LA RAHLA (Amicale des Sahariens)
Le Saharien n° 47 du 3ème trimestre 1967
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

Au pas lent des méharas (suite)

 

 Un SOLITAIRE dans le SAHARA                  

                       

    À peine rentré du Niger, je fus happé par la vie civilisée d’Algérie, où des travaux d’hôtels et de gîtes d’étapes m’attendaient à Ghardaïa, à Béchar, à Reggan, à Ouargla, et enfin à Tlemcen où les Chemins de Fer Algériens me demandaient de moderniser leur gare, gare vieillotte de 1885, en construisant un hôtel terminus avec Riad à la marocaine, gare que, dans ma pensée, je désirais aussi belle que la gare de Rabat, conçue par Tranchant de Lunel, collaborateur artistique du Maréchal Lyautey, Rabat, gare de rêve, symphonie de zellij marocains, de tuiles vertes vernissées, de talus de géraniums rouges encadrant le parallélisme brutal des voies...

    Quant à Margaret SHERIDAN, elle avait retrouvé avec joie sa petite casbah saharienne bâtie au-dessus de l’oued Biskra, où elle allait écrire le récit de son voyage et continuer ses études égyptologiques, loin du bruit des réceptions de la grande villa de sa mère, où de nombreux visiteurs, de toutes nationalités, venaient rendre visite à la belle artiste.
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    Par contre, à Sidi G’naoua, ma femme avait retrouvé avec plaisir Mohamed SAADI, son chef ouvrier, et tout son petit monde de travailleurs arabes, avec lesquels elle allait continuer le travail décevant des grands trous à creuser, des nouveau-nés à implanter et à arracher une fois sur trois quand ils étaient devenus secs, attendant avec impatience le jour où, tous les djebbars étant enfin pris, elle pourrait combler les trous et donner un aspect normal à ce terrain défoncé.

    Puis, tout étant aplani, elle pourrait commencer le travail, essentiel pour une palmeraie, à savoir de l’irrigation en surface, avec, naturellement, toute une politique de puits à creuser...

    Mais elle n’en était pas encore là. En attendant ces années de rendement, elle avait repris ses activités de Présidente de la Croix-Rouge de Biskra et des Zibans, et fondé, pour les écoliers de Biskra et des oasis du Ziban, quelques dispensaires.

    Ces occupations charitables ne l’empêchaient pas de poursuivre l’achèvement de son bordj de Sidi G’naoua et d’embellir ses murs rudes de pisé avec les rosiers grimpants qu’elle avait rapportés d’El-Goléa, ces fameux rosiers que le Congrès International de la Rose, tenu à El-Goléa en 1931, avait identifié comme la rose-mère de toutes les roses célèbres de l’Orient, roses de Perse ou de l’Inde...

    Ma femme, au sortir de la vie déjà trop civilisée de Biskra, aimait beaucoup cette vie de Sidi G’naoua, ce silence du Sahara, ce désert blond qui s’étendait à perte de vue vers le Sud, vers la dépression des Chotts, avec comme écrin la chaîne hautaine et souvent neigeuse des monts de l'Aurès.

    Mais dans ce vide, surgissait, vers le Sud, un point vert anachronique, un bouquet de quelques palmiers d’où il ne semblait sortir aucune vie…

    Or, comme un jour, à la lorgnette, elle regardait le Sahara et cette tache verte insolite, elle distingua un Arabe à cheval qui en sortait et semblait se diriger vers le petit sentier conduisant au village nègre de Biskra.

    Intriguée, elle interrogea son chef ouvrier Mohamed SAADI :

    — Il y a donc quelqu’un dans le jardin ?

    Mohamed se mit à rire :

    — Mais, Mahelma, c’est le maboul...

    — Le maboul ?

    — Oui, mais c’est aussi un grand taleb qui vit seul avec un ménage Chaouia.
    (Étant fils de Chaamba, Mohamed eut un air méprisant en prononçant ce mot de Chaouia).

    — Mais c’est un Français ou un Arabe ?

    Réponse :

    — Je ne sais pas... On croit que c’est un Roumi, et même un grand Hakem, mais il vit comme un Arabe. Et il connaît bien le Coran. On dit même qu’il est Marabout et qu’il récite la Châada...
    Devant des renseignements aussi contradictoires, ma femme restait très intriguée par la présence de ce voisin saharien...

    Or, un matin de printemps, où le ciel était particulièrement pur, d’un bleu intense et sans vent, dans cette matinée calme du Sahara, elle entendit derrière la dune comme un grondement de tonnerre et, au tournant de sa propriété bordé par un petit oued toujours à sec, elle vit une masse tumultueuse et grondante de boue et d’eau, roulant des troncs de palmiers, de grosses pierres, dans un fracas assourdissant...

    Et tout de suite lui revint à la mémoire la vieille histoire, bien connue à Biskra, de ces trois Pères Blancs qui, par un ciel serein, plein d’étoiles brillantes, avaient une nuit planté leur campement dans l’oued Djedid, à quelques kilomètres de Biskra, et qui avaient été emportés, roulés et déchiquetés par le fleuve en furie...

    Or, instinctivement, en regardant le trajet du flot boueux du petit oued vers le Sud, elle aperçut un cavalier qui, dans le lit de l’oued, essayait, avec sa monture, de regagner la berge.

    — Mais, Mahelma, c’est le maboul, s’écria Mohamed, qui regardait lui aussi.

    Et, sans attendre les ordres de ma femme, il courut avec ses hommes vers l’oued.

    Le Hakem avait de l’eau jusqu’aux genoux et essayait de tirer son mulet du flot grondant.

    Ma femme, anxieuse, suivait à la lorgnette les péripéties du drame. Elle vit Mohamed et ses hommes retirer le cavalier et la monture du flot boueux, mais là où elle fut encore plus surprise, c’est quand elle vit le rescapé, remonté sur son mulet, reprenant, en procession avec Mohamed et ses hommes, le chemin de Sidi G’naoua !

    Et bientôt elle se trouva en face d’un grand vieillard à la barbe blanche, le visage tanné, cuit et recuit, vêtu d’une grande djellaba brune en poils de chameau, qui, mettant pied à terre et s’inclinant devant ma femme, en portant comme un Arabe sa main droite sur le cœur, lui dit dans le plus pur français :

    — Madame, j’ai tenu à vous remercier, car sans vos gens j’aurais été emporté par l’oued.

    Et comme ma femme le regardait, un peu ahurie :

    — Je me présente, Comte de F..., qui serait resté volontairement un voisin inconnu sans cette tragique circonstance.

    « Car, ajouta-t-il vivement, je suis un solitaire misanthrope et qui fuit la civilisation...

    Et c’est ainsi — la glace étant rompue — que le Comte de F... prit petit à petit la route de notre bordj et, petit à petit, par bribes, leva le rideau de cette existence mystérieuse et imprévue dans ce soin de Sahara...
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    — Je suis de souche vendéenne, mais, au lieu de suivre, comme mes ancêtres, la voie de la diplomatie ou la carrière des armes, j’étais attiré très jeune par l’étude des civilisations disparues, et, sorbonnard, j’ai suivi les cours de l’École des Langues Orientales, et, comme mon maître Louis BERTRAND voyait mon goût pour les vieilles pierres et aussi l’aventure, il me confia, très jeune, une mission en Tripolitaine, pour aller sur place étudier la civilisation des villes disparues de la Cyrénaïque — de ces villes fastueuses, opulentes et savantes, carrefour des civilisations crétoise, hellénique, égyptienne et latine, non loin de ce fameux temple d’Ammon, dont les mystérieux messages ont si souvent pesé sur la marche de cette antiquité méditerranéenne...

    « Et c’est là, sur place, dans cette Cyrénaïque, que l’étude de Platon et de son Critias sur l’Atlantide prit pour moi un sens ésotérique envoûtant. Bien vite, j’ai accepté l’hypothèse, contestée par d’autres savants (n’admettant que le basculement du Pôle Nord vers l’Équateur), j’ai accepté l’hypothèse d’un grand continent atlante au centre de l’océan et dont les Açores sont un des hauts monts émergés.

    « Et c’est là, dans cette Cyrénaïque, à mi-chemin de Rome et de Memphis, que j’ai compris le mécanisme de cette Méditerranée, notre « Mare Nostrum » actuelle, mais qui, à l’époque préhistorique, n’était que deux lacs fermés aux deux bouts, à Gibraltar et au Bosphore, et soudés à la Tunisie par la Sicile et l’îlot de Pantellaria.

    Le séisme de l’Atlantide a fait sauter les deux verrous et les deux lacs sont devenus une grande mer libre, surtout du côté des Colonnes d’Hercule (le Gibraltar actuel) par où les industrieux Sémites et aventuriers marins phéniciens se sont précipités avec leurs trirèmes, fondant Carthage, Marseille et, contournant l’Europe, poussant jusqu’aux îles Hébrides, au Nord de l’Angleterre, ou bien, au Sud, du côté de l’Afrique, arrivant jusqu’aux îles du Cap Vert...

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    Ainsi parlait, d’une voix sourde mais prenante, le vieillard qui, peu à peu, avait pris l’habitude, quand ma femme était à son bordj, de venir, à la tombée de la nuit, raconter ses souvenirs, en regardant, d’un air rêveur, les flammes bleues des djerid dont le feu s’élevait devant notre maison, comme si, dans les flammes, il lisait les pages de sa vie tourmentée et secrète...

    — Oui, cette Méditerranée occidentale, bordée de Celtes (Berbères, Ibères, Gaulois cisalpins ou transalpins), était bien une terre celtique. C’était le même rameau celte, descendu du Nord, avec les mêmes hommes de haute taille, aux yeux souvent clairs ou bleus, farouchement accrochés à leur liberté, à leurs montagnes, à leurs villages perchés dans le haut des montagnes et dominant, de près de deux mille mètres, la Méditerranée ou le Sahara...

    « Alors, pour moi, historien et ethnologue, un point d’interrogation que je n’ai pas pu percer, même en étudiant, dans leur dialecte kbaïl ou chaouia, leurs légendes. C’est par quel moyen ces habiles Carthaginois, issus du Liban, marchands et hommes de mer, établis dans la plaine tunisienne, sont-ils arrivés à galvaniser toute cette masse montagnarde et à la lancer à des milliers de kilomètres, à travers l’Europe, vers Rome ?... Appât du gain ? Attirance des richesses de l’Urbs romaine, je ne vois pas... Mais ce que je sais, c’est que l’homme génial que fut Annibal eut l’idée d’adjoindre à cette masse de piétaille de fantassins berbères, des divisions cuirassées d’éléphants...

    « Et savez-vous, chère Madame, d’où venaient ces éléphants ? Mais de chez vous, de Sidi-G’naoua, de tous ces bas-fonds, qui étaient encore, à cette époque, de grandes savanes arborescentes...

    — Des éléphants à Sidi G’naoua ? répétait ma femme incrédule, dans ce coin de Sahara où rien ne pousse sans eau...

    — Mais ce désert ne se dégrade tous les jours que lentement.

    « Tenez, il y a cent ans encore, le Général MARGUERITTE, le père des deux écrivains, raconte dans ses mémoires ses chasses à l’autruche dans les bas-fonds sahariens de Laghouat, et, s’il y avait de l’autruche, il devait y avoir aussi de la girafe ou de l’onagre.

    « Alors vous pouvez facilement imaginer ce qu’était ce coin de Sahara il y a à peine 2 300 ans, au temps des Carthaginois, et que ce Sahara avait assez de savanes pour nourrir, comme la savane soudanaise, de grandes hardes d’éléphants...

    « Eh oui, chère Madame, toujours l’Atlantide, toujours l’Atlantide...

    « Il faut en revenir à ce continent disparu pour comprendre le Sahara, à ce raz de marée gigantesque qui, après le séisme, partit des Açores et, arrivant jusqu’à l’Égypte, sépara en deux le monde soudanais du monde méditerranéen.

    « Les animaux les plus lestes, les lions, les panthères, les singes, les gazelles, ont vite grimpé dans l’Atlas et y sont encore de nos jours, mais les gros, trop lourds, comme les éléphants ou les buffles, ou les maladroits, comme les girafes ou les autruches, sont restés en bas, dans la savane saharienne...

    Devant cette évocation imprévue, ma femme restait rêveuse.

    — Évidemment, disait-elle, c’est un vieux monde qui meurt tous les jours sous nos yeux, mais ce que je n’arrive pas à comprendre, en acceptant votre hypothèse, c’est comment ce peuple de marchands, de marins, a pu noyauter toutes ces tribus berbères, si divisées, si anarchiques, si farouchement indépendantes, comme l’étaient ces Celtes nos ancêtres.

    — Mais moi aussi je me suis souvent posé la question et je crois que c’est l’appât du pillage et des richesses de Rome, qui commençait à détrôner Athènes et Alexandrie, qui a permis aux Carthaginois de noyauter tous ces guerriers, et qui, une fois la Tangitane franchie aux Colonnes d’Hercule, ont trouvé tout le long du parcours des frères Celtes, les Ibères d’Espagne, les Gaulois transalpins ou cisalpins, et ont dû faire au passage boule de neige avant d’arriver dans les plaines lombardes. Ce sont surtout ces Gaulois cisalpins qui ont dû les guider à travers la Provence, vers la vallée de la Durance, et les amener vers les cols du Briançonnais, où ils ont dû franchir les Alpes...

    « Je dis « où ils ont dû », car, avec des savants ethnologues, je suis allé plusieurs fois sur le terrain.

    « Eh bien ! pas une trace d’os ou d’ivoire d’éléphants n’a été découverte dans ces cols des Alpes. Et Dieu seul sait les déchets qu’il a dû y avoir à faire grimper tous ces lourds mastodontes par les sentiers de chèvres alpins !

    « Oui, je crois que cette marche fantastique de courage et d’audace a été pour le peuple berbère la grande aventure, et que la cuisante défaite de Zama n’a fait que renforcer les sentiments d’aversion ou de haine contre les Romains, les « roumis ».

    « Aussi ne vous étonnez pas, chère Madame, que quand cette province turbulente fut devenue, sous la poigne impitoyable de Rome, province romaine sous le nom de « Barbaria Parsa » (d’où le nom de Berbères est resté), ne vous étonnez pas si la haine contre Rome était dans tous les cœurs de ces montagnards.

    « Aussi, dès que le christianisme apparut à Rome et que César Auguste voulut tuer dans l’œuf cette religion chrétienne qui combattait la religion officielle du César Auguste Divin, ne vous étonnez pas, que plus on brûlait ou crucifiait les Nazaréens, plus la Numidie entière se tournait farouchement vers le christianisme, avec des martyrs, comme sainte Perpétue ou saint Cyprien...

    « Et plus on brûlait à Rome, plus les Berbères se convertissaient, bâtissaient des églises, des sanctuaires, dont le nombre devint énorme dans tout l’ensemble du Constantinois... Tenez, Biskra était le siège d’un grand évêché, et tout l'Aurès était couvert de paroisses dont j’ai retrouvé, dans mes explorations, bien des vestiges émouvants...

    « Quant à l’élite intellectuelle, qui parlait romain, elle boudait Rome et Rome boudait ces Berbères trop hardis.

    « Tenez, un grand penseur, berbère et philosophe, comme Apulée, né tout près de Souk-Ahras, ne put percer à Rome et fut obligé de professer en Cyrénaïque, à Athènes, à Alexandrie, où les foules accouraient pour entendre ses enseignements à la fois de grand savant, de grand docteur ou de grand maître de pensée.

    — Apulée ? un Berbère ?

    — Et que direz-vous de ce Fronton, né à Cirta, c’est-à-dire dans notre Constantinois, si grand rhéteur qu’il devint le maître du futur grand empereur philosophe et tolérant, Marc Aurèle. Et surtout, que penser de ce jeune gentilhomme berbère, né en plein Aurès, près de Timgad, le fameux Augustin, qui, élevé par une mère très chrétienne, après une jeunesse débauchée à Rome, touché par la grâce, devint le grand saint Augustin, ce théologien prodigieux qui domine encore la pensée chrétienne, l’immortel évêque d'Hippone...

    « Mais, voyez-vous, sur cette terre berbère, celtique, il y avait une faille, le goût du raisonnement et de la controverse, la « chekaïa » comme nous disons, et aussi l’esprit prêt à s’ouvrir à toute nouvelle influence... Et c’est ainsi que la doctrine subversive d’Arius, venue d’Asie Mineure, se propagea dans certaines tribus et c’est sûrement à cet esprit changeant que j’attribue la facile cohabitation de ces Berbères chrétiens avec les Arabes, ces Asiates, dont les mœurs, la taille, l’habillement, le mode de vie errante, le goût de la steppe et de la terre brûlée, se différenciaient tant de ces solides paysans montagnards, farouchement attachés à leurs figuiers, à leurs oliviers, à leurs villages, à leurs maisons couvertes de tuiles romaines au lieu de la tente des nomades.

    « Et que dire de leur habillement encore à l’heure actuelle, avec leurs bonnets tricotés tenant du bonnet phrygien ou du béret basque, coiffure si opposée à l’énorme kabous arabe, qui, avec ses voiles tenus par des cordelettes, était si nécessaire à ces Yéménites pour se protéger des vents brûlants d’Arabie. Et, avec leur djellaba, rejetée fièrement sur l’épaule, ils font songer irrésistiblement à des Romains portant leur toge. Quant à leurs femmes, contrairement aux femmes arabes, elles vont librement, le visage découvert, tatouées sur le front de la croix chrétienne dont ils ne savent plus la signification.

    « Et c’est cette contradiction de mœurs et d’extérieur qui a posé dans mon esprit, lors de l’arrivée des Arabes, la même interrogation que pour les Carthaginois.

    « Comment ces 10.000 cavaliers arabes de Sidi Okba, arrivant par le désert de Cyrénaïque jusqu’en Tunisie et contournant l'Aurès, ne pouvant grimper sur les montagnes abruptes de l’Aurès ou de Kabylie, comment sont-ils arrivés malgré tout ce qui les opposait, mœurs, religion, mode de vie, langue, à déclencher ce raz de marée berbère vers l’Europe, en passant par l’Espagne et la France ?...

    « Je crois, là encore, que ces Sémites adroits et enjôleurs que sont les Arabes ont dû exploiter l’orgueil du passé berbère, le désir lointain d’une revanche sur Rome, sur les Roumis, et, de même qu’au temps des Carthaginois, toute cette masse berbère de fantassins, encadrés par les cavaliers arabes, eux-mêmes conduits par leurs émirs, a été amenée vers la pointe de la Tangitane qui s’avance vers l’Europe. L’émir Tarik était à leur tête, aussi le détroit et la montagne portent son nom orgueilleux de Djebel Tarik, devenu Gibraltar.

    « Alors, lancé à travers l’Espagne, ce torrent humain de fantassins et de cavaliers dut franchir les Pyrénées vers le Pays Basque, longer l'Aquitaine, et pénétrer entre Océan et Massif Central, vers les plaines de la Saintonge et du Poitou, c’est-à-dire presque jusqu’à la Loire, le cœur de la Gaule.

    « Vous pensez si, comme Vendéen, l’étude du jusant de ce flot humain de 400 000 Celtes (que le populaire a appelé Sarrazins à cause de leur peau brûlée) m’a passionné.

    « Comme un limier sur des traces, j’ai suivi, si je peux dire, sur le sol du Poitou, la marche de ce flot, me raccrochant à quelques détails, noms de localités comme Saint-Maure avant la Loire, ou bien à l’apparition de ce fromage de chèvre appelé bique de Sainte-Maure, fromage si essentiellement berbère, sans parler de certaines consonnances de noms d’habitants.
    « Et puis, que voulez-vous, chère Madame, on ne tue pas 400 000 hommes, on tue les blessés, on fait prisonniers ceux qui ne se défendent pas trop et qui deviendront des esclaves, mais la masse de cette piétaille berbère, abandonnée par les cavaliers arabes qui regalopent vers le Sud, vers l’Occitanie et l’Espagne, cherche à se « planquer » dans toutes les cachettes du pays. Et Dieu sait si ces marais du bas Poitevin ont dû être des refuges inexpugnables pour ces Berbères, et qui sait si ma Vendée, si moralement et physiquement structurée, n’est pas un rameau de ces hardis envahisseurs, abandonnés par les cavaliers arabes ?

    « Et ceux qui n’ont pu se cacher ont certainement marché vers l’Est, c’est-à-dire vers les Alpes, vers Rome, se répandant dans le Bas-Limousin, la Creuse, le plateau de Millevaches, où on trouve encore bien des traces de sorciers, et, toujours marchant vers l’Est, se sont engouffrés dans une haute vallée des Alpes et y sont restés sans pouvoir passer, vallée qui porte encore leur nom : la Maurienne...

    « Et tenez, dans cette Maurienne, croyez-vous que j’ai retrouvé le seul métier arabe en France — les batteurs d’or — ce métier qui consiste à transformer un peu d’or en de longs filigranes qui ornent encore de leurs dessins les caracos des femmes mauresques, dessins que j’ai retrouvé dans les vêtements de fête des filles de la Maurienne ou bien des Sables-d’Olonne, si typiquement andalouses dans leurs atours insolites sur la côte atlantique.

    « Oui, toujours la marche sur Rome, vers le Roumi, l’ennemi héréditaire...

    « Mais si le Limousin, la Vendée et la Maurienne ont gardé des traces visibles de ces Berbères, c’est encore en Occitanie, entre ces terres bordées par les marais de l’Aquitaine, les Cévennes et la Méditerranée, qu’ils se sont le plus répandus et adaptés.

    « Ils avaient déjà trouvé sur place des envahisseurs nordiques, les Goths, Visigoths et Ostrogoths, mais ils les supplantèrent bien vite et j’en vois la preuve dans le nombre de villes portant leur nom : Castelsarrasin, Castelmaure, Mazamet (Mas Ahmed), Mauriac... et, surtout, dans le travail du fillali et de la laine dont les fabriques cévenoles de gants et de tissage sont les preuves évidentes...

    « Et puis, ils apportaient, sans s’en douter, une invention qui allait faire la fortune de ces régions.

    — Ah ! laquelle ? interrogea ma femme de plus en plus intéressée.

    — Les Arabes se servaient, comme médicament contre les maux d’yeux provoqués par les sables du désert, du sulfure d’antimoine, puissant désinfectant.

    « Pour le fabriquer, ils apportaient leurs vases en étain (al ambic) et, faisant bouillir le sulfure d’antimoine qu’ils appelaient « khol », ils avaient pratiquement apporté avec eux l’alambic et la fabrication de l’alcool.

    « Donc, continuant à pratiquer cette médication pendant des siècles, certainement nos industrieux moines du Moyen Age ont vite adopté l’invention de l’alambic pour la transformation de leur vin en alcool. D’où, vers le Xe siècle certainement, les premiers fabricants de cognac en Saintonge ou d’armagnac en Aquitaine...

    « Je crois d’ailleurs, et je n’ai jamais pu arriver à le déterminer, que cette industrie fut facilitée par le remplacement, dans cette Gaule, de la jarre gallo-romaine par le vase en bois, ancêtre du tonneau et de la barrique bordelaise.

    « Oui, chère Madame, tout cela vous étonne un peu, mais songez à ce que pouvait être cette Gaule du VIIIe siècle, au moment de toutes ces inventions...

    « Tenez, j’ai dans mon ermitage un livre dont je ne me sépare jamais, aussi précieux que les livres de mon maître, Louis BERTRAND, ou que mon Coran. C’est un énorme volume de ce géographe génial qu’était Elisée Reclus, né lui aussi en Occitanie, et intitulé « Le plus beau royaume du ciel »...

    « Il s’agit évidemment de la France, que ce Pyrénéen, peut-être descendant de Berbères ou de Goths, adorait si passionnément. Là, dans ce livre, qu’il intitule « Le plus beau royaume du ciel », il montre ce qu’était la Gaule au moment du déclin romain et à l’arrivée des invasions venues de l’Est. Il note que cette Gaule est un pays béni, plein d’équilibre, à cheval sur le 45e parallèle, donc à mi-chemin entre les froidures du Pôle Nord et la chaleur tropicale de l'Équateur — pays harmonieux, contenant autant de montagnes que de plaines, autant de forêts que de pâturages, tous les fruits et toutes les cultures, petit Éden européen, défendu par des frontières naturelles.

    « Au Sud les Pyrénées, à l’Est la Méditerranée et les Alpes, à l’Ouest l’Atlantique, et au centre un donjon central de résistance, l’Auvergne et le Morvan.

    « Mais dans ce paradis si attirant pour des peuples affamés, venus des grandes plaines d’Asie, une porte largement ouverte, porte béante, une grande plaine allant de la mer du Nord aux Vosges, dans laquelle tous les barbares se précipitèrent pendant des siècles.

    « Le coupe-gorge », tel est le titre brutal et si prenant que Reclus a donné à ce premier chapitre de 20 pages, ce coupe-gorge où il montre toutes ces hordes asiates de Huns, de Bohémiens, de Goths, de Finnois, avides de pillage et de terre brûlée, s’étripant, s’entre-tuant, détruisant la civilisation gallo-romaine, pendant que les autochtones Celtes, les Arvernes, grimpaient sur les monts d’Auvergne, les Gaulois dans le Morvan, les Bretons dans leurs montagnes, les Basques et les Gascons dans leurs Pyrénées.

    « Et pendant plusieurs siècles, dans ce « coupe-gorge », les races les plus diverses tournoyèrent entre ces frontières naturelles de la Méditerranée et de l’Atlantique, sans oublier les Northmen s’infiltrant, par la mer, jusqu’aux rives de Lutèce, pour se fixer en Normandie...

    « Et ce chaos ne se termina que lorsque les Francs venus de Franconie, envahisseurs plus structurés que les autres, constituèrent, avec Clovis et le christianisme, le bouclier de l’Occident, devant une Europe centrale ou orientale en pleine mutation, des rives latines de l’Adriatique au golfe de Finlande et de la Botnie ou aux rives de la mer Noire.

 

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    Après cette évocation étrange, bien imprévue dans ce bas Sahara, le vieux savant, rêveur, resta pendant quelques instants à regarder les flammes bleues des djerids qui crépitaient dans la nuit noire...
    Ma femme, accroupie à l’arabe, enveloppée dans son burnous, écoutait, avide, la voix un peu sourde mais si prenante du vieillard, faisant surgir dans la solitude du désert cette fresque historique étrange...


    Mohamed, respectueusement accroupi derrière la Mahelma, écoutait, comprenant lui aussi, probablement, certains noms de cette évocation historique, qui faisaient par moments briller une flamme dans ses yeux...


    Tableau étrange...

    — Mohamed, jette encore du drinn, disait ma femme, respectant le silence du vieillard, il fait froid.

    Puis elle reprit :

    — Savez-vous, cher Monsieur, que dans ma famille d’origine créole, les histoires de pirates barbaresques étaient bien connues et même douloureusement vécues...

    Le Comte de F..., étonné, la regarda.

    — Oui, l’habitude dans les familles créoles, au XVIIIe siècle, était d’envoyer les jeunes filles faire leur éducation en France, de façon à pouvoir se montrer dignement à la Cour.

    « Marseille était le port où les navires des Antilles aboutissaient, mais les Barbaresques veillaient. Une de mes cousines de la Martinique, Edmée du Bure de Biverie, voisine ou parente de Joséphine Tascher de la Pagerie, devait, cette année-là, partir pour la France. Or, dans notre famille, il est une histoire qui se passe de génération en génération et que j’ai entendu raconter non seulement par ma famille avant de venir en Algérie, mais aussi par le Général du Jonchay et par Etienne Flandin, alliés des du Bure, je ne sais par quelle ascendance.

    « Écoutez l’histoire, cher Monsieur, elle est assez pittoresque !

    « Un jour, une négresse tira la bonne aventure aux deux jeunes filles, voisines de campagne, et dit, s’adressant à Joséphine :

    « — Toi, tu seras comme une reine, plus qu’une reine, une impératrice.

    « Puis, regardant la main d'Edmée :

    « — Et toi, tu seras encore plus grande qu’une impératrice.

    « Comme toujours, les jeunes filles se mirent à rire et oublièrent la prédiction.

    « Or, le bateau de Joséphine accosta sans encombre en France et vous connaissez la suite de l’ascension de Joséphine, mariée à Beauharnais et à l’Empereur.

    « Mais le bateau d’Edmée du Bure de Biverie fut capturé sur les côtes de France, avant son arrivée à Marseille, et Edmée fut amenée par les Barbaresques à Alger. Elle était très belle, intelligente, hautaine, et devant ce morceau de choix qui lui fut présenté, le Dey d’Alger eut peur d’une si belle capture et s’empressa de la passer à son suzerain le Bey de Tunis. Celui-ci, à son tour encore, préféra l’envoyer directement au Sultan de Constantinople.

    « Là, au sérail, Edmée, très intelligente et ambitieuse, fit une carrière ahurissante : enfermée dans le harem, elle surclassa, par sa beauté et sa culture, toutes les autres belles aimées, Circassiennes, Européennes ou Asiates. Très rapidement elle devint Sultane Validée et c’est elle qui donna le jour à un fils appelé Mahmoud II, qui écrasa la révolte des Janissaires vers 1820 et fut un prince tolérant, qui garantit la religion chrétienne...
Cdt Max de la FARGUE
à suivre