leur usage domestique saharien, depuis le toit en feuilles aplaties jusqu’au seau de puits) que la chaîne de ravitaillement se constituait plusieurs mois à l’avance, le long des points d’eau.
    DAL PIAZ, Président de la Compagnie Générale Transatlantique, m’avait demandé d’étudier la possibilité d’une bretelle touristique vers le Hoggar, en partant d’El Goléa.
    Mon ravitaillement était parti à l’avance, mais, retardé par d’autres travaux, c’est avec un retard de 15 mois que j’abordai l’exploration du Hoggar.
    Le Prince Sixte m’apprit qu’il irait directement d’Alger à El Goléa — sans m’attendre — profitant de la Bugatti du Capitaine CINTRA et du Comte de NEUBOURG. Cette Bugatti devait jouer le rôle de petit aviso rapide et léger, vis-à-vis de ma grosse Renault, porteuse de ravitaillement et de rechanges, et qui était restée à Alger avec mon mécanicien, CANTE, fidèle compagnon du Sahara, afin d’assurer tout le ramassage des colis de la dernière heure.
    La veille du départ à Alger, je reçus un coup de téléphone des Pères Blancs de Maison-Carrée.
    Le Supérieur me demandait de passer à la Maison Mère, pour divers objets à remettre à Mgr NOUET ; à ma grande stupéfaction, il me montra — entre autres objets — une caisse qui contenait, me dit-il « 12 bouteilles du fameux Muscat de l’Harrach et 12 bouteilles du Mousseux des Pères ».
    « Vous boirez tout cela en l’honneur du Père Charles, me dit le Supérieur, en souriant »... CANTE renifla avec convoitise le colis, supputant qu’il aurait sa part.
    Il ne croyait pas si bien dire...
    Par coquetterie d’automobiliste, je remplaçais, au départ d’Alger ma guerba saharienne1 râpée et rapiécée — par un superbe bidon triangulaire en tôle galvanisée, que j’installai avec de solides courroies sur le marchepied de l’auto.
    Cet agencement était plus honorable que ma vielle guerba amarrée avec des cordages de poils de chameaux, toujours flasque et suintante,... Si j’avais pu prévoir...
    Départ d’Alger.
    Route sans histoire jusqu’à Ghardaïa... Là le vrai Sahara commençait.
    Sur cette piste, depuis 3 ans, seuls quelques rares automobilistes avaient essayé de s’engager en direction d’El Goléa, d’ailleurs fortement découragés par le Chef d’Annexe, responsable de leur vie, en cas de panne.
    Visite au Capitaine, Chef d’Annexe ; nos conventions habituelles avant le départ :
    « Si dans 48 heures je ne suis pas arrivé à destination. Télégramme du Commandant Chef de Poste d’El-Goléa et patrouilles de méharistes avec 3 jours d’eau, remontant à ma rencontre sur la piste ».
    Au petit matin, départ sur El-Goléa : je repris mes traces vieilles de trois ans.
    Belle journée, ciel pur, petit vent frais du Nord. Souvenirs de mes traversées antérieures qui arrivaient en foule à ma mémoire, pendant que CANTE sifflotait de satisfaction en entendant le ronronnement régulier du moteur, et je songeais...
    C’était par là, sur cette hamada, que j’avais dépanné le Capitaine MALTERRE, Bugattiste impénitent — qui séchait sur place n’ayant averti personne de son départ d’El Goléa... et plus loin je reconnus le campement de l’adjudant saharien de NOYERS; amenant à El Goléa, sa femme française et sa fille Jeannette, 10 ans, née d’une femme Targuia, à Tamanrasset. Jeannette, yeux vifs, pétillante d’intelligence sous une broussaille de cheveux crépus, la faisant ressembler à un bouchon fétiche pour radiateur.
    Je ne savais ce qu’était devenue la petite Targuia, mais je me la rappelai en ce matin de Sahara incandescent : elle était charmante, toute à son affaire, furetant et relevant les traces du sol ; empreintes de cafards, de lézards ou d’oiseaux — son domaine éternel de petite saharienne.
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1 Outre en peau de chèvre qu’on remplit d’eau par une patte et dont la fermeture est assurée par un système ingénieux de cordelettes en poils de chameau.

    Après cette longue hamada, où flottait le souvenir de Jeannette, je trouvai les dunes jaunes de cadmium, ponctuées par la ligne des poteaux télégraphiques qui courait à travers le sable, tandis que mes traces d’automobiliste serpentaient en zig-zag, à la recherche d’un terrain solide, sans sable.
    Cette ligne télégraphique était la sauvegarde des chauffeurs, la bonne route qui vous conduisait au port. C’était aussi la distraction qu’on s’accordait de temps à autre pour descendre lire le kilométrage inscrit sur chaque poteau.
    C’est en allant à cette vérification kilométrique, qu’un matin, au soleil levant, derrière une dune rose, je vis le plus imprévu des spectacles ; un Campement de Sœurs Blanches, s’étirant au petit matin froid, devant les feux de la nuit, pendant que les sokrars préparaient les méhara de bât.
    Je me présentai, offrant mes services :
    ... places dans l’auto, approvisionnement d’eau, etc...
    La Mère Supérieure, polie et distante, me remercia ; elle avait quitté Ghardaïa depuis 3 jours et se rendait à El-Goléa, ramenant deux nouvelles Sœurs hollandaises.
    Autant la Mère et son assistante avaient de pauvres traits ascétiques cireux — reflétant la dureté des étés sahariens et les privations — autant les deux nouvelles étaient éclatantes de santé avec des joues rouges comme des pommes d’api.
    Et tout ce monde était gai — enjambant avec des rires le cacolet qu’on avait disposé à droite et à gauche du chameau. Ce qui me stupéfia le plus en les voyant s’éloigner au balancement de leur méhari, conduit par leur sokrars1 c’était la blancheur neigeuse de leur voile et de leur robe, après ces quelques nuits passées à terre, à même le sol
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MONSEIGNEUR NOUET, ÉVÊQUE DU SAHARA
    Oui, bien des souvenirs, en avançant le long de la piste d’El Goléa, revenaient à mon esprit, en cette journée qui était belle, pas trop chaude, sous un ciel pur violemment indigo, tandis que la Renault ronronnait régulièrement et que CANTE sifflotait doucement.
    Poussée par un sournois vent du Nord, notre voiture avançait trop vite pour la cadence de refroidissement de notre radiateur.
    Et ce fut l’arrêt brutal, une vapeur inquiétante fusant à l’avant du capot : nous avions vaporisé toute l’eau du radiateur.

    Conseil de guerre rapide : le moteur tournait à la main, il n’était donc pas grippé. Dès qu’il serait froid, on mettrait les 25 litres d’eau en réserve dans la bonbonne.
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1 Chamelier saharien.

 


Départ EL GOLÉA.
    Mais CANTE poussa à la fois un cri et un juron : « La bonbonne est vide ! »
    Elle était pourtant pleine à ras bord au départ de Ghardaïa. À la vue elle semblait intacte, mais en soufflant dedans, nous décelâmes un trou imperceptible dans la partie inférieure — trou fait par un silex de la piste et par où, goutte à goutte, l’eau précieuse avait fui toute la journée...
    J’enrageai en songeant à ma vieille guerba qui, elle, se serait dégonflée à vue et nous aurait averti du danger.
    CANTE, dont le moral s’altérait vite, jurait et s’énervait ; je le calmai :
    « Eh bien, on attendrait la patrouille de secours. Elle sera là dans 3 jours. Nous avons deux litres d’eau par personne... Si on ne fait pas d’effort, en nous couchant à la méridienne, sous la voiture, nous pourrons tenir le coup.
    « Et j’allais ajouter : « puisqu’il y a de quoi à boire ».
    Quand l’idée fulgurante de la caisse des Pères Blancs me traversa l’esprit.
    « — CANTE, nous repartons sans perdre de temps : vous allez ouvrir la caisse des Pères et balancer toutes les bouteilles dans le radiateur ».
    CANTE bondit :
    « — Mais c’est un sacrilège, Commandant.
    — Un sacrilège, pourquoi ?
    — Oui, un sacrilège de mettre d’aussi bon vin dans le moulin. Et puis, qu’est-ce que dira le moteur ? »
    Je respirai en songeant au mot sacrilège...
    « —Et bien, faites vite, je vous assure que le moteur ne s’en sentira pas plus mal ; un bon rinçage à El Goléa, et tout sera dit ».
    CANTE, ronchonnant, déboucha bouteille après bouteille, mais avant de les enfourner dans le radiateur, il buvait une grande lampée.
    Ainsi 10 bouteilles de Muscat et 10 bouteilles de mousseux furent vidées dans le radiateur et l’estomac de CANTE. Je réussis à en garder 4 pour Monseigneur et le Père Joyeux.
    À la fin de l’opération, le moral de CANTE était au beau fixe ; il ne parlait plus de sacrilège.
    Nous repartîmes dans la nuit tiède et étoilée, le bouchon du radiateur enlevé...
    Une indéfinissable odeur de vin cuit montait dans le soir saharien : cocktail imprévu.
    Et je pensais que si au matin — sans incidents — nous voyions pointer le Gara qui domine de sa forteresse berbère l’Oasis d’El Goléa, le Père Charles aurait fait pour nous un miracle rare.
*
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    El Goléa, rassemblement de la mission.
    Une triste nouvelle nous attendait à El Goléa : le Prince Sixte arrivé avant nous avec Mgr NOUET et le Père JOYEUX, était obligé de renoncer à nous accompagner, trop éprouvé par les première atteintes du mal qui devait — quelques années plus tard — l’emporter au retour de sa grande expédition Centre-Afrique - Tibesti.
    La Princesse Edwige — sa femme — restait à El-Goléa pour le soigner. Et ma femme, saharienne expérimentée et excellente popotière, devait prendre sa place à bord de la Renault.
    À ma grande surprise, j’appris la performance remarquable de la Bugatti (Capitaine CINTRA — Comte de NEUBOURG) faisant en un temps record le trajet de Ghardaïa — El Goléa (300 km de piste en moins de 12 heures).
    Encouragé par ce début, je confiai à la Bugatti le rôle d’escorteur de pointe, en joignant à ses bouillants conducteurs, le Commandant AUGIÉRAS, comme mentor Saharien, aidé d’un guide Chaambi.
    La Renault — gros vaisseau de ligne — lourdement chargée du poids des rechanges et du ravitaillement en eau et en essence devait suivre les traces de la Bugatti ; liberté de manœuvre pour elle jusqu’aux gorges d’Arak — seuil du pays Touareg — où elle attendrait la Renault pendant 24 heures avant de revenir sur ses pas.
    Les adieux furent un peu tristes : le Prince Sixte — visage amaigri et douloureux — assistait à notre départ, avec le Père LANGLAIS, Supérieur des Pères Blancs d’El Goléa, ainsi que les Officiers du Poste.
    Avant de quitter El Goléa j’allais voir mon vieil ami Joseph CADA — le seul chrétien noir de l’oasis, racheté au marché des esclaves de Timimoun en 1901 par le Cardinal LAVIGERIE.
    C’était dans cette famille chrétienne que le Père de FOUCAULD prenait plaisir à séjourner, quand il remontait du Hoggar vers l’Algérie.
    Marie CADA lavait le linge du Père, pendant que Joseph taillait sa barbe et ses cheveux, et pieusement enfouissait les touffes de poils dans le mur, en les recouvrant d’un peu de plâtre.
    Lorsque j’allai voir Joseph CADA, il me fit une proposition imprévue ; il me demanda d’être — avec ma femme — les parrains de son dernier nouveau-né, une petite fille.
    Et c’est ainsi qu’une Clémence CADA grandit à El Goléa pour devenir un jour Sœur Marie Théophanie, la première Sœur Blanche noire du Sahara...
    Passés les derniers palmiers de l’Oasis, le désert pierreux de la hamada nous happa ; nous avions 500 km à parcourir sur les traces sablonneuses de la Bugatti, coupés des arrêts rituels : à midi — à l’ombre amenuisée de l’auto — le déjeuner frugal (dattes, figues sèches, eau de guerba, galettes). À 5 heures, recherche du campement, avec, comme objectif, une coulée de sable (plus agréable pour dormir que le sol pierreux). Et ensuite, la corvée de bois de chauffage pour la cuisine, par tous les membres de l’expédition égayés en tirailleurs pour déterrer la touffe desséchée de lichen ou de drinn, qui se trouve toujours dans le Sahara, sauf dans le Tanezrouft : le désert intégral...
    Chacun escomptait alors un bon repas, une cheurba bien chaude — c’est-à-dire la soupe saharienne (eau, pâtes et quelques légumes parcimonieusement ajoutés). Et surtout le morceau de Roi : la boule de Hollande, soigneusement enveloppée dans un torchon humide. De conserves — point : proscrites par de vrais sahariens. Quant à la viande, on en mangerait à Tamanrasset — si notre popotière pouvait trouver un chevreau bien tendre.
    Mgr NOUET sortit de son minuscule bagage une petite peau de bouc sur laquelle il se mit à pétrir sa farine pour faire une galette plate, la Kessra, qu’il mit à cuire sur les tisons odoriférants du foyer.
    Puis couchés aux étoiles, roulés dans nos burnous, pendant que les feux s’étiraient, nous égrenâmes les souvenirs que nous gardions du Père Charles.
    Le Père JOYEUX interrogeait inlassablement sur le Père et les anecdotes se succédaient, Mgr NOUET parlait des débuts du Père à Béni-Abbès : — dans sa première thébaïde — puis de son voyage dans le Hoggar, appelé par son compagnon d’armes, le Capitaine LAPERRINE, le premier Résident du Hoggar.
    Parmi les souvenirs sur Béni-Abbès Mgr NOUET nous racontait une anecdote inconnue des Sahariens et que lui avait confiée le Général du JONCHAY alors Capitaine dans le Sud Oranais. Ce dernier avec un peloton de Spahis allait rejoindre Béni-Abbès et le Père de FOUCAULD qui voulait fonder son ermitage et construire son Chemin de Croix à Béni-Abbès avait demandé à son camarade de se joindre à la colonne de Spahis mais en allant à pied, du JONCHAY lui dit que ce n’était pas possible, que lui, le chef, perdrait la face devant ses Spahis s’il laissait le Père, qu’ils vénéraient comme une grand marabout, s’en aller à pied comme un esclave attaché à la queue d’un cheval et plus du JONCHAY insistait et plus le Père doucement s’entêtait.
    À la fin, voyant dans quel embarras moral il mettait son camarade de Saumur, il accepta et enjamba la selle d’ordonnance d’un cheval.
    Les selles de Spahis sont comme les selles médiévales des Croisés, hautes par devant et surtout par derrière avec un grand troussequin.
    L’étape d’Igli à Sidi-Abbès se fit sans incident. Mais quelle ne fut pas la stupeur, l’émotion du Capitaine du JONCHAY quand, le Père descendant de cheval, il vit sa selle couverte de sang. Le Père de FOUCAULD avait fait toute l’étape sans mot dire avec les pointes d’acier de son cilice qui s’enfonçaient dans son dos.
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    Nous restâmes silencieux et méditatifs.
    Mais le Père JOYEUX toujours curieux voulait savoir si le Père de FOUCAULD avait essayé de faire du prosélytisme auprès des Touareg ou bien s’il s’était contenté d’une vie d’ascète, isolé du monde.
    Je lui répondis en lui racontant l’histoire suivante qui courait dans toutes les popotes du Sud :
    « — Un jour que le Père mangeait avec LAPERRINE, ce dernier mi-sévère, mi-gouailleur, dit au Père Charles : Père, tu casses tout ton travail : l’Aménokal1 est venu me trouver — hors de lui : il paraît que tu as dit à un Imrat2 du village, qu’Imrats et Touareg étaient tous frères...
    « — L‘Aménokal ne comprend rien à tes propos... Or, moi, je suis bien obligé de régner en m’appuyant sur la classe guerrière et de laisser tomber tes frères esclaves... »
    « —-Mais n’avait-il pas baptisé et élevé en chrétien, le nègre Paul ? » interrogea le Père JOYEUX.
    — Oui, c’est le seul converti officiel que l’on connaisse.
    — Et le verrons-nous à Tamanrasset ?
    — Malheureusement non, répondit Mgr NOUET ; il est parti au Soudan depuis 5 ans. C’est dommage, car il nous aurait été très précieux. C’est lui qui a aidé les femmes targuias à ensevelir le Père dans l’oued — à même le sable — dans sa djellaba.
    Maintenant le Père repose sur la Grande Place, auprès de son camarade LAPERRINE. C’est là, que nous allons les trouver, au pied de l’obélisque qu’on a élevé, orné de deux médaillons de bronze ».
    — À propos des médaillons, dis-je alors, savez-vous, Monseigneur, ce qui s’est passé le jour de l’inauguration ?
    Je tiens l’histoire du Capitaine Résident, qui nous la confirmera à Tamanrasset : — Après que le voile couvrant les effigies fût tombé, le Capitaine Résident (sachant combien chez les Touareg l’assimilation d’une ressemblance par rapport à un portrait était un problème difficile) prit le gros Aménokal Agamastane par la main, et lui montrant le médaillon du Père, lui dit :
    — Regarde bien, Moussa, qui est celui-là ? Moussa désorienté regardait, cherchant à ne pas se tromper, et enfin finit par murmurer :
    — Çà, c’est le marabout, je le reconnais bien...
    Alors le Capitaine faisant le tour de l’obélisque, amena le chef Touareg devant le médaillon du Général LAPERRINE :
    — Et celui-là qui est-ce ?
    Cri de joie spontané de l’Aménokal !
    — Ah, celui-là, c’est notre père...
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    Georges d’ARAK.
    Entrée au pays touareg, je dis au Père JOYEUX :
    « Le pays touareg est tellement un monde à part — surtout au point de vue psychique et rayons telluriques déconcertants (ils affolent la boussole), que je crois que si l’on m’amenait les yeux bandés sur le pourtour du Hoggar, j’en sentirais les effluves... »
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1 Aménokal - chef des Touareg.
2 Imrat - nègre, esclave des seigneurs Touareg.
    Pour notre entrée en territoire Hoggar, un émissaire de l’Aménokal nous attendait, lance haute sur une éminence.
    Sur ce fond de rochers rouges, cette statue noire immobile et ce méhari blanc immense, faisaient un ensemble impressionnant de grandeur et d’étrangeté médiévale.
    De loin le Targui leva la lance en signe de salut, puis faisant corps avec sa monture, il s’éloigna sans un mot, majestueux, mission accomplie.
    Puits de Tesnou.
    Depuis les gorges spectaculaires d’Arak, murailles gigantesques rouges sur fond bleu indigo du ciel, nous entrions dans le Mouydyr, région tourmentée, vestibule du Massif du Hoggar.
    À mi-chemin d’Arak et de Tamanrasset, le Puits de Tesnou dans un site sinistre et désolé marquait d’un trou noir son emplacement. C’est à Tesnou qu’était notre dernier ravitaillement d’essence et d’huile.
    Évidemment, j’avais un peu de retard au rendez-vous... quelques 11 mois... Et depuis ce temps-là le gardien désigné par le Capitaine Résident du Hoggar attendait philosophiquement l’arrivée du Commandant avec ses voitures.
    Du plus loin qu’il nous vit, le gardien vint à nous.
    C’était un Imrat ; il était remarquablement crasseux ; son litham et sa chemise indigo sombre étaient noirs d’essaims de mouches qu’il n’essayait même pas de chasser.
    Le Cdt AUGIÉRAS l’interrogea en tematchek1, mais à distance, tellement son odeur était forte :
    « — Où est le gaz (l’essence) ? »
    Triomphalement il nous montra un minuscule jardin, traversé par un séghia (rigole) et où poussaient un peu d’orge et quelques poivrons.
    « — Le gaz est là, dit-il, je l’ai enterré et pour qu’il n’ait pas chaud, j’ai fait marcher l’eau dessus » (sic).
    J’étais catastrophé, mais il avait l’air si fier de son invention que je ne dis rien...
    Fébrilement on déterra les caisses : 60 % des bidons étaient rouillés et vides de leur contenu.
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1 Tematchek : langage touareg.
    Petit conseil de guerre : on laisserait une des voitures et avec l’autre l’on rallierait Tamanrasset, où nous trouverions un ravitaillement... non-arrosé, celui-là !
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    Tamanrasset.
    Arrivée spectaculaire dans la capitale du Hoggar. Maisons basses, quelques monuments administratifs en toub. Une tornade, trois jours plus tôt, les avaient endommagés et le Capitaine s’excusa pour l’escalier de son bordj qui avait fondu sous la pluie.
    L’Aménokal Moussa Agamastane, entouré d’une vingtaine de guerriers nobles, était venu nous saluer. Garde impressionnante, tous ces hommes dépassaient les deux mètres : chèche en toile bleue, raide, posé en forme de diadème. Certains même, par coquetterie, augmentaient cette impression de gigantisme en couronnant leur chèche d’un tour de plumes d’autruches.
    Tous ces géants bleu-sombre nous regardaient avec leurs yeux noirs agrandis par le khôl.
    Une nouvelle stupéfiante nous attendait : le Capitaine, en effet nous annonça que le nègre Paul, disparu depuis cinq ans du Hoggar, était apparu ces jours-ci à Tamanrasset, venant du Soudan.
    Il était installé à une demi-journée de marche, au campement de Tit : le Capitaine l’avait convoqué.
    Ce nègre Paul était le point central de notre mission et il était là, au rendez-vous.
    Mais par quel mystère ? L’expédition ecclésiastique avait été décidée, trois mois auparavant et le Capitaine Résident n’avait été officiellement averti de la venue de l’Évêque qu’un mois plus tôt. Par quel miracle saharien de télépathie ou de téléphone nomade, le message de notre venue avait-il pu atteindre Paul en plein Soudan ? Magie saharienne...
    En attendant la confrontation auprès de la casbah du Père, nous nous installâmes dans le bordj du commandement : le Capitaine nous avait donné la plus belle pièce : la chambre d’honneur, malheureusement carrelée !
    C’est extraordinaire pour un corps humain la différence de coucher à même le sol ou sur du ciment. J’admirais Mgr NOUET, qui, à côté de moi, faisait son lit, c’est-à-dire étalait son burnous, posait sa mallette en guise d’oreiller, prenait son bréviaire et un bout de bougie pour lire : il avait l’air heureux d’un sybarite.
    Un cuisinier noir (qui portait, on ne savait pourquoi, le nom de Nénette) soulageait ma femme des soucis de la popote. Il offrait également une distraction de tous les instants.
    Vêtu d’un pagne bleu à mi-ceinture et d’un chèche bleu enroulé autour de sa tête, les deux pans d’étoffe servant alternativement à tous les usages domestiques : lavage de la vaisselle, essuyage des assiettes, torchon pour porter les plats trop chauds, et quand c’était le vêtement inférieur qui entrait en action, le spectacle était plutôt imprévu.
    Mgr NOUET et le Père JOYEUX s’en étranglaient de rire...
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    Nous avions convoqué Paul devant la casbah fortifiée qui abritait le Père pendant la Grande-Guerre et devant laquelle il avait été assassiné, le 1er décembre 1916.
    Mais avant d’entendre le récit du nègre Paul, un retour en arrière sur les événements sahariens de 1916, est nécessaire...
    Hiver 1916... La grande offensive allemande battait son plein... Verdun avec Pétain résistait à tous les assauts. L’Allemagne attaquait de toutes parts, et en particulier sur le front de Tripolitaine : officiers allemands et turcs, matériel de guerre, munitions, débarquaient de leurs sous-marins à Zouara, venant de Constantinople, passant à travers les mailles de la flotte anglo-française basée à Malte.
    Le front sud-tunisien était menacé ; le massacre de la garnison de Remada, les incursions des fellaghas tripolitains vers le Djebel tunisien des Matmata, la révolte de l’Aurès (3 000 Berbères descendant des montagnes et brûlant à Mac-Mahon le Sous-Préfet et l’Administrateur), les infiltrations vers la grande Kabylie, montraient un plan général qui tendait au soulèvement de l’Algérie, pour atteindre ensuite le Maroc, où Lyautey gardait le pays avec quatre bataillons de territoriaux...
    Le grand S’Noussi — de son oasis de Koufra, dans le Fezzan — orchestrait l’offensive avec les Turcs-Allemands basés en Tripolitaine.
    Les régiments prélevés sur le front français et un Groupe d’Aviation Sud-Tunisienne — dont j’avais le commandement — colmatèrent rapidement la brèche par les bombardements massifs du djebel, tripolitain.
    Mais la tache S’Noussi s’étendait dans le Sud du Sahara...
    En effet, le grand S’Noussi avait déclaré la Guerre Sainte, et son mot d’ordre était :
    « Allah donnera la victoire si le grand Marabout des Français1 est tué. Il a la Baraka2».
    C’est ainsi que chez les Toubbous (en dépit des Touareg Hoggar, restés, grâce au Père et à Laperrine, fidèles à la France), fut ourdi l’assassinat du Père Charles.
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1 Père de Foucauld.
2 Baraka : l’aide de Dieu, qui donne la victoire.
    Mais revenons au récit du nègre Paul :
    « Le Père habitait là (et il désignait la casbah) ; il se méfiait, car il n’y avait plus de Français à Tamanrasset, sauf les deux « Sans-Filistes » du Fort Motylinsky... à une journée de méhari du bordj.
    « Il tenait toujours sa porte fermée avec une grosse chaîne qui permettait de passer le bras pour prendre les vivres et le courrier.
    « Il vivait là ; il avait son autel et quelques livres ; il couchait par terre, et les femmes de Tamanrasset lui apportaient l’eau et la farine...
    « Un jour, à la tombée de la nuit, les hommes du Tibesti sont arrivés. Tout le monde s’est enfermé dans Tamanrasset, le village était vide. Les Toubbous sont arrivés sur leurs méhara jusqu’à la casbah ; ils ont crié au Père ; « Bouchat »3.
    « Le Père, sans méfiance, a passé le bras à travers la porte, comme cela... (Et Paul imitait le Père), pour prendre le courrier.
    « Les deux Toubbous ont pris son bras et, comme il était si maigre et si chibani (vieux), en le tirant vers la porte, ils ont fait passer sa tête, puis son corps, à travers l’entrebâillement.
    « Alors ils lui lièrent les mains et les bras dans le dos. Le Père ferma les yeux et il se mit en prière. Les Toubbous lui dirent pendant toute la nuit : « Récite la Chaada4 et tu seras sauvé ». Mais le Père, les yeux fermés, ne répondait pas : il priait.
    « Comme la nuit était froide, ils firent du feu et s’accroupirent auprès de lui avec leurs fusils... Le village était muet, tout le monde enfermé...
    « À un moment, il y eut un grand bruit dans le fond du village, du côté de l’arrivée : c’était le vrai Bouchat qui montait à Motylinsky.
    « Les Toubbous ont cru que c’étaient les Français qui arrivaient pour délivrer le Père. Alors l’un d’eux a appuyé le fusil sur le cou du Père et a tiré... La balle s’écrasa là, contre le mur. (Et Paul, qui mimait la scène, nous montrait la trace dans le pisé du mur, où la balle s’était enfoncée, en faisant un petit entonnoir) et vite, ils sautèrent sur leurs méhara et ils s’enfuirent.
    « Le Père était tombé sur le côté, comme ça, agenouillé...
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3 Bouchat : la déformation en touareg du mot « bousta », « posta » en parlant de la poste.
4 Chaada ; acte de foi de l’Islam.
    « Au matin, j’ai appelé les femmes Targuias (tous les hommes étaient partis à la guerre) ; elles m’ont aidé à enterrer le Père.
    « On l’a mis dans l’oued, parce qu’avec les mains, le sable était facile à gratter, et on l’a couché comme il était, dans sa djellaba blanche, avec les mains liées... Il n’était pas grand et ce fut facile... »
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    Émus, nous regardions le trou... l’emplacement du meurtre.
    Le père JOYEUX, qui notait chaque détail, se tourna vers le Capitaine, interrogeant :
    « — Et après la sépulture de l’oued ?
    — Après la sépulture de l’oued, répondait le Capitaine Résident, quand les Français eurent repris le dessus dans le Sahara, le premier Chef de Poste — le Lieutenant de BEAUMONT — en arrivant, fit déterrer le Père, l’enveloppant dans un drap de l’infirmerie, lui donnant une nouvelle sépulture dans une caisse de l’Intendance, ici, devant le bordj.
    Puis, lorsqu’il y a trois ans, le corps du Général LAPERRINE, mort de soif et d’épuisement auprès de l’avion de l’Adjudant BERNARD, fut ramené, nous avons eu l’idée de mettre les deux frères d’armes côte-à-côte, sur la Grande Place, et d’ériger cet obélisque en leur honneur.
    — Et comment était le Père à l’inhumation ?
    — Nous n’avons pas regardé : il était dans son cercueil avec un drap d’hôpital.
L’EXHUMATION
    Nous étions rassemblés le lendemain de bonne heure devant le bordj, autour de l’obélisque qui protégeait les deux tombes.
    Les Officiers du poste, les méharistes de l’Aménokal avec sa garde noble — masse bleu indigo impressionnante — étaient là, silencieux.
    Deux soldats méharistes, avec leur petite pelle de campagne, creusèrent... creusèrent...
    Enfin, à 1 m 50 du sol apparurent les premières planches du cercueil. Mgr NOUET et le Père JOYEUX descendirent dans le trou et enlevèrent le couvercle du cercueil...
    On distinguait vaguement d’en haut une masse blanche : c’était le suaire...
    Les deux Pères étaient maintenant accroupis autour du tombeau ; on ne voyait d’en haut que leur chéchia rouge et la masse de leur burnous blanc.
    Un silence impressionnant régnait sur la place...
    Soudain, le Père JOYEUX remonta, la figure bouleversée d’émotion, et me dit à voix basse :
    « — Monseigneur vous demande ».
    En quelques secondes, je fus accroupi auprès du prélat et me trouvai face à face avec le corps du Père de FOUCAULD, dont Mgr NOUET venait d’écarter avec soin le suaire...
    Je restai hypnotisé ; là, devant moi, à quelques centimètres, le Père dormait...
    Il dormait, ou mieux : il priait encore...
    Sous la peau desséchée par le soleil saharien, le sang semblait circuler. La barbe intacte, grisonnante, encadrait son visage ascétique...
    Mais chose hallucinante (Mgr NOUET, à voix basse, me la désignait), on voyait sur le cou le trou de la sortie de la balle, les chairs délabrées, avec des traces de sang noir coagulé...
    Tel que le coup de feu du Toubbou l’avait foudroyé — agenouillé en prière — tel était le Père, là devant nous !
    Mgr NOUET, se relevant, demanda à l’assistance un mètre : ma femme avait par hasard sur elle sa trousse de raccommodage et lui tendit un mètre à ruban (resté en relique dans notre ménage), avec lequel le prélat mesura le corps : 1 m 52 à peine, ce qui était explicable étant donné la position agenouillée où la mort l’avait surpris, les bras reliés par derrière, position dans laquelle les inhumants successifs l’avaient, par respect, laissé.
    Les dernières constatations faites, les dernières signatures apposées au procès-verbal de reconnaissance par les témoins, on recouvrit pieusement le corps du suaire, on remit les planches et à nouveau le Père s’endormit dans le calme de sa dernière retraite, pendant que les méharistes rendaient les honneurs, que Mgr NOUET récitait les prières et que le nègre Paul, agenouillé, pleurait son Maître...
    Retour.
    Un dernier adieu à la Casbah du Père.
    Les tornades qui se succédaient nous empêchaient de monter sur l’Assekrem — l’ermitage du Père de Foucauld — à 1 800 mètres d’altitude.
    De gros nuages noirs couvraient le massif de l’Atakor, gigantesque muraille de granit de 3 000 mètres, profilant sa dent de scie toute noire sur le ciel bleu.
    Il fallait se hâter de rentrer, si nous ne voulions pas voir la route coupée par les oueds transformés en torrents infranchissables.
    Les deux Pères faisaient rapidement l’inventaire du mobilier et des objets appartenant au Père Charles et qu’on avait laissés là, intacts depuis onze ans.
    Évocations émouvantes : cette natte qui lui servait de lit, l’autel grossièrement fabriqué dans une caisse de l’Administration, un crucifix, la chaîne tragique qui fermait la porte...
    Creusées dans les murs de toub, des niches formaient la bibliothèque du Père, beaucoup de livres de piété, des exemplaires de grammaire targuie, des livres de médication et de haute spiritualité.
    Monseigneur NOUET offrait à ma femme le livre de la Comtesse de Flavigny, qui était la grande correspondante du Père.
    Mais il fallait s’arracher, laisser là Paul, qui errait désemparé, et reprendre rapidement le chemin du Nord, d’In-Salah et d’Alger...
*
**
    Retour.
    Étapes sans histoires mécaniques, mais lourdes de nos pensées de la vision inoubliable du Père endormi...
    Puis un soir, je ne sais exactement où — quelque part entre Tesnou et Arak — à la lumière des feux du campement, la bombe du Père Joyeux éclata...
    Nous parlions, nous les laïcs, du miracle de cette survie apparente, preuve intangible de la sainteté du Père Charles.
    Mais le Père Joyeux, de par ses fonctions d’Avocat du Diable, coupait, catégorique :
    « Pour pouvoir canoniser, il faut les preuves tangibles de miracles opérés sur le Tombeau du Père. Or, comment voulez-vous les provoquer et surtout les constater à Tamanrasset, à 3 000 km d’Alger ?
    Quel pèlerin — même fortuné — pourrait-il s’aventurer jusque-là ?...
    Voyez les difficultés rencontrées par notre expédition, dans laquelle le facteur temps et argent n’a pas compté ?
    Il faut pour une canonisation rapide, telle que nous la souhaitions tous, vous, ses amis, et nous l’Église, il faut ramener le Père de Foucauld vers le Nord ; je le verrais à El Goléa, terre chrétienne et relativement accessible.
    Le Commandant Augiéras et moi-même sursautâmes à cette proposition.
    « — Enlever le Père de Foucauld de Tamanrasset, mais c’est impossible ! l’enlever de ce coin de Sahara où il était venu chercher la paix de l’âme, l’oubli... jusqu’à l’oubli de son nom... ».
    Et tous les soirs au campement, la discussion, comme toutes les discussions dans le Sahara — où tout prend un relief souvent démesuré, devenait de plus en plus passionnée entre les laïcs et le Père JOYEUX...
    Monseigneur NOUET, un léger sourire ironique aux lèvres, arbitrait.
    Dans le fond — en vieux saharien — il pensait comme nous, les laïcs, mais il savait dans sa sagesse, que Rome aurait toujours raison...
    Ceci se passait quelque part dans le bas Sahara, entre Hoggar et Tidikelt, à la lueur des étoiles scintillantes, dans le grand silence évocateur de la nuit, et je pensais en moi-même :
    « Si le Père Charles pouvait dire son mot, depuis le temps qu’on le transporte de sépulture en sépulture, il dirait dans son langage cavalier :
    « F., moi la paix ! Et laissez-moi aller dormir là-haut, dans mon ermitage de l’Assekrem, devant la muraille de l’Atakor, tout seul, face au Père ».
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    Plusieurs années ont passé depuis ce récit : le corps du Père de Foucauld, a été transporté à El-Goléa — où il est vénéré; le cœur est resté à Tamanrasset.
    Mais le Sahara n’est plus le Sahara de Foucauld et de Laperrine, d’Augiéras, de Psichari, de Cottenest, de Charlet, ou de Flye Sainte-Marie... Le Sahara des derniers méharistes...
    Au milieu du désert, des derricks s’élèvent avec leur armure métallique. Des distributeurs d’essence à Arak ou à Tesnou vous offrent de la « super », ou de la « normale », et en quantité illimitée.
    Les camions cargo de 20 tonnes de Georges Estienne labourent les pistes du Nord et du Sud, d’El-Goléa à Tamanrasset, Agadez, Zinder et le Tchad.
    Et les avions d’Air-Algérie déversent les touristes venant en week-end au Hoggar, tandis que le Touring-Club implante ses villages de toile dans les Ajjers...

    Et pendant ce temps, Mgr MERCIER, vicaire apostolique du Sahara, successeur de Mgr NOUET — celui que l’on appelle l’« évêque volant », survole en quelques heures son domaine, grand comme la moitié de l’Europe, ce domaine Saharien qu’on mettait des mois et des année à parcourir, il y a trente ans, au pas lent des méhara...

 

Cdt Max de la FARGUE

 

à suivre