LA RAHLA (Amicale des Sahariens)
Le Saharien n° 44 du 4ème trimestre 1966
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Au pas lent des méharas (suite)
COLONS SAHARIENS 1930-1960
CRÉATION D’UNE PALMERAIE DANS LES ZIBAN
AU retour de Tamanrasset, de l'exhumation du Père de FOUCAULD, nous nous étions arrêtés, avec ma femme, à El Goléa, le Prince SIXTE et sa femme, la Princesse de BOURBON, ne nous avaient pas attendus, l’état de santé du Prince nécessitant des soins à Paris...
Mais par contre, Joseph CADA, le fidèle disciple soudanais du Père, nous attendait avec impatience pour avoir des nouvelles de la cérémonie et aussi pour nous faire part de la naissance de sa dernière fille (il avait déjà dix enfants) et nous demandait d’être le parrain de cette fille qui porta le nom de ma femme, c’est-à-dire, Clémence...Cette Clémence, quelle ne fut pas notre stupéfaction quand vingt ans après, et l’ayant perdue de vue (comme on perd de vue, si souvent ses filleules) au milieu de tous les événements mondiaux, qui s’étaient succédés, Front populaire, guerre de 40, révolte algérienne, nous écrivit un jour de Lyon, pour nous annoncer qu’elle était entrée en Religion, comme Sœur Blanche, sous le nom de Sœur Marie Théophanie.Donc CADA et notre vieil ami Mohamed ABAZA le Mozabite, insistaient pour que nous achetions une palmeraie à El Goléa pour vivre là et planter notre tente pour la fin de notre vie, dans le décor paradisiaque de l’Oasis.Mais plus haut dans le Nord, à Biskra, le Général du JONCHAY, qui avait été le compagnon du Père de FOUCAULD dans ses débuts à Beni-Abbès, nous demandait aussi de venir vers lui ; car il avait acheté une palmeraie, aux environs de Biskra, qu’il exploitait aidé de sa femme Philo, fille du Général Comte de SONIS, l’héroïque Commandant des Zouaves Pontificaux à la bataille de Patay en 1870.Le plaisir de trouver là un accueil familial, nous fit remonter vers Biskra. Cette Philo devint d’ailleurs la « Mère Saharienne » de ma femme, elle qui, avec son mari alors Capitaine aux Affaires Indigènes, depuis 40 ans avait parcouru tout le Sud Oranais et Marocain, où elle était connue dans tous les douars sous le nom de OUM EL KHER, c’est-à-dire « La Mère du Bien » tellement sa charité et sa bonté étaient universelles.D’un autre côté, mon vieil ami, le Bachaga BOUAZIZ BEN GANA, qui avait été, en 1910, mon premier passager sur un de mes avions, insistait, lui aussi, pour que nous nous établissions à Biskra en me promettant son concours pour trouver un terrain propice à la création d’une palmeraie... C’est ainsi, qu’il nous indiqua dans son territoire des Zibans un terrain, le long d’une grande dune, près d’un vieux Marabout, d’origine soudanaise, qui s’appelait Sidi GN’AOUA et où il nous disait que sûrement nous trouverions une nappe d’eau phréatique, qui permettrait plus tard l’arrosage d’une palmeraie.Armés de nos pendules et baguettes de sourcier, ma femme et moi fîmes souvent l’exploration de ce terrain de plusieurs centaines d’hectares, que nous pûmes acquérir à des conditions avantageuses. Nous savions que quand un orage de pluie tombait sur la dune, celle-ci faisait office de réservoir et de filtre et allait alimenter à quelque 8 ou 10 mètres, sous terre, la fameuse nappe phréatique sur laquelle nous pourrions greffer nos puits, comme l’avaient fait les petites palmeraies voisines qui cultivaient la datte Deglat-Nour, orgueil des Zibans.El KHER, le fidèle Chaambi de mes premières explorations sahariennes, ayant appris par le téléphone arabe (lui qui se trouvait à 300 km de là !) que je plantais ma tente aux environs de Biskra, était accouru, et comme il savait qu’il était trop vieux pour nous aider effectivement, il amenait avec lui tout un cortège de fils et neveux pour se mettre à notre disposition.Et c’est ainsi, qu’avant même que je pusse construire mon premier bordj saharien, toute une smala, groupant sous des tentes, hommes, femmes et enfants, prit possession de la future palmeraie de Sidi Gn’Aoua. C’était en 1930.En attendant la construction des locaux qui devaient abriter nos serviteurs, les bêtes, les dépendances et les magasins à dattes, nous logions chez les Du JONCHAY, à Biskra. Ceux-ci nous poussaient d’ailleurs beaucoup à bâtir en face de chez eux un petit pied à terre afin d’attendre notre installation définitive à Sidi Gn’Aoua.**
*RENCONTRE AVEC CLARE SHERIDAN
RÉCIT DE SA VIE AVENTUREUSEJe commençais donc, en pleine ville, à Biskra, les premières fondations de ce pied à terre, quand je reçus la visite d’une romancière et artiste anglaise, qui, ayant connu mes réalisations Transat Sahariennes voulait, pour elle et ses deux enfants, faire bâtir une grande villa ou plutôt un grand caravansérail saharien où elle pourrait s’adonner, en paix, loin de la civilisation et des importuns, à ses travaux de sculpture et de romancière.Cette femme étonnante, hors-série par la beauté et la taille, s’appelait Clare SHERIDAN. Elle était sculpteur, conférencière, romancière. Elle avait scandalisé l’Angleterre, inquiété le Kremlin, étonné l’Amérique.Par ses attaches comme filleule du Duc de CONNAUGHT et cousine germaine de Winston CHURCHILL, elle faisait partie de la Gentry Londonienne. Mais, veuve, indépendante, elle avait rejeté le conformisme de la vie londonienne et avait parcouru les deux Mondes, de la Suède à la Russie, des U.S.A. au Mexique, de l’Italie au Bosphore et finalement, envoûtée par le roman célèbre de son ami Robert HICKENS « Garden of Allah » (écrit à Biskra) elle était venue planter sa tente à l’orée du Désert dans le vieux Biskra même, à M’cidJe dois dire que l’emplacement qu’elle avait trouvé était une splendeur. C’était dans l’oasis du vieux Biskra, un grand terrain en bordure de l’Oued Biskra, toujours à sec (sauf pendant deux ou trois jours par an) lequel oued avait comme toile de fond tout le Sahara et comme premier plan, les sommets de l’Aurès, avec la fameuse montagne de l’Amar-Khaddou que l’on traduit par « la montagne à la joue rose » (parce qu’elle s’illumine tous les soirs au coucher du soleil). Par contre, au centre de l’oued, large de près de 500 m et qui au moment des crues atteignait 4 à 5 m de hauteur se trouvait un petit marabout : Sidi Ghazel, qui avait toujours miraculeusement surnagé au milieu des torrents de boue et de pierres...C’est dans ce paysage hors-série, que Clare SHERIDAN voulait bâtir sa dernière demeure, vivre la dernière étape d’une vie plus que mouvementée. La principale pièce était une grande salle de séjour ouvrant par de larges baies vitrées, protégées par la dentelle des ferronneries marocaines. Là, Clare pouvait rêver, écrire, et surtout continuer à travailler sa sculpture. Dans cette grande salle, toutes les maquettes des bustes des célébrités mondiales sculptées par elle, étaient réunies, de Churchill à Gandhi, de Lénine à Atatürk en passant par Chaplin. Tout cela jetant une note étrange, dans ce décor saharien, calme et paisible où elle voulait vivre... Elle était devenue pour nous une amie et souvent, étendue sur son divan, encore très belle (elle avait dépassé certainement la quarantaine) elle contait, à ma femme et moi, avec un humour britannique, les aventures d’une vie exceptionnelle que je peux d’autant mieux résumer qu’elle même l’avait décrite, sans fard, dans un livre, qui venait de faire scandale à Londres et qui avait pour titre « Nuda Véritas »...Je ne résiste pas au désir de m’écarter, pendant quelques pages, de notre cher SAHARA, pour vous dire l’essentiel de l’odyssée passionnante et passionnée de Clare SHERIDAN.*
**D’ascendance française, émigrée en Amérique après l’Édit de Nantes, la famille K. JEROME vint s’installer à Paris vers le milieu du 19e siècle où, à la Cour de Napoléon III, les trois jeunes filles firent sensation par leur beauté, même dit-on sur le Prince Impérial...Et dans l’intimité des Tuileries ces trois jeunes filles étaient surnommées : Clara la sage, Jennie la belle, Léonie la spirituelle.Mais la guerre de 1870 obligea la famille de JEROME à quitter Paris pour Londres où elles firent à nouveau sensation...Le second fils du Duc de MALBOROUGH, Lord Randolph CHURCHILL, ne tarda pas à demander la main de Jennie, — Clara épousa Morenton FREWEN. Enfin l’héritier d’une vieille famille irlandaise, John LESLIE, s’éprit de Léonie. Mme JEROME, mère heureuse du mariage de ses filles se retira dans une vie calme et simple et d’ailleurs les petits-enfants ne se firent pas attendre. Jennie CHURCHILL et Léonie n’eurent que des fils, Clara deux fils et une fille, et c’est cette dernière que l’on surnomma Clare la Belle.Nous apprenions d’ailleurs par sa mère, Miss FROWEN, qui venait souvent à Biskra (vieille dame charmante et pleine de bon sens) que Clare, jeune fille, avait eu à se défendre âprement contre les pièges que la passion de ses admirateurs lui tendait... Entre autres souvenirs, elle racontait que Clare, invitée par son amie d’enfance la jeune Princesse de Suède, dans l’île d’Oland, en mer Baltique, avait farouchement combattu une influence qui était très nocive pour elle.L’île d’Oland se trouve au Sud de la Suède, en face des États Baltes. La reine-mère de Suède, assez neurasthénique, avait fait bâtir une grande villa à l’italienne, où régnait en maître son médecin psychiatre, dirions-nous de nos jours et dont le pouvoir de magnétiseur était extrême. Au point que pour cacher son regard, il portait toujours des lunettes noires. C’était le fameux médecin Axel MUNTHE, propriétaire à Capri d’une villa construite sur les ruines d’un palais de Tibère. « C’était un homme d’âge indéfinissable qui n’avait ni l’apparence ni les manières d’un courtisan. Une barbe rousse mal taillée couvrait son menton et ses joues. Ses mains peu soignées ressemblaient à des griffes qu’il passait constamment dans ses cheveux en désordre. Ses yeux disparaissaient derrière des lunettes noires ; une lèvre inférieure rouge et sensuelle accentuait cette physionomie brutale. Mal habillé et chaussé de lourdes bottes, il arpentait le salon ou bien tapotait nerveusement les vitres. On eût dit une bête sauvage cherchant à s’échapper de sa cage ».Cet étrange docteur était l’âme de la maison. Il en avait d’abord été l’architecte, la construisant selon son rêve. Avec ses colonnes de marbre, ses statues, ses grosses jarres, venues d’Italie et disposées selon ses idées dans un jardin dessiné par lui, Solligen était une réplique de sa villa de « San Michèle » à Capri. Il invita la jeune fille et sa mère à venir passer l’hiver à Capri où il exerça toute sa fascination pour prendre un empire sur Clare. Mais elle était d’une nature indépendante, sachant ce qu’elle voulait, cherchant évidemment à éviter les pièges de l’Amour-Passion.L’amour, elle le trouva un jour à Londres dans la personne d’un beau Capitaine de la Garde, nommé SHERIDAN, descendant du grand auteur et ministre SHERIDAN. Ce fut le ménage le plus heureux. Elle lui donna deux enfants, Margareth et Dick.Malheureusement 1915 faucha le beau Capitaine Wilfrid SHERIDAN et, désespérée, Clare, à Londres se réfugia en dehors de la vie mondaine et s’adonna, avec passion, à la sculpture, art dans lequel elle excellait.Et c’est ainsi qu’un jour, vers 1918, elle produisit au salon de Londres une statue qu’elle intitula « La Victoire »... « J’avais conçu cette Victoire le jour où un soldat aveugle avait posé. Mon âme, ce jour-là, était en révolte ; inutile de dire que cette Victoire n’avait rien de traditionnel. Aucun gouvernement ne me l’achèterait. Elle ne pourrait jamais figurer sur une voie publique. La Figure douloureuse et épuisée que j’avais imaginée aurait pu aussi bien représenter la défaite. Tous les sentiments pour lesquels je ne trouvais pas de mots s’exprimaient dans cette œuvre ».Dans la gentry londonienne et surtout avec les idées conformistes qu’on avait à cette époque sur les arts et la politique, cette statue fit scandale...Mais les délégués soviétiques à Londres, KRASSINE et KAMENEFF restèrent stupéfaits devant le talent et l’expression de cette « Victoire » qu’ils disaient digne de la Place rouge. KAMENEFF sollicita Clare SHERIDAN pour qu’elle vienne à Moscou faire le buste de LENINE et d’autres dirigeants du Parti. Un peu écœurée par l’accueil plutôt froid de la Gentry de Londres qui lui marquait son désaccord, elle partit, laissant ses enfants auprès d’un précepteur balte en Lituanie.Elle nous racontait que jamais elle n’avait été plus déçue par le modèle qu’elle était en train de sculpter et dont elle me montrait la réplique, imprévue dans ce décor saharien. En effet, pendant les trois mois où elle fit des croquis, des esquisses, des débuts de moulage, se trouvant dans le bureau même de LENINE, jamais, celui-ci ne releva la tête et n’eut l’air de s’apercevoir de sa présence... Sauf le dernier jour où il la complimenta... Mais ce ne fut pas la même chose, lorsqu’un jour dans un grand brouhaha de coups de canons et de musique militaire, on annonça au Kremlin l’arrivée du vainqueur de l’Armée blanche, TROTSKY. Elle nous avoua que ce fut le coup de foudre. Tout de suite TROTSKY l’installa auprès de ses appartements du Kremlin et elle fit de lui plusieurs épreuves, son modèle, celui-là, relevant la tête et sachant lui parler...Mais dans l’entourage des Soviets, malgré les assurances de KAMENEFF, on murmurait contre la présence de cette belle Anglaise que les détracteurs de TROTSKY prétendaient être une espionne du 2e bureau anglais. TROTSKY, alors, le cœur déchiré, se sépara de Clare SHERIDAN et la renvoya par train spécial vers la frontière de Lituanie où elle retrouva ses 2 enfants.Mais il fallait vivre et sa fortune s’était petit à petit amenuisée. Elle décida, de retour à Londres (où l’accueil fut plutôt froid) de partir pour les U.S.A. et le Mexique pour faire une tournée de conférences sur son séjour en U.R.S.S...À New York, comme à Los-Angeles, elle eut un succès foudroyant. C’est dans cette dernière ville qu’elle fit la rencontre de Charlie CHAPLIN avec lequel s’ébaucha une aventure sentimentale si curieuse que je la transcris telle que je l’ai trouvée dans NUDA VERITAS.« J’avais reçu du directeur de la Goldwyn Compagnie un télégramme m’invitant à dîner avec Charlie CHAPLIN, le soir de son retour à Los Angeles. Je quittais donc San Antonio. Charlie revenait d'Angleterre : tout Hollywood l’attendait pour lui souhaiter la bienvenue, mais il insista pour être seul avec nos hôtes et avec moi...« À peine lui avais-je serré la main que je ressentis le magnétisme qui émanait de sa personnalité complexe. Il était timide et maître de lui, simple et pourtant poseur. Il parla beaucoup de son voyage en Angleterre. Pour lui, ce voyage avait été une des grandes émotions de sa vie. Il avait reçu du public une ovation spontanée que le Prince de Galles eût enviée.« Ce soir-là, chez le directeur de la Goldwyn, il me demanda si je désirais faire son buste. Il était pelotonné comme un elfe, dans le coin du grand sofa, me regardant avec un sourire timide, les yeux remplis d’une curiosité de psychologue. « Je suis plein de fatuité », m’expliqua-t-il d’un ton d’incroyable modestie. Et nous fixâmes le jour et l’heure. Je n’avais pas eu l’intention de m’attarder à Hollywood, mais pour faire le buste de Charlie, naturellement, je changeai mes plans.« ...Charlie habitait à cette époque une maison de faux style mauresque, au sommet d’une colline. Il aimait cette situation isolée et le panorama qui s’étendait à des milles, jusqu’à la mer. Je vins là pendant plusieurs jours et y restai du matin au soir. Il posait, je travaillais, il prenait quelque détente, nous faisions une promenade en causant puis, de nouveau, le travail reprenait...« Mais Charlie ne s’intéressa à son buste que le jour où je terminai mon travail.« Jusque-là il ne l’avait ni loué, ni critiqué.« J’avais éprouvé beaucoup de difficulté à cristalliser en une seule interprétation ses personnalités successives. Il regardait la glaise, les yeux mi-clos et dit enfin : — Ça pourrait être la tête d’un criminel, n’est-ce pas ? Et il se mit à développer une théorie selon laquelle criminels et artistes ont une parenté psychologique... les uns et les autres possèdent une flamme, une flamme brûlante, d’impulsion, de vision. Ils ne voient qu’un seul côté des choses et ils ont un sens profond de l’illégalité...« Et brusquement une idée lui traversa l’esprit et comme un roi capricieux dont les volontés doivent être immédiatement exécutées, il cria à son valet :— « Préparez les tentes, procurez-vous des conserves. Sortez les lits de camp, nous partons demain matin ».« Le valet semblait fort habitué à ces fantaisies. Il demanda seulement :— « Voulez-vous emmener le chef ? »« Charlie me regarda, interrogatif. Je l’informai que je ne savais faire cuire qu’un œuf à la coque !— « Vous devriez avoir honte, dit-il. Nous emmènerons le chef ».« Nous avions l’intention de partir à dix heures. Nous ne partîmes pas avant midi. C’était un dimanche ! Les autos du monde entier semblaient être sur la route. Pas un ouvrier qui n’eût sa Ford... Charlie s’épongeait le front en criant au chauffeur : « Allez plus vite ». Aurait-on jamais pu croire qu’il fût si difficile d’échapper au monde !« Nous décidâmes de suivre un chemin sablonneux qui semblait mener à un bouquet d’arbres au bord du Pacifique. Bientôt la poussière et les bruits de la grande route se dissipèrent. Cette route se terminait comme les autres par : « Passage interdit - Défense de camper - Chasse réservée ». L’endroit était exactement ce que nous avions rêvé : un bois de hauts eucalyptus, dont le parfum se mêlait à celui de la mer. Nous envoyâmes un messager au propriétaire, le priant de nous autoriser à rester. Il vint en personne. C’était un solide fermier au visage rouge :— « Monsieur CHAPLIN, nous ne pouvons rien vous refuser, l'endroit est à vous. Faites ce qu’il vous plait. Il y a des canards à tirer, donnez-vous en à cœur joie.— « Merci. Et, s’il vous plait... dit Charlie, j’aimerais bien qu’on ignore ma présence ici.« ...Hélas, au bout de cinq jours, nous fûmes découverts. Cinq jours ! où nous avions dépisté les reporters impitoyables.« Charlie, tête basse, accablé tel un criminel ayant violé la loi et pris enfin ! Charlie CHAPLIN et Clare SHERIDAN cachés dans les dunes californiennes... En voilà une histoire ! Les cinq jours de recherche n’avaient pas été vains pour la meute.« Charlie me regarda désespéré :« Il vaut mieux partir », dit-il et après un long silence il ajouta « C’était trop beau pour durer ».*
**Ma femme, (qui aux heures libres que lui laissaient les travaux de Sidi G’Noua avait pris l’habitude de venir à M’Cid, dans la maison de Clare SHERIDAN) l’interrompit et lui demanda :— « Et après l’aventure californienne, ma Chère Clare, que fîtes- vous ? »« J’étais pressée de revoir mes enfants, de revoir l’Angleterre et ma vieille maison familiale, dans le Sussex. Cette maison était voisine de celle de notre vieil ami Rudyard KIPLING. Quand il vint me voir, il rentrait précisément d’un pèlerinage avec le Roi, sur les tombes anglaises de Vimy et son commentaire sur les U.S.A. fut dur.— « L’Amérique, m’a-t-il dit, est rentrée en guerre 7 mois et 4 jours trop tard et elle a forcé les Alliés à faire une mauvaise paix, sans terminer la guerre à Berlin... Puis sur la pointe des pieds, le jour de l’Armistice, elle s’est retirée, en attendant de voir comment les choses tourneraient. Vous verrez, ce sera à recommencer un jour ». Ainsi parlait le vieux lion et il me conseilla pour y voir clair de partir pour la France.— « Vous verrez la grande blessure béante de ce pays, mais vous y découvrirez une ardeur au travail et une énergie qui réconfortent ».Je partis pour Paris où je rencontrai différents hommes d’État et surtout je renouai avec un ami de ma famille, Franklin BOUILLON, qui avec HANOTEAU conduisait la politique de la France à la Société des Nations. C’est là qu’il me dit que l’imbroglio Turco-grec à Constantinople l’inquiétait ainsi que les victoires foudroyantes d’Atatürk (Mustapha KHEMAL) sur les Grecs.Il m’accrédita à Constantinople comme envoyée officielle auprès de KHEMAL, que j’arrivais difficilement à rencontrer et dont, finalement, je fis le buste, malgré la présence hostile de sa maîtresse, LATIFE.Mais auprès de Mustapha KHEMAL, je m’étais fait un allié et un ami : le Général français, MOUGINS, qui avait été envoyé par la France comme représentant à Ankara, étant donné ses connaissances de la langue arabe, des Musulmans, connaissances qu’il avait acquises en Algérie et au Maroc. Il fut pour moi, dans cet imbroglio des Nations Balkaniques qui s’affrontaient dans Constantinople, un guide précieux.J’avais essayé de louer sur le Bosphore « Aux eaux douces d’Asie », une maison Turque. Mais en vain.Alors je me rabattis sur l’offre que l’Ambassadeur soviétique me faisait d’une location d’une annexe d’une ancienne résidence des Tzars à Thérapia. Après avoir fait venir mes deux enfants, je continuais, pendant de longs mois mon métier de journaliste-reporter.Je pus sauver, d’une mort certaine, deux cents réfugiés russes de l’Armée Blanche que la cruauté des Turcs et l’indifférence impitoyable des Grecs laissaient lentement mourir d’inanition dans un petit îlot du Bosphore. Grâce au Général MOUGINS et à FRANKLIN-BOUILLON, j’obtins de Paris, des passeports, des cartes de travail et des subsides pour toutes les personnes valides et en attendant, leur guérison, je confiais les malades et impotents aux sœurs françaises de Péra ».Clare s’arrêta rêveuse sur ce passé si proche d’elle et reprit :— « J’étais si fière et si heureuse de ce dénouement et le Général MOUGINS encore plus ! C’est alors qu’il me dit :— Que faites-vous ici dans ce pays bouleversé ? Dans ce Constantinople en pleine mutation ? Partez pour un pays stable... Allez donc en Algérie, la Paix Française, la Pax Gallica, y règne aussi fort que la Pax Romana. Et puis il y a le Désert, le Sahara envoûtant ».Et je répétais avec lui : « Il y a surtout le « Garden of Allah »à Biskra ».Et c’est ainsi qu’un jour, le croiseur français stationnaire qui ralliait Toulon, nous débarqua, Margareth, Dick et moi à Alger, d’où je repartis, bien vite, pour le Sud. Et de tous les pays que j’avais aimé, la Baltique, la Californie, et le Bosphore, ce fut ici, devant cet oued, à l’orée du Désert qu’une voix intime m’a dit : « Clare voici, enfin, ton Port ».Et pensive, Clare à nouveau, s’arrêta, pendant que ma femme regardait cette galerie muette de bustes, allant de CHURCHILL à LENINE, de TROTSKY à CHAPLIN, de Mustapha KHEMAL à GANDHI, et leurs yeux creux, dans le silence lourd qui régnait semblaient regarder Clare.Ma femme, impressionnée, rompit le silence.— « Ma chère Clare, vous répondrez ou vous ne répondrez pas à ma question mais de tous ces personnages que vous avez rencontrés et sur les visages desquels vous vous êtes penchée avec votre compas de sculpteur, quel est celui qui vous a laissé le souvenir le plus fort ? »Sans hésiter, d’une voix posée, Clare répondit :— « C’est le dernier, c’est Gandhi ».Elle enchaîna :— « C’est à mon dernier voyage à Londres, il y a quelques mois.Toujours poussée par le démon du journalisme, j’avais accepté, au moment de la conférence de la Table Ronde, qui se tenait à Londres, de faire une étude sur le mouvement « Young India », que Gandhi dirigeait en Europe.Le gouvernement anglais avait offert au Mahatma, un splendide bureau dans un quartier luxueux de Londres à Kings Bridge. C’est là où je le rencontrais, frêle silhouette accroupie dans un péplum blanc et filant la laine de son rouet pendant que les sommités de la politique, ambassadeurs, financiers, intellectuels de tous pays, hommes d’Église, se succédaient et l’interrogeaient avidement.Je lui demandai l’honneur de faire son buste et il accepta en ajoutant malicieusement :— « Je ne puis rien refuser à la cousine de mon plus grand ennemi ».Alors accroupie à la turque pour être à la hauteur de mon modèle, je travaillais très inconfortablement et quand ce fut fini, je lui demandais alors une dernière grâce, celle d’assister à sa prière de minuit.— « Voyez Mirabeï, ma secrétaire, elle s’en occupera ». Mirabeï était Miss SLANE, fille de l’Amiral anglais et une des premières convertie à sa nouvelle religion. Mirabeï vint donc me prendre un soir, et m’emmena dans un des quartiers les plus pauvres de Londres où GANDHI avait voulu habiter.Là, un soir dans une cellule, sur les toits près de celle de GANDHI, je fus réveillée, vers minuit, par Mirabeï...GANDHI frileusement enveloppé dans une couverture, toutes lumières éteintes et portes ouvertes sur le brouillard de Londres, accroupi, récitait sa prière ou plutôt son chant. Ce chant se développait dans la nuit, mélancolique comme une plainte, et rythmé, un peu comme les intonations du Coran. Émue, j’écoutais sa voix et je pensais qu’un jour cette frêle silhouette accroupie sur ce toit, renverserait, probablement, le puissant édifice de l’empire des Indes — Young India !*
**PLANTATION DES PREMIERS DJEBARDe temps en temps pendant les causeries de Clare avec ma femme, ses enfants apparaissaient et disparaissaient aussi vite, car cette atmosphère du passé ne convenait guère à l’ardeur de leur jeunesse.Margareth se réfugiait dans un studio bâti pour elle seule tout au-dessus de l’oued, où elle pouvait voir le désert et continuer ses études égyptologiques.Mais Dick, tel un ours en cage, n’avait qu’une idée, fuir Biskra et troquer la mer de sable, qu’il détestait, contre la vraie mer dont il était passionné.Il prit très vite le chemin d’Alger, sa mère lui ayant acheté pour ses 20 ans, un petit voilier avec lequel il fit mille excentricités nautiques et sentimentales qui défrayèrent la chronique algéroise.Une surtout fit sensation.Parti avec un jeune ménage ami, sur un petit voilier à destination des Baléares, chacun des trois occupants (Dick, le mari et la femme), devaient prendre leur quart de nuit à la barre. Or, une nuit, devant l’île d’Ibiza, montant sur le pont, le mari trouva Dick et sa femme qui tenaient la barre trop consciencieusement et fou de rage, renversa Dick à la mer et jeta de plus sa valise par-dessus bord...Dick très bon nageur se dirigea vers le phare d’Ibiza où on le recueilli, nu et épuisé.Et l’histoire du Consul Général anglais des Baléares achetant des vêtements à ce nouveau Robinson, fit la joie de la gentry algéroise.Mais ce qui fut plus tragique après cette aventure, c’est que Dick, décidé à fuir Biskra et retourner en Angleterre, dans le vieux manoir du Sussex, s’embarqua un jour à Alger sur son petit voilier et en navigateur solitaire mit le cap sur Gibraltar et l’Atlantique...Il avait obtenu de sa mère, mais bien à contre-cœur, d’emporter la bibliothèque personnelle du Grand Sheridan, où dans des reliures splendides du 18e siècle, toutes les œuvres manuscrites étaient rassemblées, joyaux unique pour les amateurs d’histoire et d’art.Le cap mis vers l’est, un coup de vent brutal renversa le petit voilier à quelques miles de TENES. Dick à l’eau essaya de gagner la côte mais quoique bon nageur, il sombra à 300 m des rochers où des pêcheurs de langoustes retrouvèrent son cadavre, pendant qu’au fond, dans les eaux bleues du Golfe de Tenes, sur un lit d’algues et de coraux, le trésor du grand artiste anglais dormait à jamais inviolé.Mais Margareth de plus en plus attirée par le désert s’échappait souvent de M’Cid à cheval pour venir aider ma femme à la plantation. L’aide qu’elle apportait dans les premiers travaux de débroussaillage était précieuse pour ma femme qui la considérait un peu comme sa fille saharienne : même taille, mêmes yeux, bleus, mêmes cheveux blonds et même volonté obstinée.Ma femme avait décidé, comme premier stade de colonisation, de planter 500 palmiers soit 5 hectares, qu’elle choisit parmi les mieux placés du point de vue d’une future irrigation.C’était donc au pied de la dune que les travaux commencèrent.On compte dans une palmeraie européenne bien ordonnancée qu’il faut planter 99 arbres à l’hectare donc préparer 99 trous pour recevoir les rejets de palmiers appelés « Djebar ».Et quel trou ! deux mètres de côté, deux mètres de profondeur, ce qui avec la terre rejetée faisait un entonnoir de trois mètres de haut, dans lequel on descendait par un petit escalier taillé dans la terre.Au centre du grand trou, un petit tumulus de sable fin, futur berceau du nourrisson et dans un coin, un autre petit trou où avec une gamelle et une corde on pouvait retirer un peu d’eau de la nappe phréatique assez proche.Cette recherche des nouveau-nés, appelés « djebar » était des plus passionnante, mais souvent bien décevante.En effet, on ne peut planter un palmier qu’en ayant le rejet coupé au pied de l’arbre mère, de façon à être sûr de la qualité de l’arbre. Car il y a d’innombrables qualités de palmiers et ce qui était intéressant à planter dans les Zibans, était la race des Deglat-Nour, c’est-à-dire la fameuse date muscade connue dans le monde entier.Mais les petits propriétaires indigènes répartis dans les palmeraies gardaient jalousement leurs djebars en cas de la mort d’un de leurs palmiers dattiers, qui constituaient leur fortune.Néanmoins, on savait, par ouï-dire, que certains propriétaires étaient disposés à vendre quelques rejetons. Il fallait faire souvent soit en jeep, soit à cheval, de longues randonnées, à travers les oasis des Zibans, pour trouver les fameux djebars. Et c’était chaque fois la même cérémonie : les salutations d’usage, le propriétaire, toujours un peu méfiant et rusé vous faisait asseoir en rond, par terre, autour de la cafetière contenant le café ; les souhaits de bienvenue, la cérémonie du café humé puis siroté à grandes aspirations, et quand ce café était sucré la cérémonie n’offrait pas d’inconvénients. Mais quand pour le corser, le propriétaire y mettait du poivre, j’avoue que le café poivré était un supplice à avaler...Puis lorsque le soleil commençait à tomber, toutes les conversations et souhaits de bonheur étant épuisés, on passait à l’acte principal : la recherche du djebar.Le prix convenu et le djebar ausculté par notre chef ouvrier, on entreprenait l’opération césarienne, c’est-à-dire, que l’on détachait le rejet (haut de 0,50 à 0,60 cm) du tronc de la mère avec mille précautions, comme pour un accouchement.On entortillait précieusement les racines du nouveau-né dans un linge et on le portait triomphalement dans la camionnette...Une fois arrivé sur le terrain de Sidi G’Naoua, il fallait sans perdre de temps, le planter dans les fameux trous préparés à l’avance.Dans ce grand entonnoir, semblable à un trou d’obus, on déposait, avec des soins d’infirmière, le nouveau-né. Une fois le sable tassé autour du djebar, on liait le haut avec des fibres de dattier. Et pendant des mois et des mois, la cérémonie de l’arrosage, autour de la pyramide de sable, tous les deux ou trois jours se faisait à la gamelle, jusqu’à ce que le cœur du palmier soit devenu d’un vert satisfaisant...Mais si, hélas, ma femme constatait que le haut de son palmier au lieu d’être vert était devenu jaune (et on ne pouvait le voir qu’en descendant dans le trou et en écartant le feuillage), ma femme d’un geste énergique arrachait le djebar et envoyait le cadavre par-dessus les éboulis du trou...Et il fallait recommencer l’opération.En moyenne, on peut dire qu’une plantation nouvelle était replantée 3 à 4 fois ! ce qui représentait d’énormes journées de patience, de labeur et de frais.Margareth SHERIDAN, qui aidait ma femme dans toutes ces opérations, arriva un jour à Sidi G’Naoua, sur son cheval et rayonnante lui dit :— « Je viens d’avoir 18 ans et savez-vous que ma mère m’a offert une petite voiture Ford pour me promener dans le désert que j’adore ».— « Est-ce que ça vous amuserait que nous montions une expédition nouvelle à travers le Grand Sahara ?...Maman veut nous accompagner... Mais je sais, telle que je la connais, qu’après 50 kilomètres de route et d’inconfort, elle en aura plein le dos...Par conséquent, je la laisse dire et surtout je lui laisse comme prétexte à ses yeux d’aller retrouver au bout du Sahara, dans le Dahomey, un de ses danseurs, de Paris, le Comte de R. qui est officier de Coloniale et qui est quelque part, là-bas, dans un poste de brousse ! »C’est sur ces vagues indications, ma femme m’ayant demandé si avec notre voiture Ford, nous pouvions nous amuser à reprendre la route, avec Margareth, que nous montâmes, avec deux voitures Ford, l’expédition que j’appelais « SAHARA, DAHOMEY, TANEZROUFT » et qui pendant 4 mois, allait encore nous faire vivre dans ce cher Sahara, le vrai, non pas celui pour touriste, mais celui du Hoggar, de l’Aïr, du Tibesti et du Tanezrouft.
Cdt Max de la FARGUE
à suivre