LA RAHLA (Amicale des Sahariens)
Le Saharien n° 45 du 4ème trimestre 1966
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Au pas lent des méharas (suite)

Pour pouvoir s’aventurer, à cette époque, dans le Sahara, où cependant, les cars de la Transsaharienne de Georges ESTIENNE labouraient les pistes de Colomb-Béchar, il fallait quand même avoir la Baraka officielle. C’est-à-dire l’accord et la protection du Commandant du Territoire des Oasis, véritable Proconsul saharien.
Ce poste était tenu par le Colonel CARBILLET.
Même en 1931, notre expédition présentait une certaine difficulté, bien que le principal obstacle, le ravitaillement en essence (qui avait pesé si souvent sur l’organisation de mes raids sahariens) semblait levé. Fini les longues caravanes d’essence lancées plusieurs mois à l’avance comme poste de ravitaillement et d’étape. Ce grand souci la « Shell » l’avait fait disparaître. En effet, déjà à cette époque, elle avait implanté ses petits postes d’essence solitaires, en plein Sahara, jalonnant la piste Ouargla-Hoggar-les Iforas, Gao et Tchad...
Or, j’étais sûr de l’appui du Colonel CARBILLET que je connaissais depuis longtemps. C’était une de ces figures de proue saharienne, hors-série qu’on ne pouvait oublier : colossal, ventru, prognathe, d’une laideur à la fois repoussante et attirante par la force qui émanait de sa personne.
C’est ce même CARBILLET qui, comme jeune Capitaine, avait, avec humanité, vigueur et diplomatie, résorbé la sanglante insurrection du Djebel Druse. Et Dieu sait, si ces montagnards libanais, farouches, cruels et indépendants avaient été coriaces à réduire.
Envoyé du Liban au Sahara algérien, à Touggourt puis à Ouargla, son ascendant et son intelligence l’avaient désigné au poste important de Commandant des Territoires des Oasis, c’est-à-dire qu’il était le Seigneur du Sahara oriental, par les mains duquel tout passait.
C’est sous son Proconsulat que fleurissent les premières Missions scientifiques et préhistoriques qui permirent de découvrir les fameux graffiti et dessins rupestres du Tibesti et du Tassili des Ajjers, ainsi que les travaux géologiques du fameux Konrad KILIAN dont les recherches sur la nappe albienne du Sahara vers 1 500 m de profondeur, allait aboutir à la découverte par 3 000 m de fond de la nappe pétrolifère d’Hassi Messaoud.
Je connaissais bien CARBILLET parce que j’avais bâti, avec sa collaboration et pour la Transat, un petit hôtel qui était une gageure.
Car seuls les matériaux du pays avaient servi à sa construction. Il l’avait voulu, cet hôtel, en style soudanais car Ouargla, dans le vocabulaire des premiers Sahariens était toujours désignée sous le nom de « Ouargla la Soudanaise » à cause de la presque totalité de sa population noire issue des esclaves amenés du Soudan par les caravaniers Touaregs.
De cette première collaboration avec le Colonel CARBILLET était sortie une amitié solide.
Son rêve était de donner au nouveau Ouargla un cachet original avec des constructions en forme de « Tata », ses piliers pyramidaux massifs et truffés de troncs de palmier dont le but était de consolider par une armature ligneuse la fragilité de la terre rouge battue, employée comme matériau.
Et il avait peuplé le grand hinterland vide, qui séparait de 2 km, le vieux Ouargla de la conquête (celui de Flatters) du Bordj administratif, massif et sans grâce, appelé Bordj Lutaud où le Capitaine COTTENCEAU avait abrité sa solitude et sa misanthropie et surtout son horreur maladive du bruit.
Dans ce no man’s land, CARBILLET avait implanté écoles, infirmeries, stades, jardins et surtout un grand Musée saharien où il avait recueilli tous les vestiges de la préhistoire des Garamantes aux Romains puis les souvenirs plus récents et émouvants de la conquête du Sahara par la France ; premiers avions de 1910, aérosable, autochenilles Hardt-Citroën, enfin toute la poussée exploratrice française passée par Ouargla...
Je m’ouvrais donc à GARBILLET de mon expédition saharienne avec ma femme et Margareth SHERIDAN. Un troisième personnage était venu se joindre à nous. Il s’agissait d’un cousin de Margareth, Patrick BALFOUR, qui faisait des reportages et avec lequel nous fûmes très vite en sympathie, d’autant plus qu’il avait avec ma femme une descendance commune, par les LAURISTON, je crois.
C’était le prototype même de l’Écossais. Si mes deux compagnes féminines, Margareth SHERIDAN et Clé de LA FARGUE, dont les tailles voisinaient entre 1,75 m et 1,80 m, représentaient déjà un grand échantillon de la race féminine européenne, Patrick qui mesurait près de deux mètres, fit toujours l’admiration des Touaregs, qui sont très grands et qui par coquetterie, en plantant de hautes plumes d’autruche au-dessus de leur tête, essayaient d’augmenter encore l’impression de stature gigantesque.
Patrick s’avéra d’ailleurs tout le long de l’expédition un garçon charmant de discrétion et d’indépendance. Car dans le Sahara où l’on mange et où l’on dort en commun, il faut évidemment, surtout pour le coucher, se plier à certaines disciplines, et il était amusant d’observer à chaque campement le spectacle toujours le même, des deux femmes enveloppées frileusement dans leurs burnous, enfouies dans un creux de sable, Ernest, le petit chauffeur de 15 ans, ses deux jambes pendantes, installé dans un baquet d’une voiture et Patrick à 15 ou 20 mètres de nous, tellement le contact humain lui était, comme souvent chez les Anglais, insupportable.
Dès Ouargla, nous primes la route du Hoggar. Première étape au puits d’Hassi Messaoud où j’avais déjà campé en 1912, sans me douter, à ce moment-là que je couchais sur une nappe de pétrole dont le nom allait courir sur toutes les ondes radio de la terre.
Arrêt au passage à Fort-Lallemand. Fort-Lallemand, sentinelle avancée dans le Sahara de notre enfance avec Fort-Miribel et Fort-Mac Mahon. La garnison était maintenant réduite à un Caporal de la Légion et à un Chaambi.
Poignées de main et quelques cigarettes à ces hommes qui allaient vivre des mois et des mois sans le moindre contact humain.
Hoggar
Et enfin, après Fort-Lallemand, le fameux Gassi-Touil, véritable autoroute de sable dur, qui pendant 200 km, bordé à droite et à gauche par des dunes, allait nous conduire jusqu’aux confins du pays Touareg.
Mais la nature, après nous avoir donné cet autodrome naturel, sur lequel nos voitures se lançaient avec joie à 80 km à l’heure, se vengeait bientôt en nous barrant la route par une immense dune, dont des générations de chauffeurs de camions (qui faisaient le ravitaillement de Djanet) avaient labouré ses flancs, bataillé des nuits entières et souvent cassé leurs ponts-arrières ! Nous mîmes deux jours à franchir les 800 m qui se dressaient hostiles : ensablement, marche avant, marche arrière, tapis, couvertures, drinn. Enfin toutes les ficelles habituelles du chauffeur saharien, nous permirent cependant d’émerger triomphalement, en haut de la dune, d’où partait à l’Est, la route de Djanet et du Tassili et au Sud la route du Hoggar.
CARBILLET avait insisté pour que nous poussions jusqu’à Djanet mais notre horaire était assez tendu et c’est plein Sud et sans histoire, que nous arrivâmes devant la masse du Wat-Wat, château des chauves-souris, et bientôt, nous aperçûmes Tamanrasset au pied de la masse imposante et noire de l’Atakor.
Depuis l’année 1927 où nous avions quitté Tamanrasset avec ma femme (au moment de l’exhumation du Père de FOUCAULD), le poste en 6 ans avait beaucoup changé. La Compagnie Transsaharienne y avait établi un relais d’essence, un aérodrome et surtout un petit hôtel qui semblait pour nous, sortant de la dureté des nuits sahariennes, un véritable paradis...
Accueil charmant des officiers du poste et rencontre d’un équipage français, le Baron et la Baronne W., qui avaient atterri à Tamanrasset, avant de repartir pour l’Aïr et le Tchad.
Et le lendemain chaque équipage, reprenait sa route, l’un vers l’Est et l’Aïr, l’autre plein Sud vers le Niger...
J’avais, avant notre départ, demandé au chef de poste, s’il était possible de faire un détour à l’endroit où l’avion du Général LAPERRINE s’était écrasé.
Il semblait conforme à mon destin de vieux saharien, qu'après avoir pu me recueillir, au cours de ma vie de nomade, sur les tombes de MORES et de FOUCAULD, j’aille prier à l’endroit où LAPERRINE avait agonisé, mourant de soif, pendant des jours.
Mais le chef de poste fut catégorique. L’endroit était hors des pistes usuelles de l’Aïr et du Soudan. Il lui était impossible de monter une expédition spéciale, ne pouvant assurer notre sécurité que sur la piste jalonnée, habituelle du Soudan, c’est-à-dire vers Kidal.
Je renonçais à cette pensée un peu romantique et nous reprenions la piste du Sud.
Voyage sans histoire, rituel campement du soir, au creux d’une dune, deux, burnous, popote avec les spécialités de ma femme pour la confection de la « cheurba » la soupe saharienne, dessert avec des dattes et surtout le morceau de fromage de Hollande (cette boule rouge, enveloppée de chiffons mouillés) (que nous transportions avec sollicitude depuis Biskra.
Mais au-dessus de nos têtes, de plus en plus scintillante et inclinée, presque à portée de la main, la fameuse Croix du Sud, éblouissante...
Et accroupi auprès du feu, regardant les flammes dansantes, je rêvais à la destinée tragique de ces deux aviateurs sahariens, le Lieutenant-Colonel LE BŒUF et le Général LAPERRINE, qui cependant connaissaient à fond leur Sahara et qui montant dans un avion avaient fait la même erreur de croire, que la route dans le ciel se lisait comme sur le sol...
Le Lieutenant-Colonel LE BŒUF et son pilote le Lieutenant de CHATENAY, avaient en ce jour de 1917 voulu rendre un dernier hommage au Marquis de MORES, assassiné dans un coin de Tripolitaine au puits de El Ouatia.
« Nous voulons lui lancer quelques fleurs », m’avaient-ils dit avant de s’envoler de mon escadrille de Foum Tatahouine. Et je ne les retrouvais (que six mois plus tard, ossements blanchis par le vent de sable, à deux ou trois kilomètres de l’avion car ils avaient fait l’erreur de tourner le dos à la vraie direction et de marcher et marcher jusqu’à tomber épuisés et morts de soif. Quant à LAPERRINE (et c’est son pilote, l’Adjudant BERNARD, qui me le raconta) songeant probablement à l’erreur fatale de LE BŒUF, il avait dissuadé BERNARD de quitter l’avion.
LAPERRINE, un bras brisé, agonisant, mourant de soif, dans son délire, demandait pardon à son pilote de l’avoir entraîné dans cette aventure...
Et je songeais, aussi, en tisonnant le feu, à la destinée de ces trois de Saint-Cyr, qui étaient venus mourir dans le Sahara, MORES, Duc de VALLOMBROSA, héritier d’un grand nom et d’une grande fortune, FOUCAULD, issu d’une vieille famille lorraine, LAPERRINE d’HAUTPOUL, descendant du fameux Général de l’Empire et dont l’enfance s’était passée à Sorèze, le haut lieu des Dominicains du P. LACORDAIRE.
Et dans la nuit me revenait en mémoire, cette histoire étrange que quelques amis fidèles colportaient et qui s’était passée au début du siècle à Saumur, au moment où ces trois jeunes Saint-Cyriens s’étaient retrouvés comme Sous-Lieutenants élèves à l’École de cavalerie...
La journée avait dû se passer comme pour tous ces officiers élèves, au Manège, puis sur le terrain du Chardomeret à l’instruction militaire. Et le soir, on s’était, comme toujours attablé dans un de ces petits cafés de Saumur où entre jeunes gens de vingt ans, on parlait chevaux et femmes...
Au groupe des trois était venu se joindre un Lieutenant élève plus ancien mais très sympathique, Hubert LYAUTEY.
Et tandis que MORES, FOUCAULD, LAPERRINE et LYAUTEY échangeaient leurs impressions de la journée, une bohémienne rôdant autour des consommateurs pour dire la bonne aventure, après plusieurs insuccès auprès des tables des autres officiers, s’arrêta à la table de nos quatre jeunes officiers en disant : « Mes Seigneurs, je vais vous dire la bonne aventure, vous en êtes dignes ».
Et s’adressant tout de suite à MORES, en regardant sa main, elle lui dit :
« Toi tu mourras loin, très loin de la France ! »
Puis s’adressant à LAPERRINE, elle dit :
« Et toi, tu mourras aussi très loin, très loin ».
Et à Hubert LYAUTEY :
« Toi, tu seras un jour grand comme un Empereur ! »
Et enfin devant FOUCAULD, elle s’immobilisa, silencieuse, grave, tandis que les autres riaient des prédictions ; elle prit les mains de FOUCAULD, s’agenouilla, et lui dit d’un ton étonnant, respectueux et grave :
« Toi, tu es mon Saint ».
Éclats de rire du groupe, FOUCAULD un Saint ! Lui le plus léger, le plus noceur de la bande !...MORES, FOUCAULD, LAPERRINE... Et les souvenirs s’égrenaient dans la nuit saharienne auprès du feu mourant.
Le lendemain matin, nous levions de nouveau le camp. Et ce fut au bout de quelques centaines de kilomètres, dans le Sud, que nous sentîmes la présence invisible de la fin du Sahara et le commencement de la zone soudanaise.
Cette impression était très curieuse : car tout d’un coup on voyait apparaître quelques graminées, quelques herbes puis surgir des troupeaux de gazelles et d’onagres, ce petit âne rayé de noir et ressemblant à un zèbre. Et dans le ciel, chose étonnante, dans ce ciel immuablement bleu et dur du Sahara, quelques légères traces de nuages qui annonçaient que le Soudan venait vers nous.
Puis apparut, au loin, avec un mât aux couleurs françaises, le poste de Kidal, le premier poste nigérien prouvant que nous avions quitté l’empire de CARBILLET, pour le Soudan.
La réception que le Capitaine de SAINT-MAUR, officier de la coloniale, fit à cette caravane hétéroclite de deux femmes, d’un Anglais, d’un officier français et d’un petit chauffeur algérien, tombant dans ce coin perdu du Soudan où aucun touriste ne passait, (même pas les Chasseurs du W.), est bien difficile à décrire.
Nous étions tous fort assoiffés et je me souviens des énormes verres de 1 litre, verres coloniaux à Pernod, sur lesquels nous nous jetâmes tous les cinq gloutonnement... Boire sans rationnement, tout son soûl... Quelle volupté après le rationnement de l’eau de guerba qui sentait le goudron.Tout, dans ce poste soudanais était imprévu et nous changeait de nos postes sahariens.Le souvenir le plus curieux que j'ai gardé, est celui des nombreux cuisiniers et aides qui s’affairaient auprès des fourneaux et qui étaient tous des prisonniers que les Tirailleurs sénégalais, paisiblement, le soir après la cuisine et la vaisselle, remettaient en prison. Et quelle prison ! Un grand cercle d’épineux d’un mètre de haut avec au centre, une petite paillote où ils rentraient le soir... Heureux prisonniers qui chantaient en s’accompagnant de la derbouka, toute la nuit, le ventre plein !...
Mais il fallut s’arracher aux douceurs de Kidal et reprendre la piste de plus en plus peuplée par les caravaniers Maures…
Nous sentions que la civilisation n’était plus loin et que nous approchions de Gao. Et tout d’un coup, au détour d’une dune, la ville nous apparut, posée sur les bords du Niger, la grande boucle nigérienne, grande comme une mer intérieure et qui se confondait avec l’horizon.
Parler de Gao, c’est surtout parler du fleuve. Nos bagages à peine déposés au petit hôtel confortable de la Compagnie Transsaharienne, nous nous précipitâmes vers le Niger, attirés, hypnotisés, par cette nappe d’eau insolite, cette eau bleue, s’étendant à perte de vue, qui rafraîchissait nos yeux après les journées brûlantes du Sahara.
Il était cinq heures du soir. Spectacle inoubliable, symphonie de couleur éclatantes ! Toutes les négresses de la ville, nues, mais la tête coiffée de turbans multicolores, riaient, jacassaient, lavaient leur linge, se battaient en se jetant de l’eau, dans la grande joie de la journée caniculaire finie, véritable carrousel aquatique qui tous les soirs recommençait.
L’étape à Gao fut brève. Et déjà, nous rentrions dans le vrai Soudan.
Tout au long de la route apparaissaient les prémices de la brousse soudanaise, les savanes aux hautes herbes, avec de temps en temps de grands arbres isolés ; le tout peuplé d’une faune nouvelle : girafes, zèbres, antilopes et singes. Et même un jour que nous popotions au bord du fleuve, nous eûmes la visite inopinée d’un grand boa constrictor, descendant du baobab sous lequel nous déjeunions, et qui eut, je dois l’avouer autant de peur que nous.
La route, le long du Niger, était très judicieusement coupée, tous les cinquante kilomètres, par de petits refuges, rest-house édifiés par l’Administration. Ils se composaient d’une paillote en rotonde dans laquelle trois chambres avec lit colonial étaient aménagées. Un gardien se trouvait là, à demeure, pour accueillir les passagers et comme il n’y avait ni porte ni fenêtre, les portes des chambres étaient remplacées par des sortes de stores en lianes. Le petit déjeuner et les repas étaient servis par le gardien assisté de son cuisinier (car la main-d’œuvre était très répartie). Et le plus amusant était le gardien, qui chaque fois qu’il entrait dans la rotonde, signalait sa présence en frappant trois fois dans ses mains.
De poste en poste, de Résidents coloniaux, en Résidents coloniaux, notre caravane, sans histoire, courait le long du Niger pour arriver enfin à Niamey, capitale du Niger.
Déjà la brousse équatoriale s’en donnait de plus en plus à cœur joie et ce qui nous frappa le plus, ce fut, au centre de la ville, l’énorme baobab ou fromager, dont le tronc et la ramure avaient une telle circonférence (au moins 50 m de diamètre) que tout le marché de la ville s’étalait dans son ombre. C’est là que nous mîmes nos deux voitures, dans un parking bien ombragé...
Reçus d’une façon charmante par le Résident Gouverneur qui n’était pas habitué à de semblables touristes, en dehors des habitués des Safaris du W., nous lui apprîmes que nous étions des colons d’Afrique du Nord, propriétaires de palmeraies.
Il nous regarda stupéfait en nous disant :
« Et dire que je n’ai ici qu’un seul colon et qu’il y a tant d’argent à gagner !
« Et si je vous disais le nombre de milliers de bœufs et de moutons qui forment des troupeaux d’élevage sans maître, qui pourraient être exploités par vos compatriotes d’Algérie sous forme de ranch d’où ils tireraient des fortunes... Pourquoi allez-vous vous éreinter à planter des palmiers quand il est si facile ici de faire de l’élevage et de l’exportation... »
Un colon unique pour tout ce territoire presque aussi grand que la France ! Quelle leçon pour nos gouvernements qui avaient conquis et fait flotter le drapeau français sur tous les petits États africains mais qui, en dehors des Factories, c’est-à-dire du commerce, n’avaient jamais songé à exporter une paysannerie française pour développer les richesses de ces terres vierges, comme l’avaient fait, depuis 1830, nos colons d’Afrique du Nord, les tenaces Pieds Noirs, du Tell, des Hauts Plateaux et même du Sahara.
Nous avions résolus de faire nos étapes la nuit plutôt que le jour. Les pistes étaient bien tracées et il était moins fatigant de voyager la nuit, car la chaleur du jour nous faisait suffoquer. La nuit était étrange : à chaque instant, des yeux phosphorescents traversaient la route, provenant de masses silencieuses, qui trottinaient devant nous et qui, brusquement, éblouis par les phares, se jetaient sur le côté. Nous marchions lentement, à 20 à l’heure, ne sachant de quels obstacles il pouvait s’agir. D’après les Administrateurs, c’était surtout des lions et des phacochères qui sortaient la nuit de leurs repaires.
En bout de la colonie du Niger français et au début de la Nigéria anglaise se trouvait le poste frontière de Malanville. Là, s’arrêtait le bateau à roue qui depuis Tombouctou établissait la liaison avec tous les postes le long du Niger au grand dam des hippopotames dont il troublait les ébats.
Là, à Malanville, un bac traversant le Niger, permettait d’aborder au Dahomey. Après une nuit passée à Gaya, surnommée dans le pays, Gaya les Moustiques (je n’ai jamais vu ni subi autant d’assauts de ces sales bêtes que cette nuit-là) nous embarquâmes sur le bac pour nous rendre au Dahomey à la recherche du Capitaine de RENEVILLE. Sur le bac nous nous trouvâmes en compagnie de deux noirs vêtus à l’européenne et je me souviendrai toujours de Margareth qui voulant faire du charme, s’approcha des deux voyageurs, qui avaient à l’épaule, chacun une carabine de chasse, leur disant, en parlant comme on a l’habitude de parler dans la colonie, c’est-à-dire en « petit nègre », et avec un sourire suave :
« Ah ! je vois, y’en a gagné beaux fusils... »
« Oui Mademoiselle, nous les avons acheté à notre dernier passage à Paris chez Gastyne-Renette ! »
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Arrivée au Dahomey, déception.
Nous demandons aux autorités locales si elles savaient où se trouvait le Capitaine de RENEVILLE : le Résident nous dit que RENEVILLE était parti en tournée sur la frontière de la Nigéria chez les Tribus Ashantis, coriaces, qui étaient en révolte, et qu’il ne reviendrait pas avant de longs mois. Comme le prétexte initial de la promenade était de retrouver RENEVILLE nous tînmes un petit conseil de guerre. Deux solutions : continuer par le Dahomey jusqu’à Cotonou et de là embarquer les deux voitures sur un bateau des « Chargeurs Réunis » et revenir par la côte de Guinée, Dakar, Gibraltar et Alger.
Évidemment c’était tentant mais nos finances ne nous permettaient peut-être pas d’assumer une telle dépense d’embarquement et surtout de temps ; car c’était encore deux mois de route.
L’autre solution, la plus courte : revenir par le Sahara mais cette fois en prenant une nouvelle route, plus directe, par le Tanezrouft, le fameux désert de la soif que je n’avais jamais traversé en entier et qui certainement serait aussi intéressant que l’itinéraire rituel par le Hoggar... Donc cap vers le Nord sur Gao. Étapes toujours semblables mais rapides à travers le Soudan.
À Gao, une surprise ! Nous vîmes se présenter à l’hôtel, deux Administrateurs de la Coloniale qui, voulant rentrer en France avec leur voiture, nous demandèrent s’ils pouvaient se joindre à notre caravane. Nous acceptâmes en leur indiquant les précautions qu’il convenait de prendre pour la traversée du Tanezrouft, au point de vue ravitaillement en eau. Sur ces entrefaites, nous vîmes arriver, venant du Kenya, deux jeunes anglais, avec une petite Moriss 5 CV. Par l’intermédiaire de Margareth, ils nous demandèrent si eux aussi, pouvaient se joindre à nous. Je me dis que la marche serait un peu plus longue mais qu'après tout, cinq voitures, au lieu de deux, cela représentait une sécurité supplémentaire en cas de panne.
Car dans le Tanezrouft, je me souvenais des carcasses de Citroën, de Bugatti et d’Amilcar jalonnant la piste, avant qu'elle ne fut balisée par les fameux bidons de Georges ESTIENNE et ensuite par les petites pyramides de pierres de l’Administration, les « guémira » blanchies à la chaux, numérotées tous les cinquante kilomètres, phares rassurants dans ce grand silence intégral du Tanezrouft où toute vie animale et végétale était bannie sur 1 000 km.
Départ de Gao, où toute la colonie européenne s’était rassemblée pour assister au départ assurément rare de cinq voitures.
Première étape sans histoire, franchissement de la zone soudanaise puis, brusquement à la hauteur des mines de sel de Taoudeni, le Sahara, austère, solennel, nous accueille. Devant nous, une énorme étendue plate de sable, sans rien, intégralement vide : le Tanezrouft.
Comme je suivais les traces des cars de la Transsaharienne, je savais que, sauf un incident mécanique qui nous aurait obligé à laisser sur place une voiture, tout devait bien se passer. Nous savions qu’à mi-chemin, il y avait le fameux Bidon V qui était devenu une halte célèbre grâce à Georges ESTIENNE, avec une pompe à essence et un Légionnaire pompiste.
Et c’est à Bidon V que notre mécanicien Ernest me dit avec un air consterné :
« J’ai regardé le pont arrière de Miss SHERIDAN (sic) et plusieurs billes du roulement sont cassées. Donc, nous allons rester en panne d’un moment à l’autre et je ne sais comment réparer ».
Il conta ses malheurs au Légionnaire. Et j’entendis le dialogue suivant :
Le Légionnaire : « Roulements à billes ? T’en fait pas petit. Les billes t’en aura. Les billes les voilà ».
Et je les vis tous deux cherchant par terre des petits cailloux ronds d’un calibre se rapprochant le plus possible de celui des roulements classiques, puis enroulant méthodiquement ces petits cailloux dans du papier d’argent de leur tablette de chocolat, ils refirent des roulements à bille à peu près semblables en apparence aux billes d’origine et qui tinrent le coup jusqu’à notre retour à la civilisation.
Avant de franchir le Tanezrouft
Arrivée enfin devant Reggan !
Vision toujours émouvante pour mes yeux de ce Hank, ce plateau, tombant à pic, d’une hauteur de 200 m dans le Tanezrouft et qui avait été le terme obligé de notre première mission transsaharienne de 1919 avec BETTEMBOURG.
Ce Hank où se trouvait perdue, inconnue, une petite stèle, émouvante, à la mémoire de Camille DOULS, explorateur Saharien assassiné au début du siècle par les Touaregs.
Ce Hank que je devais revoir quelques années après, éventré, déchiqueté comme une termitière et transformé en une grande ville souterraine pour abris atomiques.
Hank de Reggan, ou petit trou du puits d’Hassi Messaoud, il y a longtemps que je suis passé devant vous sans me douter qu’un jour votre hautaine solitude serait déchirée par le bruit des excavatrices géantes ou violée par les forets trépidants des derricks pétroliers.
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À Reggan, dislocation des caravanes. La petite Moriss remontant vers Adrar, Béchar, Oran et Gibraltar.
Des deux Administrateurs français piquant vers Alger et Paris. Nos deux Ford, avec ma femme, Margareth et moi, se dirigeant vers Biskra par Touggourt. Nous avions laissé, dans le Dahomey, Patrick tout à son rêve de voyageur solitaire et de reporter curieux jusqu’au jour où il revint en Angleterre, reprendre à la mort de son père, Lord BALFOUR, le titre de Lord KINROGE.Cdt Max de la FARGUE
à suivre